samedi 2 mai 2020

Samedi 2 mai. Quarante septième jour.

Aujourd'hui. 13h58

Putain, ça penche
Mais moins qu’hier quand c’était pire.

Jno me dit, ça te donne un boulot fou ces confections de masques mais ça remplit notre vie, ça permet de voir des gens, de faire des rencontres même si elles sont brèves.
On se sent encore acteurs de quelque chose.

Il a raison, je suis fatiguée mais quand je rencontre de gentilles jeunes femmes qui viennent chercher leur commande et prennent le temps de discuter avec moi, ça me fait une respiration surtout quand elles sont drôles comme celle d’hier qui travaille sur un drive et m’a raconté les commandes pharaoniques que les gens passaient, des listes de deux cent cinquante produits, des montants allant jusqu’à  neuf cents euro.
Elle me raconte aussi qu’il y a des gens qui viennent tous les jours acheter seulement un article pour se donner rendez-vous dans les allées du super marché. Et elle me dit, c’est quand même pas des produits de première nécessité, un cubi de rouge ou une bouteille de Ricard. Elle me fait moins rire quand elle me raconte que les caissières se font aussi injurier par des clients énervés de devoir respecter les mesures barrières.

Celle qui est  passée ce matin avait de la gouaille et pour une fois, c’est moi qui riait.
J’ai compris qu’elle était commerciale pour une boite de produits sanitaires et elle me dit, figurez-vous que les collectivités locales viennent juste de comprendre l’usage du savon, putain, du savon ! Ils m’en commandent des cartons depuis quinze jours !

Et puis il y a eu le message du couple (des voisins dans la rue)  qui m’avait offert de la confiture, et qui disait, nous sommes à Montauban et on vous a trouvé de l’élastique, on passe vous le déposer. Ils me l’ont apporté et m’ont dit, on était allé chercher des cartouches d’imprimante (une denrée rare aussi) et on s’est arrêté à Mondial tissus vous acheter de l’élastique, ils limitent le métrage mais ça va vous dépanner. Et ils me mettent dans les mains, une énorme poignée d’élastique.
J’ai cru que j’allais pleurer.
Je leur dis, je vous referai des masques dès que ça se sera calmé et ils me disent, oui, on veut bien parce que les vôtres, ils sont vraiment mieux que les autres.
Bon, ça m’a fait plaisir mais s’ils vantent mes masques avec autant de ferveur, ça va pas soulager ma production. Moi qui espère tous les jours que les distributions vont s’organiser ou que les gens vont pouvoir en acheter dans les magasins.

Hier, on a pu parler avec Ryan. Lui, on a compris qu’on était pas prêt de le revoir.
Il nous a raconté qu’il adorait l’école sur la tablette, la maitresse qui leur donne les cours d’allemand leur disait des mots d’objets et qu’ils devaient aller chercher l’objet dans la maison et le montrer sur l’écran.
Il paraît que c’est très rigolo.
On a fait des progrès pour comprendre Ryan qui saute du français à l’allemand et au luxembourgeois ou alors, c’est lui qui a compris qu’avec nous, il fallait parler français tout le temps.
Il nous a dit, depuis le corona je fais du vélo sans roulettes.
On était super content.
On était super triste du repère.

Gwen m’a dit, ce qui lui ferait super plaisir, c’est que tu lui fasses un masque ludique, un truc qui le fera marrer.
J’ai cousu un masque avec une bouche de clown, de joker.
Jno a fait les essais.
C’est toujours triste de faire un masque pour un enfant.
C’est même tragique.  

Dans mes oreilles, Pauline Crozes.
T’es beau.
Le morceau que Maria avait choisi pour Étienne et qui a résonné si fort fin novembre devant son cercueil.

Toi qui sors de scène,
Sans armes et sans haine,
J'ai peur d'oublier,
J'ai peur d'accepter,
J'ai peur des vivants,
A présent.
T'es beau...

Putain, ça penche
J’ai trente masques qui penchent sur la machine.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.



Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...