mercredi 1 avril 2020

Mercredi 1er avril. Seizième jour.

Cet après-midi. Sieste à l'ile de Labreille.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

Je pense tout le temps à ce moins qu’hier mais plus que demain.
Je me souviens quand j’étais ado de ces médailles d’amour sur lesquelles était inscrit, plus qu’hier mais moins que demain. Il fallait que je réfléchisse pour en comprendre le sens et cinquante ans plus tard, je dois toujours réfléchir et calculer pour être certaine de le dire dans le bon sens .
Elles me fascinaient ces médailles avec leur moins, petit tiret de rubis ou de grenat car c’était presque comme une formule mathématique et puis c’était surtout un bijou réservé aux ploucs d’après ce que j’avais compris des commentaires familiaux. On ne m’avait pas dit « ploucs », ça ne se disait pas de cette manière, on avait dû me dire que ce n’était pas très distingué.
Ce n’était pas un bijou pour une bourgeoise, c’était pour le peuple, ce n’était pas distingué.
Alors forcément, ça me fascinait.
Quand je prenais le bus pour aller au lycée Stendhal à Grenoble, je voyais des femmes qui portaient cette médaille autour du cou et je me disais, ce sont des « pas distinguées » mais elles ont de la chance, on les aime plus qu’hier et moins que demain.
Et quand j’ai rencontré Jno, j’ai eu un espoir fou, celui qu’il m’offre la médaille d’amour puisque lui ne savait pas que ce n’était pas distingué et qu’il venait d’une famille où l’on avait une grosse tendance à aimer le « pas distingué ». Je tenais enfin mon espoir et y suis restée longtemps accrochée. Et puis, j’ai oublié.
Mais ce plus qu’hier et moins que demain me revient souvent et depuis deux semaines que ça penche, chaque matin, je me dis à l’inverse que ça penche moins qu’hier mais plus que demain et je repense à la médaille d’amour.
Je suis allée faire une recherche sur Google et il y en a de belles, très chères sur les sites d’enchères.
J’ai ré-ouvert la porte de mon rêve, tout est encore possible.

Notre vie est réglée militairement. C’est l’ordre et la planification de la journée qui permet de ne pas perdre pied et d’oublier les angoisses.
Nous entrons dans le confinement quand nous sortons du lit à 9h00, précisément à 9h05 quand les cloches de la tour sonnent l’heure pour la deuxième fois.
Matinée à cuisiner et à téléphoner aux copines pour prendre de leurs nouvelles et discuter.
Déjeuner téloche.
À 14h00 tapante, vu qu’il faut remplir l’ausweis au dernier moment chaussures aux pieds pour ne pas perdre de temps sur l’heure impartie et inscrite, nous partons marcher vers la Garonne. Je dois à ce moment-là faire la photo pour le billet, je n’ai pas le droit d’en prendre une dans ma bibliothèque, elle doit être fraiche du jour.
À 15h00, on est de retour.
Je choisis ma photo et j’écris avec de la musique dans les oreilles.
Jno est à côté de moi à gauche de la ligne de nos bureaux et je crois qu’il trie les documents des adoptions pour avancer et relancer dès que le confinement aura pris fin. (si jamais ils lisaient mes billets, qu’ils sachent bien, s’ils ne l’ont toujours pas compris, que nous ne lâcherons jamais).
16h30, Jno nous prépare un thé avec deux biscuits, pas plus, on a pris la bonne résolution de ne pas finir obèses, Alcoolos, on se tâte.
Fin d’après-midi en patate de canapé et réflexion sur le menu du soir.
18h30, un petit coup de rouge en apéro. Le seul moment de relâchement autorisé.
Diner téloche.
Début de soirée sous la douche puisque nous devons faire partie des rares individus qui se douchent le soir. C’est mon côté aseptisé, l’homme doit être douché et rasé pour être autorisé à se glisser dans les draps à mes côtés.
Soirée Netflix avec deux épisodes de série par jour.
Vers 23h00 ou un peu plus, on fait  «  quitter le service » sur l’écran Netflix et on monte se coucher pour lire jusqu’à minuit.
Et on se dit, encore une journée de passée et c’était moins qu’hier mais plus que demain et ça nous donne de l’espoir.
Dans cet emploi du temps militaire, il y a parfois un peu d’imprévu mais c’est du surplus, ce n’est jamais un imprévu qui arrive pour combler un vide.
On évite le vide, celui qu’on voit à travers les planches.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...