mardi 7 avril 2020

Mardi 7 avril. Vingt deuxième jour.

Aujourd'hui 14h28
Putain, ça penche.

Aujourd’hui la téloche a dit que ça faisait trois semaines.
Nous on a l’impression que ça fait plus, on est enfermé chez nous depuis qu’on est rentré de voyage et les trois semaines, c’était samedi dernier.

Jno me dit que ça redonne de la fragilité à la vie, que ça rappelle que la vie peut être reprise sans avertir ou si peu.
Je lui dis que je l’ai toujours su et je lui dis, Étienne … Je n’ai pas revu Étienne, c’était au bout de mes forces. Lorsque le procureur a autorisé le rapatriement de son corps, c’était trop tard pour moi, j’avais déjà fait un chemin et j’ai eu peur.
J’ai toujours vu la mort autour de moi, sur un lit, sur une route, sur un trottoir, sur un bûcher. L’indicible aussi de la mort d’un ami assassiné, cette mort que je n’ai jamais acceptée.
On ne peut pas mourir alors qu’on est sur le bord d’une route en train de pisser.
Quand je pense à lui, c’est la vision que j’ai puisque ça s’est passé comme ça et ensuite plus rien.
Il est mort.
C’était la Yougoslavie de Tito.
Nous avons pris le petit déjeuner en écoutant France Inter qui nous parlait du deuil. Alors, on a eu ces réflexions, on s’est regardé et on a dit, Putain, ça penche, c’est pas terrible pour démarrer la journée. 
Et on a décidé de penser à autre chose.

Je suis montée me mettre devant ma machine à coudre, la musique dans les oreilles, pour m’abrutir et ne plus penser.  J’ai enlevé un geste dans le processus de fabrication et ça me fait encore gagner du temps.
Je sais bien coudre, j’ai appris à dix ans sur la machine à coudre de ma mère, je faisais tous les vêtements de mes Barbies, c’était souvent compliqué parce que c’est tout petit une robe de Barbie et il fallait être très précise dans la coupe et la couture.
Cette  école de couture  miniature m’a rapidement formée car lorsque j’ai transposé mes créations sur une taille adulte, j’ai trouvé que c’était hyper simple.  
Je ne sais pas à quoi ça peut servir cette fabrication de masques. Je n’en sais rien.
Je le fais car j’ai simplement peur qu’il soit décidé qu’il faille en porter un pour ressortir et que des gens se trouvent démunis.
Je le fais car je dois le faire puisque je sais le faire.
Mais je ne sais pas à quoi ça sert, c’est comme les chaussettes et les écharpes en laine pour les soldats dans les tranchées, ils mourraient dans les tranchées avec des chaussettes et une écharpe …

Philippe a frappé au carreau.
Il m’a apporté un kilo de farine pour que je puisse faire des crêpes.
Je vais me dépêcher tant que j’ai encore des œufs.
C’était le moment léger de la fin de matinée.
Et pour continuer le moment d’espoir j’ai refait dans ma tête le projet de voyage que Jno m’a raconté hier. Il m’a dit, on ira au Vietnam à Saïgon, ensuite au Cambodge et puis le sud du Laos et on retournera au Vietnam à Hanoï.
Il a souri et m’a dit, ça te plait ?
Oui ça me plait.
Il m’a dit, dès que ça penche plus, dès qu’on est sorti de ce cauchemar, je t’emmène là-bas.

Là-bas
Faut du cœur et faut du courage
Mais tout est possible à mon âge
Si tu as la force et la foi.

Putain, ça penche
Faut reprendre du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

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