lundi 13 avril 2020

Lundi 13 avril. Vingt-huitième jour.

Aujourd'hui. Presque Istanbul. 

Putain, ça penche
La mauvaise humeur du matin.

Il faut se remettre dans la routine, celle qui permet de tenir, celle qui est une bouée de sauvetage à laquelle on se raccroche pour faire passer ce temps qu’on n’a plus l’âge de souhaiter faire passer à cette vitesse.
Que restera-t-il de nous à la fin de ce temps perdu ?
Ce temps que  je comptais et économisais en le dégustant, aujourd’hui, on ne le compte plus, on le laisse se débobiner et se débiner dans un gâchis immonde.

On se tient à notre routine, Conrad dit que c’est ce qui sauve le marin quand il s’embarque et sait qu’il ne reviendra pas au port de départ avant un ou deux ans, c’est la routine, bénie soit-elle. Au bout de quelques jours, le marin sait ce qu’il doit faire au quotidien ; il le fait comme si c’était ce qu’il y avait de plus important au monde ; et savoir qu’il doit accomplir telle ou telle tâche le préserve de la solitude, de l’enfermement et du désespoir qui tôt ou tard l’assailliront. C’est l’écrivain espagnol Javier Marias qui en parle aujourd’hui dans l’Obs en citant Conrad de mémoire.

Alors on commence dès le réveil grâce à l’horloge de la tour qui sonne deux fois l’heure, à l’heure puis à l’heure plus cinq minutes et aussi les demi-heures. L’heure sonnée deux fois, c’est pour les sourds, les paresseux, les distraits ou exprès pour nous qui avons fixé de nous lever aux cloches du deuxième neuf heure.

Ce matin, quand ça a sonné, Jno m’a dit, déjà et je lui ai répondu, enfin. Je lui ai expliqué qu’on ne pouvait plus dire, déjà, que cet adverbe n’avait plus de sens dans une vie enfermée et que ce serait plus judicieux de dire, enfin. Il s’est levé et m’a dit que c’était trop tôt pour commencer une conversation limite philosophique et que je ne devais pas perdre de vue que le matin, j’étais de mauvaise humeur et qu’il avait envie de pisser.

Ensuite routine du petit déjeuner qu’on se permet de légèrement varier en prenant deux fois par semaine un petit déjeuner backpacker en lieu et place des biscottes beurre confiture miel. La variation backpacker, c’est un muesli aux fruits frais et au yaourt, c’est ce que tous les restos des lieux historiques du tourisme des années soixante-dix et quatre-vingt, proposent aux routards. Vous trouverez ce menu petit déjeuner à Kuta, à Hikkaduwa, à Goa, à Varkala, à Luang Prabang, à Varanasi, partout où les routards sont passés, alors on se fait un petit coup de voyage au muesli, deux fois par semaine et c’était ce matin.
Moi, ça me rend quand-même un peu triste car je me demande si je le referai en vrai.

Ensuite, j’ai zoné dans la maison pour ne pas dire que j’ai failli tourner en rond.
Alors, j’ai fait les poils des jambes et puis j’ai quand-même tourné vraiment en rond pour faire passer ma mauvaise humeur.
J’ai réfléchi à ce que je pourrais préparer pour déjeuner, une idée de gourmande mais qui ne fasse pas prendre dix kilos et qui corresponde à ce que j’ai dans mon frigo. C’est un truc qui m’emmène ailleurs la bouffe, je trouve que c’est créatif, j’attache de l’importance aux couleurs de ce que je cuisine.
Et puis on a mangé en dix minutes ce que j’avais mis deux heures à faire.

On a regardé le JT. 
Aujourd’hui ça faisait sketch comique.
Ouverture sur l’appel à délation dans les cités HLM.
Ensuite portrait d’une famille confinée. Trois filles bien propres sur elles qui nous confient leur expérience de scolarité sur l’écran et leur maman toute amidonnée et bien coiffée,  filmée assise sur son fauteuil Louis XV ou se déplaçant toute raide sur le parquet en marquèterie. Après on les a vus se dégourdir les jambes en faisant un petit tennis dans la cour de leur logement.
C’était le moment le plus drôle du JT, je me suis jetée sur Jno en rigolant et en lui disant, tu vois, ma trouille existentielle, c’était de me retrouver comme la maman amidonnée.
Mais ce n’était quand même pas drôle car on avait sauté sans transition des cités HLM à l’appartement des nantis confinés.
Et le bouquet final a été assez réussi avec la déclaration de Ursula
von der Leyen, la Présidente de la Commission Européenne, les vieux doivent rester confinés jusqu’à fin 2020.
Et ils ont interviewé des vieux qui avaient l’air désespéré.
C’était horrible.
Là, j’ai vraiment penché très fort, j’ai pensé, si on doit rester enfermés jusqu’à  la fin de l’année et qu’en plus ils nous interdisent de sortir à deux, ça va être dur de ne pas avaler trois tubes de Lexomil d’un coup.
J’avais énormément penché en rassemblant les deux éventualités car il faut reconnaître que c’était un peu violent et extrême.
Et puis j’ai eu l’idée qui sauve, j’ai tapé «Ursula von der Leyen âge» dans Google et le chiffre qui est apparu m’a redonné une bouffée d’envie de vivre, elle a soixante et un ans !
J’ai mis mon nez rouge et j’ai dit à Jno, tu sais quelle âge elle a cette bouffonne ? Soixante et un ans !!! Et après on a rigolé en se tirant la langue entre nos deux bureaux.
C’était bon, un coup de Google chrome et je penchais moins.

Et on est allé faire notre balade réglementaire et réglementée, j’étais tellement contente que j’en ai oublié de faire mon attestation et que j’ai franchi la porte clandestinement.
Sur le chemin de la balade, j’ai raconté à Jno que cette semaine, j’avais reçu plein de mails de ma famille car un cousin de mon père était mort.
J’ai été suprise de constater que j’étais  toujours dans leur mailing list et je me suis bien gardée de leur répondre ou de me manifester. La dernière fois que j’ai répondu au mail d’un cousin, ça m’avait valu d’être mise au bûcher comme une sorcière. Deux ans plus tard, comme je n’ai pas grillé dans les flammes, je ris d’être témoin silencieuse de leurs envois de mails charmants et de leurs photos de famille. 
Comment peuvent-ils m’associer à leurs échanges ?
Rien n’est pardonné.

Nous sommes rentrés chez nous, j’avais remis mon nez rouge.
C’était bien.
Jno m’a dit, je crois qu’à la fin du confinement, on connaîtra Verdun sur Garonne aussi bien qu’Istanbul.
C’est pour une phrase comme celle-là que je  trouve mon compagnon brillant, il sait gérer ce qui est épouvantable, il trouve exactement le moment pour sortir une réflexion à la fois absurde et géniale.
Et c’est toujours mon silence qui y répond car il n’y a plus rien à dire après un coup pareil.

Hier, mes enfants sur l’écran.
La robe de chambre d’Ernesto trop courte aux manches.
Le regard profond de Félicie
Le bavardage incessant de Ryan en trois langues.
L’économiste n’est pas medium.
Ce sont eux qui nous font rire.
La musique dans ma tête pour compartimenter le temps qui passe.

Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an ?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
Je sais me contenter
de petites choses à présent.

Putain, ça penche
Ça va pas mais ça va aller.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...