lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars. Quatorzième jour.

Grigris du quatorzième jour.

Putain, ça penche.

Le temps est long, aujourd’hui c’est seulement lundi et hier je n’ai pas eu l’impression que c’était dimanche. Il va falloir s’y faire, c’est ce qui me fait tenir, me dire qu’on va prendre l’habitude car on prend l’habitude de tout et on est capable de se ré-inventer des vies, il paraît que ça peut se faire dans un délai de deux semaines, alors l’habitude est pour bientôt, exactement pour demain midi.

Hier,  j’ai demandé à Jno s’il pensait que les gens allaient changer. C’est une question obsédante pour moi, savoir comment on va s’en sortir. Je suis plus perturbée par le « comment » que par le « quand » et si je suis autant perturbée c’est que je ne sens aucune solidarité se mettre en place, je ne sens pas que mes voisins se préoccupent les uns des autres, je les vois passer devant nos fenêtres, ils passent et repassent sans jamais un geste ou un regard.
Jno m’a dit que rien ne changerait, que si nous avions parfois échangé quelques mots, ce n’était que des relations éphémères et sans vrais sentiments, il me dit qu’aujourd’hui, nous sommes dans le dur des relations parce qu’il n’y a plus de place pour faire semblant. Il m’a dit, tu te préoccupes bien plus des autres que les autres ne se préoccupent de toi.
C’était un peu plombant comme conversation et ça nous a fait pencher un peu.
Pour ne pas trop pencher, Jno m’a raconté l’histoire du bon virus, la virus qui ne rend pas malade et qui ne risque pas de faire mourir, il avait imaginé un virus qui nous ferait du bien, qui nous donnerait du plaisir et nous rendrait bon. Le virus qui nous rend tous « mon bébé, mon amour ».
Cela m’a permis de m’endormir moins sombre et de moins penser, de moins  pencher.

Ce matin, j’ai trouvé le jour triste et je me suis dit, c’est triste comme un lundi mais ça ne fonctionnait pas vraiment puisque je ne voyais pas la différence avec le dimanche d’hier.
J’ai tenté le lundi au soleil, mais c’était presque la neige par la fenêtre. Presque, car à Toulouse ou à Montauban, je n’ai jamais  vu de la vraie neige, c’est toujours presque, comme pour Souchon.
J’ai tenté les réseaux sociaux qui semblaient eux aussi désertés.
Je suis encore allée demander son avis à Jno, espérant que comme hier soir il aurait l’idée qui sauve pour ne pas trop pencher mais il a été moins brillant et m’a dit, les gens n’ont rien à dire, ils n’ont pas d’imagination.
Alors, j’ai téléphoné à une copine qui m’a dit que samedi quand je l’avais appelée, ça l’avait tirée de son marasme et elle était sortie se balader pendant l’heure autorisée. Elle ne se doutait pas qu’en me le disant, elle me sortait à l’instant de la tristesse poisseuse qui me faisait pencher.

Sa sortie de marasme m’ayant redressée, j’ai eu envie d’une expérimentation culinaire.
Jeudi quand j’ai récupéré mes paniers de légumes auprès du maraicher, j’avais tout en double car j’avais pris deux paniers pour tenir la semaine et que chaque panier avait un contenu imposé et  par conséquent deux fois le même si on achète deux paniers.
Ce que je n’avais pas prévu c’est que le maraicher allait déjà mettre en double dans chaque panier, deux paquets de blettes, deux bottes de radis …
Pour les blettes, ça allait, je me suis organisée à cuisiner les côtes et les feuilles séparément et j’ai imaginé une déclinaison de quatre plats. Faut aimer les blettes mais si on aime, c’est super bon et si on aime moins, c’est bon tout de même. Nous on aime, donc je ne sais pas pourquoi j’envisage le « on aime moins », sans doute pour mes lecteurs et aussi parce quand on s’est connu Jno et moi, lui il aimait pas trop. (Maintenant, il aime).
Donc pour mes quatre paquets de blettes, deux de vertes, deux de rouges (je vous rappelle que j’avais tout en double et donc en quadruple), c’était plié, mais pour les radis si on a commencé à les manger de bon cœur,  on s’est rapidement rendu compte qu’on ne viendrait jamais à bout des quatre bottes de radis, surtout sans pain. Il fallait trouver une idée et je me suis dit que je pouvais peut-être les faire cuire même si ce n’est pas dans les habitudes. J’ai vérifié sur internet que le radis n’était pas classé en produit toxique ou plante vénéneuse une fois cuit et j’ai fait une  poêlée de radis au wok.
Le bilan de cette recette rare c’est que c’est assez long à cuire, que ça reste rose et joli à la cuisson, que ça a toujours le goût de radis qui ressemble à du navet et que c’est même assez fin avec des blancs de poulet à la crème.
On espère que pour jeudi prochain, le maraicher ne va pas nous en remettre car entre la soupe de fanes, ceux à la croque au sel, les cuits de midi et ceux qui restent pour demain car ça ne diminue pas à la cuisson, on a une overdose de radis.
En y repensant je me dis un truc un peu con qui me fait rire toute seule, c’est peut-être préférable d’avoir une overdose de radis que de choux ! Quatre choux ...

Hier soir on a attaqué une série sur Netflix, The Crown.
J’ai hésité pour choisir, j’avais demandé à Elisabeth des conseils que je n’ai pas suivis pour ce choix. (Mais en écrivant son prénom Elisabeth, je me dis que ça a forcément dû jouer ! ). J’avais peur d’une série trop noire et angoissante alors j’ai choisi The Crown pour ses très bonnes critiques et surtout pour sa longueur, trois saisons, trente épisodes. Si on en regarde deux par soir chaque soir, ça nous amène à la fin de la deuxième période de confinement.

Il faut avoir des objectifs et ne pas compter en jours.
Il faut compter en épisodes qu’on regarde par deux, en paquets de blettes qu’on décline en quatre repas et en dizaines et dizaines de radis qu’on optimise crus et cuits.
Il ne faut plus compter.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.






Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...