dimanche 3 mai 2020

Dimanche 3 mai. Quarante huitième jour.

Aujourd'hui. 14h13
Putain, ça penche
Je suis fatiguée, je suis de mauvaise humeur.
Ou l’inverse.

Le confinement, mot que je hais, n’est pour moi que fatigue, surplus de travail, un moment de vie où tout est plus compliqué.
Je vois que pour certaines, c’est le temps des confitures et des petits plats cuisinés.
Hier une cliente de masque, me disait, c’est super, on a appris à faire plein de choses « maison », on a acheté une yaourtière sur Cdiscount, c’est génial, on fait nos yaourts.
Je suis restée silencieuse, je me suis dit que je n’avais plus le temps de peindre alors que les yaourts, c’était même pas en rêve.

En mettant à jour mon étagère à « masques terminés », j’ai réalisé que j’avais une demande d’un mec qui a vraisemblablement confondu la plateforme des masques solidaires avec un site de boules.
Il m’a écrit qu’en échange d’un masque, il me faisait tout ce que je voulais.
Même dans les situations tragiques, il y a des gros connards.
J’en rencontre plein sur Facebook de ce type d’obsédés qui veulent tondre mon gazon gracieusement, qui sont tous veufs à quarante ans et qui sont militaires avec des gros biscotos. Sur leur photo de profil, ils posent avec un chat et un air con.
Normalement ça me fait rire, mais aujourd’hui, je n’y arrive pas.

Aujourd’hui, ça va être dur de rire.
En plus, les séries sur Netflix, elles ne sont jamais drôles.
Y’a que Blanche Gardin qui me donne d’énormes fous rires, mais je l’ai déjà regardée trois fois.

Maintenant qu’on est en pleine tragédie, tout le monde dit, on a déconné, on a foutu la planète en l’air, on a fait n’importe quoi, n’importe comment et maintenant on se prend des virus en travers de la gueule.

On reparle souvent de nos trois mois de voyage, Jno et moi. On en parle souvent, déjà  parce que ça fait peu de temps qu’on est rentré et que ce sont à peine des souvenirs, c’est encore du présent ou presque.
On a tout le temps besoin de reparler du Laos, de ce sentiment terrible qu’on a ressenti dès qu’on est arrivé à Vientiane. Je me souviens du jour où nous marchions dans Vientiane sur des avenues dessinées par la main d’un parti unique, des avenues sans âme, sans vie, sans charme et nous avons osé nous dire, c’est moche, il faut espérer que la suite du voyage au Laos aura plus de charme.(Jno me dit que ce sont les Français qui ont fait les plans de Vientiane et l'ont entièrement construite. Oui, c'est vrai mais c'est moche quand même et ça a un gout de Berlin Est.)

Et la suite a été d’une tristesse sans nom.
Des routes sinistres, des forêts taillées au bulldozer par le projet chinois de chemin de fer, des barrages effrayants sur le Mekong pour fournir de l’électricité à la Chine, la nature souffrait et nous avions envie de pleurer en constatant ce désastre. Nous ne sommes pas des scientifiques, des botanistes ou des experts forestiers, nous n’y connaissons rien mais là, ça se voyait. C’était évident que tout avait été bousillé.

Au Laos, quand je mettais en ligne le billet que Jno écrit, je corrigeais tout, j’enlevais ses réflexions critiques, j’avais peur. Je lui disais, Jno on ne peut pas dire ça, on va se faire reconduire à la frontière ou se faire zigouiller au coin d’une rue.

Dans les villages où nous nous sommes arrêtés, ce n’était qu’un immense pauvreté. Je l’écris en mesurant mes mots, je parle rarement de pauvreté car très souvent ce n’est que notre perception d’occidentaux, même si des populations semblent démunies, elles ont souvent des ressources qui proviennent de la terre, des arbres. Au Laos, on avait vraiment le sentiment qu’ils n’avaient rien.
Un touriste croisé un soir dans un restaurant, me dit, le matin, je me lève tôt, je vais marcher dans les rues et ça me bouleverse de voir ces gamins qui trainent devant les maisons la morve au nez et qui tremblent de froid dans leur teeshirt.

L’injure au Laos, c’est Luang Prabang l’ancienne capitale qui est classée au patrimoine de l’UNESCO.
Après une demi-journée de voyage sur une route défigurée par les travaux chinois, nous étions arrivées à Luang Prabang, le royaume du touriste friqué. Soudain, tout est beau et propre comme sur une carte postale.
Le financement de l’UNESCO a permis de fabriquer un Laos pour les touristes, une sorte de cluster comme on dit maintenant, un cluster de touristes friqués, pas un cluster de corona, quoiqu’en janvier,  c’était aussi un cluster de corona.

Je garderai pour toujours le souvenir du jeune étudiant de Pakbeng venu étudier le français à l’université de Luang Prabang et qui nous a dit, je trouve des petits boulots pour payer ma location. Je loue dans un dortoir car un logement individuel, c’est trop cher. Le dortoir, ça me coute dix euros. Là, j’ai compris qu’il me parlait d’un tarif mensuel. Et puis il nous a dit, c’est vraiment cher la vie à Luang Prabang, vous avez vu les prix dans les magasins ?
Je ne lui ai rien répondu, je me suis sentie glacée, je me suis souvenue avoir regardé le prix des robes en vente dans les petites boutiques des maisons protégées par l’UNESCO, des robes à plus de cent euros.
Comment peut-on en arriver là ?

Je repense à lui, ce jeune étudiant plein d’espoir, plein d’amour pour la langue française.
Qu’est-il devenu dans Luang Prabang vidé de ses touristes friqués, des touristes qui la plupart du temps n’avait que cette vision du Laos, les grands hôtels avec vue sur le Mekong, qu’est-il devenu ce jeune homme, fils de villageois du nord ?

Quand nous repensons au Laos, c’est ça que nous nous disons, que le désastre nous l’avons vu et nous l’avons constaté, effrayés de voir cette jungle et ces forêts primaires que l’on défonçait à coups de pelle mécanique repoussant vraisemblablement les populations vers la forêt, vers une promiscuité avec des espèces sauvages.
Quand nous repensons au Laos, on se souvient que ça nous a mis un très gros malaise de voir ce gâchis.

Ysia et Dominique A. dans les oreilles

Esseulé
J'ai peur de devenir fou
Je vois danser les orages
J'ai peur de devenir fou parfois
Esseulé

Putain, ça penche

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...