vendredi 8 mai 2020

Vendredi 8 mai. Cinquante troisième jour.

Aujourd'hui 14h41. On ne voit plus que des avions cargo.

Putain, ça penche
J’ai l’impression de vivre dans une série de science-fiction.
C’est désagréable parce que le scénario est mal écrit.
C’est écrit à plusieurs mains et les auteurs sont tous aussi mauvais les uns que les autres.
Et nous, comme des cons, on regarde et on attend l’épisode suivant en espérant qu’il n’y aura qu’une saison.

Hier, après avoir mangé mes crêpes au Nutella, j’ai fait un truc idiot.
J’ai pris le nombre de décès imputable au Covid, j’ai pris le nombre d’habitants en France et j’ai fait le pourcentage de morts.
Et ça fait  à peine 0,04%.
Et je me suis dit un truc horrible, je me suis dit que ça ne faisait pas beaucoup. Et que même si il y a eu des morts non déclarés Covid et qu’on doublait le chiffre annoncé, ça ne fait pas un gros pourcentage.
Depuis deux mois, on ne nous explique rien, on nous demande et on nous impose des tas de règles sans jamais nous en expliquer la finalité. C’est pire que de nous infantiliser car en tant que parent, j’ai toujours expliqué à mes enfants ce que j’attendais d’eux et dans quel but je leur demandais.
Hier soir, je me suis sentie perdue.

Et ce matin, comme on n’était pas vraiment en forme, on s’est levé en parlant du dolorisme. Ce principe qui plait tant qui dit que ça fait du bien d’avoir mal, qu’on en sort plus fort. Ce célèbre, « tout ce qui ne tue pas, rend plus fort », largement répandu dans les conversations des réseaux sociaux. C’est équivalent à la fameuse résilience qu’il est de bon ton de décliner sous toutes ses formes.
Mais qu’est-ce que ça doit les arranger nos gouvernants qu’on se roule dans notre souffrance en y prenant du plaisir !

J’ai toujours eu des doutes sur les vertus de la souffrance, j’ai souffert et je n’ai pas vu ce que cela m’avait apporté, la souffrance m’a rendue fragile et m’a détachée des sentiments. Cela ne m’a fait ni grandir ni rendue plus lucide sur moi-même.
J’avais déjà cette conviction en solitaire ou face à ma psy à qui je confiais mes colères de souffrante.
Et puis j’ai rencontré Ruwen Ogien, malheureusement pas en vrai et je l’écris avec d’autant plus de regret que cela ne sera plus jamais possible alors que justement cela l’aurait été puisque nous avions un ami commun, j’ai rencontré Ruwen Ogien en le lisant et j’ai compris que tout ce qui me déplaisait tant dans cette idée de la douleur rédemptrice s’appelait le dolorisme et que c’était une idée dangereuse.

« Ma cible théorique principale, dans Mes Mille et Une Nuits, c’est ce que j’appelle le «dolorisme». Ce mot renvoie à l’idée que la souffrance a des vertus positives, des qualités rédemptrices. Elle nous donnerait certains avantages épistémiques (c’est-à-dire liés à la connaissance) et moraux (concernant notre rapport aux autres). La souffrance nous rendrait plus lucides sur nous-mêmes et meilleurs connaisseurs de la condition humaine. Elle ferait aussi de nous des êtres plus empathiques, plus disposés à considérer autrui avec bienveillance. Ces idées doloristes s’expriment dans des clichés : «cela le fera grandir», «ce qui ne tue pas rend plus fort», «à quelque chose malheur est bon». Ces clichés ont servi à construire la notion confuse de «résilience».
J’essaie de réfuter cet ensemble d’idées car je les trouve fausses intellectuellement et dangereuses politiquement. Ce sont des généralités, des affirmations vagues, qui ne sont pas fondées sur des faits. Elles sont dangereuses politiquement car elles donnent une sorte de légitimité à ces pensées profondément réactionnaires qui se répandent aujourd’hui à vive allure un peu partout dans le monde. D’après elles, nos sociétés supposées hyperindividualistes, obsédées par la consommation et le plaisir immédiat, seraient en pleine déconfiture car nous aurions perdu le «goût de l’effort», le «sens du sacrifice».

Ruwen Ogien : «La maladie est une bouffonnerie sociale où soignants et patients jouent un rôle» 
Par Cécile Daumas — Libération 10 février 2017

Nous parlions de cela, ce matin en nous levant et ce n’était pas vraiment un matin de joyeusetés.

Et je suis allée au marché.
J’ai juste descendu le bout de rue en bas de notre maison, j’ai vu l’immense file d’attente pour franchir l’entrée sécurisée du marché et je me suis dit que j’en étais incapable, que c’était bien trop déprimant. Je me suis arrêtée  sous la tour de l’horloge, j’ai regardé les gens et j’ai fait demi-tour et suis rentrée à la maison.
J’ai posé mon cabas indien et j’ai dit à Jno, on mangera des pâtes.
Finalement, j’ai fait des pommes de terre sautées.
Et des fraises.

On se fait livrer des fraises par un producteur du coin et ce matin, c’était le jour de livraison du plateau que je lui achète chaque semaine,  pour nous et les voisins.
Ce matin, c’était pas le patron qui nous a livrés, c’était un employé.
Il m’a donné mon plateau et m’a dit, vous êtes la maman de Maria ? Je lui ai dit, oui, je suis la maman de Maria. Il m’a dit, qu’elle est gentille, qu’elle est belle. Elle a tout pour elle.
J’ai dit, oui.
Ça m’a fait plaisir qu’on me parle d’elle. C’était inattendu.

Jean-louis Aubert dans les oreilles. Oui, il chante faux mais lui, on lui pardonne.

Qu’est-ce qu’il y a en haut, en haut, quand on est arrivé
Oui en haut, tout en haut, toute en haut de la grande montée...
Y'a une autre vallée
Et après, après, après, après qu'on est mort
Oui au bout, au bout, au bout, tout au bout de la vie
Oui au bout, tout au bout, tout au bout, tout au bout de la vie
Y'a encore de la vie
Un peu de vie-je te le dis

Putain, ça penche

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...