dimanche 10 mai 2020

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46

Putain, ça penche
C’est mon dernier billet.

C’est le dernier, le cinquante-cinquième.
Je savais que j’irais au bout même si Jno m’avait dit le premier jour, comment tu vas pouvoir écrire sur du rien ?
Je savais que j’irais jusqu’à la fin car j’aime écrire et le confinement n’était qu’un prétexte pour écrire tous les jours. L’engagement m’a obligée à m’asseoir à heure fixe devant mon MacBook, mais ce n’était même pas une contrainte.
J’ai toujours mis les mots avant les pinceaux.

Hier matin, je me suis prise les pieds dans un long élastique qui barrait le bas de l’escalier entre une basket de Jno et son aspirateur robot.
J’emploie l'adjectif possessif à la deuxième personne du singulier pour parler de l’aspirateur robot car c’est celui de Jno.
Quand il dit qu’il va passer l’aspirateur, c’est qu’il met en route le robot.
C’est réellement le sien car je ne sais même pas comment il fonctionne. Je le surprends souvent en discussion avec lui, il le cherche et l’appelle ou lui demande pourquoi il se cache sous un meuble. Il le toilette comme un chien d’appartement, je le vois le brosser avec des petits pinceaux à poils raides, le curer avec un peigne et parfois il y des actions plus intrusives avec un tournevis. C’est son deuxième. Le premier l’a lâché au bout de plusieurs années malgré des soins intensifs et il l’a remplacé immédiatement comme une urgence affective.
Donc hier matin, la bête œuvrait dans l’entrée et j’ai manqué le vol plané de peu en me prenant les jambes dans cette sorte d’élastique noir tendu entre ses brosses et une paire de baskets. En me démêlant, je me rends compte que c’est un lacet qui s’est fait happer par le robot et qui se détricote mais avec une basket qui résiste à l’autre bout et  ça fait donc une sorte de corde tendue en bas de l’escalier.
Une fois le piège analysé et neutralisé,  je dis à Jno, y’a ton robot qui est en train de bouffer un lacet élastique de tes baskets, j’ai failli me vautrer.
Et là, il a une réponse superbe, la réplique qui vous laisse sans paroles pendant les six mois à venir, il me dit d’un ton morne et limite dédaigneux :

Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Ça a mis pendant quelques fractions de seconde, mon cerveau en lévitation. C’est vraiment ce que j’ai ressenti, un grand vide tout blanc, du rien.
Et tout de suite après, je me suis dit, j’ai de la chance, j’ai un compagnon très spécial.
Et je finis par arriver à lui demander d’où lui vient cette soudaine expiration poétique. Ce n’était pas une inspiration, c’était vraiment une expiration, il l’avait dit dans un souffle comme si c’était son dernier et maintenant, il souriait presque niaisement en me regardant.
Il me dit, c’est Le dormeur du val, et je lui réponds que non. Alors il dit, c’est peut-être pas Rimbaud, ça doit être Verlaine mais c’est presque.
Ça me fait toujours rire cette idée que Rimbaud et Verlaine, c’est pareil.
Je lui dis que c’est Rimbaud et La Bohème.
Il m’a dit, c’est presque.
Souchon a dû écrire pour lui : 
C’est presque toi, presque moi
Ces amoureux dans la cour
C’est presque nous, presque vous
C’est presque l’amour
Je t’ai presque écrit ce matin

C’est mon dernier billet.
Il y en aura d’autres.
Des confinements et des billets.

Merci à toutes celles et ceux qui m’ont lue et qui m’ont dit que les mots servaient à quelque chose.
Chanter, c’est lancer des balles, c'est parmi les plus beaux mots de Souchon.
Moi, je dis: 
Écrire, c’est lancer des mots.

Et pour la dernière fois,
Putain, ça penche

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

samedi 9 mai 2020

Samedi 9 mai. Cinquante quatrième jour.

Aujourd'hui. 15h43.

Putain, ça penche
Hier soir on a eu un fou rire quand Jno m’a lu un titre de livre sur l’adoption : Résilience et Retrouvailles.
On s’est dit qu’on avait fait du chemin pour arriver à avoir un fou rire.
On s’est dit qu’il y en avait encore qui vivaient sur la planète des Bisounours.
On avait disserté toute la journée sur la résilience et ça venait nous retomber dessus avec l’adoption, on a trouvé que c’était un peu too much.
On venait de regarder une série policière islandaise un peu noire et le rire était notre porte de sortie et on l’a prise en riant.

La série islandaise est  noire en vrai aussi car on a l’impression que tout se déroule la nuit et ce n’est qu’hier soir au bout de trois épisodes que j’ai réalisé que ça se passait en hiver et que forcément il faisait nuit toute la journée. Je me souviens de l’été en Suède où il fait jour tout le temps et je m’étais dit que l’hiver ça devait être vraiment insupportable déjà que le jour tout le temps ce n’est pas agréable à vivre ou alors il faut être né dedans, mais la nuit tout le temps, c’est dingue.
Donc il fait nuit tout le temps, c’est image bleue sur l’écran et c’est un peu glauque surtout pour le couple dont le mec va se faire assassiner et qui dort dans un lit avec exactement la même housse de couette que nous. Ça fait vraiment drôle d’éteindre la téloche et de monter se coucher dans la housse de couette qui était la scène de crime quelques minutes avant. Et en plus, je l’ai même pas achetée à Ikéa ma housse de couette. Les trucs d’Ikéa, c’est banal de les retrouver dans toutes les séries et on s'y est habitué, mais pour ma housse de couette, c’était étrange et ça m’a fait un sale effet.

Il y a un truc qui est tout de même détendant dans cette série Islandaise, c’est le nom de la police en islandais. On est habitué à ce que  pour Police, dans la plupart des langues, on retrouve une traduction qui n’est pas trop déroutante et qu’on peut comprendre comme Polis, Polizai, Policia, Polizei, Politie, Policija, Poliisi, mais là sur le dos du blouson du policier, c’est écrit Lögreglan. Et c’est tellement peu intuitif à traduire que la première fois qu’il y a un plan avec un policier de dos, ils ont mis un sous-titre « policier ».
Après chaque fois que je voyais le dos du blouson ou l’entrée du commissiariat marqué Lögreglan, ça me faisait sourire dans la nuit de l’hiver islandais et j’oubliais un peu ma housse de couette sur la scène de crime.

Après la série islandaise, j’ai repris ma lecture du dernier roman de Jean-Paul Dubois. C’est un écrivain toulousain et il arrive toujours à placer Toulouse dans ses romans même si leur action se situe à des milliers de kilomètres. Là, on est au Canada, mais il parle quand-même de Toulouse et on retrouve les noms de rues, de cinémas et quand il parle de la Garonne, il dit ; Le fleuve. La première fois, je me suis dit, mais de quel fleuve, parle-t-il, ça donnait à la Garonne un coté majestueux qu’elle ne me semble pas posséder. Je me suis dit, c’est quand même très emphatique, le seul fleuve que j’appelle d’une manière générique sans le nommer, c’est l’Amazone. Les fois suivantes, j’ai été moins surprise et ai accepté qu’il veuille donner à la Garonne une image aussi imposante,  puisque c’est lui qui écrit, il peut bien voir la Garonne comme l’Amazone.

Après, j’avais noté sur mon cahier quelque chose d’important que je voulais développer dans ce billet mais j’ai tellement mal écrit hier soir que je ne peux pas me relire et je n’ai plus aucun souvenir de ce que j’avais pu noter.
C’est juste après la note, Couette. Mais c’est illisible.
C’est surement la couette sur la scène de crime qui m’a perturbée.

Jean-Louis Aubert dans les oreilles.
J’aime son dernier album, même si, on sait que etc ... Je vais pas le redire à chaque fois. 

Combien de temps crois-tu
Que cela dure
Cette aventure
On aimerait tous
Avoir un peu plus fière allure
Avoir un peu plus fière allure
Les temps sont durs
Les temps sont durs

Putain, ça penche
Il faut que j’écrive lisiblement mes notes.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

vendredi 8 mai 2020

Vendredi 8 mai. Cinquante troisième jour.

Aujourd'hui 14h41. On ne voit plus que des avions cargo.

Putain, ça penche
J’ai l’impression de vivre dans une série de science-fiction.
C’est désagréable parce que le scénario est mal écrit.
C’est écrit à plusieurs mains et les auteurs sont tous aussi mauvais les uns que les autres.
Et nous, comme des cons, on regarde et on attend l’épisode suivant en espérant qu’il n’y aura qu’une saison.

Hier, après avoir mangé mes crêpes au Nutella, j’ai fait un truc idiot.
J’ai pris le nombre de décès imputable au Covid, j’ai pris le nombre d’habitants en France et j’ai fait le pourcentage de morts.
Et ça fait  à peine 0,04%.
Et je me suis dit un truc horrible, je me suis dit que ça ne faisait pas beaucoup. Et que même si il y a eu des morts non déclarés Covid et qu’on doublait le chiffre annoncé, ça ne fait pas un gros pourcentage.
Depuis deux mois, on ne nous explique rien, on nous demande et on nous impose des tas de règles sans jamais nous en expliquer la finalité. C’est pire que de nous infantiliser car en tant que parent, j’ai toujours expliqué à mes enfants ce que j’attendais d’eux et dans quel but je leur demandais.
Hier soir, je me suis sentie perdue.

Et ce matin, comme on n’était pas vraiment en forme, on s’est levé en parlant du dolorisme. Ce principe qui plait tant qui dit que ça fait du bien d’avoir mal, qu’on en sort plus fort. Ce célèbre, « tout ce qui ne tue pas, rend plus fort », largement répandu dans les conversations des réseaux sociaux. C’est équivalent à la fameuse résilience qu’il est de bon ton de décliner sous toutes ses formes.
Mais qu’est-ce que ça doit les arranger nos gouvernants qu’on se roule dans notre souffrance en y prenant du plaisir !

J’ai toujours eu des doutes sur les vertus de la souffrance, j’ai souffert et je n’ai pas vu ce que cela m’avait apporté, la souffrance m’a rendue fragile et m’a détachée des sentiments. Cela ne m’a fait ni grandir ni rendue plus lucide sur moi-même.
J’avais déjà cette conviction en solitaire ou face à ma psy à qui je confiais mes colères de souffrante.
Et puis j’ai rencontré Ruwen Ogien, malheureusement pas en vrai et je l’écris avec d’autant plus de regret que cela ne sera plus jamais possible alors que justement cela l’aurait été puisque nous avions un ami commun, j’ai rencontré Ruwen Ogien en le lisant et j’ai compris que tout ce qui me déplaisait tant dans cette idée de la douleur rédemptrice s’appelait le dolorisme et que c’était une idée dangereuse.

« Ma cible théorique principale, dans Mes Mille et Une Nuits, c’est ce que j’appelle le «dolorisme». Ce mot renvoie à l’idée que la souffrance a des vertus positives, des qualités rédemptrices. Elle nous donnerait certains avantages épistémiques (c’est-à-dire liés à la connaissance) et moraux (concernant notre rapport aux autres). La souffrance nous rendrait plus lucides sur nous-mêmes et meilleurs connaisseurs de la condition humaine. Elle ferait aussi de nous des êtres plus empathiques, plus disposés à considérer autrui avec bienveillance. Ces idées doloristes s’expriment dans des clichés : «cela le fera grandir», «ce qui ne tue pas rend plus fort», «à quelque chose malheur est bon». Ces clichés ont servi à construire la notion confuse de «résilience».
J’essaie de réfuter cet ensemble d’idées car je les trouve fausses intellectuellement et dangereuses politiquement. Ce sont des généralités, des affirmations vagues, qui ne sont pas fondées sur des faits. Elles sont dangereuses politiquement car elles donnent une sorte de légitimité à ces pensées profondément réactionnaires qui se répandent aujourd’hui à vive allure un peu partout dans le monde. D’après elles, nos sociétés supposées hyperindividualistes, obsédées par la consommation et le plaisir immédiat, seraient en pleine déconfiture car nous aurions perdu le «goût de l’effort», le «sens du sacrifice».

Ruwen Ogien : «La maladie est une bouffonnerie sociale où soignants et patients jouent un rôle» 
Par Cécile Daumas — Libération 10 février 2017

Nous parlions de cela, ce matin en nous levant et ce n’était pas vraiment un matin de joyeusetés.

Et je suis allée au marché.
J’ai juste descendu le bout de rue en bas de notre maison, j’ai vu l’immense file d’attente pour franchir l’entrée sécurisée du marché et je me suis dit que j’en étais incapable, que c’était bien trop déprimant. Je me suis arrêtée  sous la tour de l’horloge, j’ai regardé les gens et j’ai fait demi-tour et suis rentrée à la maison.
J’ai posé mon cabas indien et j’ai dit à Jno, on mangera des pâtes.
Finalement, j’ai fait des pommes de terre sautées.
Et des fraises.

On se fait livrer des fraises par un producteur du coin et ce matin, c’était le jour de livraison du plateau que je lui achète chaque semaine,  pour nous et les voisins.
Ce matin, c’était pas le patron qui nous a livrés, c’était un employé.
Il m’a donné mon plateau et m’a dit, vous êtes la maman de Maria ? Je lui ai dit, oui, je suis la maman de Maria. Il m’a dit, qu’elle est gentille, qu’elle est belle. Elle a tout pour elle.
J’ai dit, oui.
Ça m’a fait plaisir qu’on me parle d’elle. C’était inattendu.

Jean-louis Aubert dans les oreilles. Oui, il chante faux mais lui, on lui pardonne.

Qu’est-ce qu’il y a en haut, en haut, quand on est arrivé
Oui en haut, tout en haut, toute en haut de la grande montée...
Y'a une autre vallée
Et après, après, après, après qu'on est mort
Oui au bout, au bout, au bout, tout au bout de la vie
Oui au bout, tout au bout, tout au bout, tout au bout de la vie
Y'a encore de la vie
Un peu de vie-je te le dis

Putain, ça penche

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

jeudi 7 mai 2020

Jeudi 7 mai. Cinquante deuxième jour.

Aujourd'hui. 14h44. Le tissus acheté au Laos pour refaire mes coussins. Ça va attendre.

Putain, ça penche
Pas trop, ça va encore.

Même si tout le monde parle de la deuxième vague, moi ça me gonfle de déjà évoquer le pire sans avoir pris un coup de meilleur.
Ça me fait penser au tsunami à Sri Lanka quand on y était allé juste après et que les gens nous disaient, ce n’est pas la première vague qui nous a fait du mal, c’est celle du retour quand l’eau est repartie dans l’autre sens.
Ils parlaient de la deuxième vague.
C’était horrible.

Hier je lisais un roman et cet extrait de  « Sur l’écriture » de Bukowski :
« Fallait que j’oublie cette journée. Perdu dix dollars au champ de courses aujourd’hui. Quelle chose inutile. Ferais mieux de me fourrer la queue dans un crêpe au sirop d’érable » et je me suis dit, tiens je vais faire des crêpes demain, ce sera un moyen d’oublier cette journée qui s’était terminée par une discussion très déprimante et très perturbante.
Je me suis dit, Bukowski me donne une envie de crêpes, c’est une drôle d’excuse  pour bouffer des crêpes.
J’ai pas de sirop d’érable, on prendra du Nutella.

Cet après-midi, le premier ministre va parler du déconfinement. J’ai peur de ce qu’il va dire, de l’inquiétude qu’il va balancer et qui se traduira par des demandes de masques.
Je suis proche des deux cents.

Je ne pense plus qu’à repartir, je me dis que la vie va forcément reprendre, que l’on ne va pas nous obliger à mener une vie de rats pour le restant de nos jours et qu’on va bien finir par nous dire qu’on a le droit de reprendre nos libertés, nos habitudes et qu’on pourra tailler la zone.
Je ne pense plus qu’à ça.
Tailler la zone.
Peut-être que si l’aéroport est à moins de cent kilomètres, c’est envisageable ?

C’est une journée vide comme souvent en ce moment, une journée où mon esprit est parti ailleurs, sur des mots que l’on ne peut dire.

Des airs d’opéra dans mes oreilles

Non so piú cosa son, cosa faccio
Or di foco, ora sono di ghiaccio
Ogni donna cangiar di colore
Ogni donna mi fa palpitar.

Putain, ça penche
Prends garde à toi

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mercredi 6 mai 2020

Mercredi 6 mai. Cinquante et unième jour.

Ce matin. Mon cadeau.

Putain, ça penche
Pourquoi met-on du chatterton autour des hamsters…

Je ne sais plus ce que j’ai envie de prendre en photo.
Jno me suggère des lieux. Je lui réponds, on ne prend pas en photo des sujets, on prend en photo des idées. Et j’étais super contente d’avoir sorti ce grand principe, c’était sorti tout seul, à la limite de la mauvaise humeur.
C’est vrai aussi en peinture, on ne peint que des idées
Mais avec des idées pareilles, c’est certain que je ne me fais pas d’amis …

Je suis toujours hantée par le manque d’élastique. Je n’ai presque plus rien, j’ai passé toute la grosse poignée apportée par les voisins du bout la rue. Ce matin, je suis retournée sur le net pour trouver un fournisseur en France car mes commandes chinoises sont trop incertaines. J’ai trouvé un prix et un délai correct alors j’ai commandé un gros rouleau en me disant que si jamais les Chinois me livraient, je trouverais des acheteurs pour le revendre sur Le Bon Coin.
Et je me suis dit que j’allais continuer à coudre mes masques jusqu’à l’étape élastique et que quand je recevrai la première commande qui arrivera jusqu’à moi, la dernière étape de couture pour finaliser les masques, sera rapide.

J’étais dans toutes ces réflexions assez primaires quand une amie de Paris me dit, pourquoi tu ne prends pas des élastiques à sauter pour les enfants ? Et elle m’indique le site où il y en a.
Je regarde et je vois qu’il faut les commander par la poste, on ne peut plus aller les retirer en magasin, et je calcule que ça va faire cher par rapport à la cagnotte que j’ai constituée avec la participation de mes clients.
Je suis en train d’hésiter, de recalculer le prix au mètre, de regarder les délais de livraison quand je reçois un message qui m’annonce que ma commande d’élastique  pour enfants va être livrée au 15bis rue de la ville.
Que dire ?
Comment dire merci à ce point où les mots ne veulent plus rien dire ?
Je repose mon téléphone et il vibre de nouveau.
Ce sont les voisins du bout de la rue qui m’avertissent, on part à Mondial tissus à Montauban, on va vous chercher de l’élastique.
Que dire ?
Comment dire le mot qui dit vraiment merci sans pleurer ?

Je n’ai même plus pensé à mon colis reçu ce matin. Une commande de matériel de beaux-arts, un grand carton que le livreur nous a jeté dessus quand on lui a ouvert la porte.
Jno me dit qu’il a dû se dire, merde des vieux, je ne m’approche pas, je leur lance le colis.
Il y avait à l’intérieur, du matériel d’encadrement et un assortiment de jolis couteaux à peindre.
Quinze jours que je les attendais, ils avaient un goût de cadeau.

Bashung dans les oreilles.

Ma petite entreprise
Ma locomotive
Avance au mépris des sémaphores
Me tire du néant
Qu'importe
L'amour importe
Qu'importe
L'amour s'exporte
Qu'importe
Le porte à porte
En Crimée
Au sud de la Birmanie
Les lobbies en Libye
Au Laos
L'Asie coule à mes oreilles

Putain, ça penche
L’Asie coule à mes oreilles

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mardi 5 mai 2020

Mardi 5 mai. Cinquantième jour.

Aujourd'hui. 14h04

Putain, ça penche
Cinquante jours sans nuances

C’est un jour avec des mots bonheur.
Le message des facteurs de Verdun glissé dans notre boite aux lettres qui m’a mis les larmes aux yeux.
Le message d’une Bretonne qui m’avait demandé de lui envoyer des masques.
Je ne la connais pas mais elle m’avait dit que nous avions en commun l’artiste qui grave grave.
L’artiste qui grave des oiseaux en liberté pour nous garder en vie.
Pour cette ronde d’oiseaux, j’avais décidé de lui faire confiance et de lui envoyer des masques.

Aujourd’hui, elle les a reçus et elle m’a mis un message très touchant me disant qu’elle est étonnée par tout ce que je sais faire, la peinture, la photo, l’écriture mais elle m’explique que la couture, ça lui a un peu coupé le souffle. Elle me rappelle que l’année dernière je m’étais confectionnée une petite veste façon Chanel et que je m’étais amusée à mettre en ligne les étapes de ma réalisation sur Facebook et qu’elle s’était dit, mais elle va nous pondre une merde !
Et puis, non, à la fin, la veste était superbe et elle n’en était pas revenue.
Elle ne l’a pas écrit tout à fait comme ça, mais presque.
Aujourd’hui, elle vient me dire que les masques sont aussi réussis que la veste. C’est ce que j’ai compris et je me suis sentie Coco Chanel pendant quelques secondes.

Ces derniers soirs,  on regarde une série britannique et les voitures roulent à gauche et ça m’a fait remonter plein de souvenirs, plein d’impressions.
Les voitures qui roulent à gauche, c’est Sri Lanka ou l'Inde.
Et quand on habitait une partie de l’année là-bas, on roulait à moto, et évidemment on roulait à gauche et les sensations s’arrêtaient là, mais quand des gens venaient nous voir, on louait une voiture et quand on y est retourné l’année dernière et cette année, on avait aussi loué une voiture.
C’est Jno qui conduit car il a son permis sri lankais mais ce n’est pas vraiment la raison car j’ai moi aussi mon permis sri lankais, surtout il est le seul de nous deux à être capable de conduire dans cette jungle et ce danger permanent que représente la circulation à Sri Lanka.
Moi, j’ai juste les sensations et ça suffit  pour me rendre hystérique chaque fois qu’il faut faire la route dans ce pays.
Rouler à gauche et avec, par conséquent une conduite à droite m’a rendue sans aucun préjugé quand je monte dans une voiture. Je sais qu’en tant que passagère,  je peux m’asseoir aussi bien à droite qu’à gauche et c’est une action qui de ce fait, n’est plus jamais spontanée surtout après ce qui m’est arrivé un jour peu de temps après un retour de Sri lanka.
Je devais aller à une réunion du PS, c’était l’époque où ils existaient encore et un voisin qui allait aussi à la réunion avait proposé de me covoiturer. On ne devait pas dire covoiturer à cette époque, il était donc passer me prendre et était sorti de sa voiture pour sonner à la porte. Je précise qu’il était sorti de sa voiture car sinon, y’aurait pas d’histoire à raconter. Et quand nous sommes arrivés à sa voiture, je suis montée direct dedans pour m’installer  et là, j’ai entendu le mec assis à côté de moi, me dire, tu as envie de conduire ma voiture ?
J’étais assise sur le siège coté volant.

Une autre fois, c’était à Sri Lanka, en arrivant sur la plage, on s’était rendu compte qu’on avait oublié un truc à la guest house, je ne sais plus du tout quoi, et Jno me dit, je vais y aller d’un coup de voiture. C’était en 95 quand on y était retourné avec Maria et on avait donc loué une voiture pour voyager à trois, une grosse bagnole japonaise en mauvais état.
On n’avait encore pas trop l’habitude de circuler à gauche et on s’était fixé comme règle de ne pas conduire seul et pas la nuit. La nuit, ça reste une règle vingt-cinq ans plus tard.
Là, c’était une petite distance et Jno y va donc seul.
Quand il revient, je lui demande si tout s’est bien passé et il me dit, oui. Et il ajoute un peu penaud, je me suis fait bien peur quand-même, quand je me suis installé pour démarrer, y’avait plus de volant et je me suis dit, putain, je me suis fait voler le volant !
On en rit encore.

Je repensais à ça hier soir en voyant des voitures rouler à gauche dans ma série policière.
Ça m’a refait rire alors que la série n’est pas drôle et après j’avais perdu le fil et j’ai dû demander à Jno qui était qui et avait fait quoi.
Je ne lui ai pas rappelé le vol du volant.

J’ai l’impression d’avoir fait une très grosse digression, je suis loin des masques et des cinquante jours sans nuances.

Goldman dans les oreilles

Là-bas
Loin de nos vies, de nos villages
J’oublierai ta voix, ton visage
J’ai beau te serrer dans mes bras
Tu m’échappes déjà, là-bas

C’est pour Etienne.

Putain, ça penche
Cinquante jours.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

lundi 4 mai 2020

Lundi 4 mai. Quarante neuvième jour.

Aujourd'hui. 14h18

Putain, ça penche
Sur France Inter, ils n’ont plus rien à dire.

Ce matin, ils nous ont proposé une variation autour de l’œuf.
En ce qui me concerne, cette variation en restera là, car je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin.
Je les plains de travailler sans avoir rien à dire et de devoir délayer des sujets pour remplir le créneau horaire.
Mais, la variation autour de l’œuf, j’avoue que ça m’a fait sourire dès le matin, ça m’a fait un break dans ma mauvaise humeur qui démarrait en force.

Les demandes de masques s’étaient calmées avec le long week end du 1er mai et j’avais failli croire que j’allais me reposer un peu, mais hier soir, les gens ont dû se souvenir des réalités et qu’ils allaient retourner bosser et j’ai de nouveau reçu plein de commandes.

J’en ai aussi livrés plein ce matin et ça a fait une énorme activité entre mon atelier couture et mon atelier peinture où je fais la livraison de masques.
Des personnes gentilles et pleines d’attentions pour moi.
Et puis comme toujours ceux qui n’ont pas dû être éduqués ou qui ont passé leur vie à gratter un maximum.
Je suis secouée par ces comportements.
Je ne les excuse pas.

Celle qui est passée la semaine dernière chercher sa commande et a dédaigné la boite des participations aux fournitures m’a rappelée en me disant, il m’en faut huit pour une copine. Je lui ai dit, c’est une famille de huit personnes votre copine ? Et j’ai embrayé très rapidement pour ne pas perdre mon courage et j’ai ajouté, ça signifie qu’il y a les deux parents et six enfants dans la famille de votre copine ? Et bien, elle ne s’est pas démontée et m’a répondu sans hésitation, oui, c’est ça, ils ont six enfants. Là, c’est moi qui ai marqué un silence, je me suis dit que les familles Picardes des années cinquante, il n’y en avait pas à Verdun sur Garonne. Enfin, j’étais perdue, je ne savais plus, j’avais l’impression que l’on se foutait de moi. J’ai arrêté de réfléchir et je lui ai dit, j’en ferai seulement quatre. Elle m’a dit, ok et là, j’ai entendu que la copine était à côté d’elle.

J’ai remonté l’escalier, déconcertée.
Dans ma vie, déjà un peu longue, je n’ai jamais agi de la sorte alors je ne comprends toujours pas que des gens aient des comportements pareils.
Et après j’ai oublié.

Je me suis remise à coudre, j’avais une commande pour des enfants et ce sont des moments particuliers pour moi, j’aimerais avoir des tissus pour enfants. Il me reste quelques bouts de coton coloré, alors je les garde précieusement pour les masques des petits.
Il me prenne un temps fou ces petits masques, je les fais à la forme du visage et à leur taille.
Quand je les couds, je pense aux enfants dans la guerre, j’ai des images, des regards qui me hantent.
Je vois des femmes qui cousent des étoiles jaunes.

Mon fils vient de me dire, il ne faut pas laisser dire n’importe quoi sur les réseaux sociaux. Il faut mettre des contre-arguments.
Moi, je n'avais plus le courage de répondre à des gens, que non, la terre n'est pas plate.
Il est arrivé à me faire rire. Il a raison.

Je viens de recevoir un message dans lequel on me remercie pour ma bravoure.
Non, je ne crois pas avoir de bravoure.
Mais j’ai adoré lire ce mot car il m’a fait penser à la bravitude et ça m’a de nouveau fait rire.
La  bravitude, ça marche à tous les coups.

Vianney dans mes oreilles

Allez reste, allez reste encore un peu
Toi et moi devenir vieux, allez reste
Allez reste encore un peu
Toi et moi faire au mieux, allez reste
Allez reste encore un peu
Toi et moi devenir vieux, allez reste
Allez reste encore un peu
Toi et moi faire au mieux

Putain, ça penche
C’est la bravitude.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...