| Aujourd'hui. 11h08 |
Putain, ça penche
Je parle à ma machine à coudre.
Je parle à ma machine à coudre.
Je lui dis, salut comment tu vas vieille mule suisse (c’est une Bernina), je vais encore t’épuiser aujourd’hui et tu n’as pas le droit de te mettre en grève, c’est moi la patronne, c’est moi qui te fais avancer à grands coups de semelles sur la pédale.
Comme c’est une vraie mule, elle ne réplique rien, elle avance comme une vieille mule.
Elle est fatiguée le soir, la vieille mule, elle est de mauvaise humeur, elle a envie de pleurer mais elle tient debout.
Il y a quelques jours, Jno m’a dit que lorsqu’on me voyait, on ne pouvait pas se douter que j’étais une bonne couturière parce que je n’ai pas une tête de couturière. Je lui ai répondu après un silence qu’à la fois, je comprenais et que je ne comprenais pas mais je pense que je comprends parfaitement et que je trouve injuste que l’idée de couturière soit associée à l’image d’une mémère qui fait des petits travaux de couture ou à l’image d’une vieille dame qui possède encore ce savoir-faire.
Et le gouvernement français en lâchant la phrase, vous n’avez qu’à les faire à la maison, a renvoyé les couturières à ce statut de bas étage et a renvoyé les femmes à ; vous êtes des femmes, vous n’avez qu’à coudre des masques pour votre famille.
Alors je couds puisque je sais coudre.
En 2013, l’historienne des femmes Michelle Perrot écrivait :
« Le travail domestique est l’apanage des femmes ; il ne se paie pas ; il se troque ; il n’a pas de valeur. Il est invisible, inestimable, interminable. Il ne s’apprend pas ; il fait partie des “qualités innées” qui caractérisent la féminité. Les femmes naissent “une aiguille entre les doigts”. »
Hier, une jeune femme qui est venue récupérer ses masques m’a dit, je lis votre blog.
J’étais surprise, je ne pense jamais que l’on peut me parler de mes billets en dehors des écrans. Elle m’a dit, vous me faites rire, et puis a ajouté, excusez-moi, ce n’est pas toujours drôle. Elle a eu un silence et a redit, mais vous me faites rire.
Ce matin, j’ai croisé une voisine à qui j’avais donné deux masques hier et elle m’a arrêtée en me disant, j’ai rarement vu un travail de couture aussi soigné, aussi bien réalisé. Je vous remercie.
You make my day, oui, elle m’a fait ma journée, elle m’a exprimé sa gratitude et en plus elle a eu une reconnaissance pour mon travail, elle a su voir que je cousais très bien et elle me l’a dit. C’était vraiment un grand moment pour moi.
On se fait des grands moments pour pas grand-chose et ce sont les grands moments qui font avancer la vieille mule.
Instant de bonheur ce matin, Ernesto avait reçu le cadeau que je lui avais fait envoyer.
Ernesto, c’est mon petit-fils en robe de chambre. Dylan l’appelle, le Duc.
Ernesto, c’est mon petit-fils en robe de chambre. Dylan l’appelle, le Duc.
Sur les appels vidéo, j’ai vu que la robe de chambre ne couvrait plus le jeune géant qu’il est devenu et je me suis dit que j’avais trouvé le cadeau à lui faire.
Mais sérieusement, peut-on offrir une robe de chambre à un petit ado de douze ans, surtout si le seul modèle convenable que l’on trouve disponible sur internet est dans la boutique Damart ?
Tout est fou, tout est dingue, Ernesto a reçu sa robe de chambre Damart et il est le roi du monde sur la photo que je viens de recevoir.
La vieille mule est triste.
Elle vient de livrer six masques à une personne très exigeante pour laquelle il avait fallu modifier le patron du masque et passer un temps fou afin de réaliser la commande selon ses désirs et ses peurs.
La vieille mule a été à peine remerciée et dédommagée de trois fois rien.
C’est juste une vieille mule.
Elle vient de livrer six masques à une personne très exigeante pour laquelle il avait fallu modifier le patron du masque et passer un temps fou afin de réaliser la commande selon ses désirs et ses peurs.
La vieille mule a été à peine remerciée et dédommagée de trois fois rien.
C’est juste une vieille mule.
Faut pas pleurer vielle mule.
Izia gueule dans mes oreilles.
Où est passée la vraie envie de tout casser ?
La liberté au poing, le cœur à deux doigts d'imploser ?
Unis dans un même souffle, prêts à tout recommencer
La liberté au poing, le cœur à deux doigts d'imploser ?
Unis dans un même souffle, prêts à tout recommencer
J'ai peur de perdre la main face à ton besoin d'exister
On voit la fin du monde passer sur des photos
On va tous y rester alors autant que ce soit beau
On voit la fin du monde passer sur des photos
On va tous y rester alors autant que ce soit beau
Putain, ça penche
Je vais aller parler à ma psy.
On est aujourd’hui.
On va aller à demain.