jeudi 16 avril 2020

Jeudi 16 avril. Trente et unième jour.

Aujourd'hui. 16h58

Putain, ça penche
Et ça penche même bien puisqu’on est le matin et que le matin c’est mauvaise humeur.

Le jeudi, c’est psy, comme le lundi, c’est ravioli.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille, depuis très longtemps pour moi.
Je vois ma psy sur l’écran de mon téléphone par WhatsApp. Dès le début du confinement, (je hais ce mot), je lui avais demandé de poursuivre nos séances de cette manière et elle en avait été d’accord. C’est assez curieux de zapper le trajet en voiture, la salle d’attente et le passage dans son bureau, mais je finis par m’y habituer et  sans doute qu’elle aussi. Ce qui me manque le plus, c’est l’intimité de son regard, de pouvoir y lire ce que mes mots déclenchent en elle, même si j’espère ne pas trop déclencher d’émotions, je sais que parfois il y en a qui passent et j’ai besoin de les voir.  Sur l’écran ce n’est pas lisible et je suppose qu’à l’inverse, ça doit lui manquer aussi.
Nous sommes toutes les deux déstabilisées par ce nouveau modus operandi, il y a une égalité qui me rassure.

Lorsque j’évoque des entretiens avec un psy, je ne peux m’empêcher de me souvenir d’un parent qui m’avait dit, mais on ne raconte pas ça publiquement, ce sont des choses qu’on dit seulement à son psy. Le « ça » que j’avais raconté publiquement dans un billet de blog m’avait alors valu le bucher et il se trouve que lorsque je l’avais raconté, je ne l’avais jamais dit à un psy au préalable. Parfois, on ne décide pas de l’ordre d’arrivée de ce que l’on veut raconter si pour autant, on peut décider qu’il y a un ordre et surtout décider pour les autres.
Alors maintenant, c’est imprimé dans ma tête cette idée qu’il y aurait des choses qu’on ne peut dire qu’à un psy mais ça ne correspond absolument à rien car je ne décide  pas de la hiérarchie de ma parole.
Je repense à tout cela car en ce moment, j’ai des nouvelles d’eux tous les jours.
Je n’ai rien demandé qu’à disparaître de leurs préoccupations mais ils n’ont sans doute rien à faire et échangent leurs photos, leurs réflexions faussement complices et comme ils m’ont incluse dans leur mailing list, je profite de tout cela malgré moi.
Hier, ils ont envoyé des photos de 1962.
Je me suis vue petite fille de six ans au milieu d’une réunion de famille de plus de cent personnes.
Une petite fille qui semblait responsable de ses deux frères.
Cela m’a provoqué un sentiment neutre, je n’avais pas pris de claque sur cet envoi-là  jusqu’à ce que je lise mon prénom dans la phrase d’un mail reçu parmi le flot qui a suivi.
La claque est arrivée, bien envoyée, bien reçue.

Jno m’a dit, ils n’ont pas appliqué la méthode soviétique et découpé ta tête sur la photo ?
Puis après avoir éclaté de rire, il m’a regardée avec un sentiment qui débordait de ses yeux et m’a dit, ça me fait tellement de peine pour toi.
Ma psy aura beaucoup à manger cet après-midi.

Izia dans les oreilles. Elle chante Calvi, Calvi et moi j’entends Quelle vie, quelle vie …

Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Luis Sepulveda, ça me touche car c’est le Chili qui revient me bousculer, la mort d’Allende et la naissance de Gwen.
Luis Sepulveda, il disait : « Raconter, c’est résister ».
Faut s’en souvenir et il faut raconter. Tout raconter.

Rien n’est drôle dans mon billet, c’est le matin morose pas rose du tout.
Il faut aller à demain et demain ça fait si loin.
Il faut avoir envie d’aller à demain.

Des larmes, des larmes, des larmes, des larmes roulent sur tes joues
Tu ne sais pas pourquoi tu pleures t'as l'impression qu'on t'ignore
Quitter la fête avant la fin, claquer la porte avec fracas
On ne s'inquiétera pas pour toi tu fais ça deux fois sur trois
Des émotions qui montent trop vite
Les sensations elles tombent trop vite
Passer du rire aux larmes si vite
Les sentiments pressés sans suite
Le parfum qui t'enivre trop vite
Passer du rire aux larmes si vite

Izia dans les oreilles
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...