mardi 14 avril 2020

Mardi 14 avril. Vingt-neuvième jour

Celle qui nous sonne le départ de la journée.

Putain, ça penche.
Pas de Pchitt orange
Pas de clopes
Pas d’alcool
Pas de nez rouge en vue
Je me suis mise Adamo dans les oreilles, ça donne une idée du degré de la gite.

Je cherche un nez rouge, pas celui que je me mets sur le nez, j’en cherche un sur un nez d’en face.
On s’en est repris pour vingt-huit jours, pas un mois, vingt-huit jours.
On est exactement à la moitié de ce qu’on fera en tout, si on arrête au 11 mai.
On est le 14 avril et ça fait pile un mois que nous sommes rentrés de voyage.
J’ai une liste d’envies sur Netflix pour tenir six mois, j’ai ma bibliothèque YouTube pleine à exploser et tombe la neige, triste certitude, tu ne viendras pas ce soir.

Où est mon nez rouge, celui qui me fera tellement rire que je lui dirai, arrête, je vais me pisser dessus.
Peut-être que demain, mon nez rouge arrivera par surprise, il faut toujours se dire que l’impossible peut arriver puisque c’est exactement ce qui nous arrive en ce moment. L’impossible est dans notre vie.
Je n’ai pas rencontré de nez rouge irrésistible mais j’ai un petit début de nez rose avec mes voisins.
Il faut être honnête et reconnaître qu’il y a du progrès depuis un mois.
Je leur ai fait des masques en tissus. Ceux qui me font penser aux chaussettes des soldats qui mourraient dans les tranchées.
La voisine du chien qui ressemble à un rat (le chien) et qui en avait demandé deux, n’a toujours pas sorti la tête par sa fenêtre.
Les autres se sont nettement déridés avec des amorces de sourires, des chocolats et des bottes d’asperges. Ils ne me font pas encore rire, ils m’ont fait sourire et je leur ai fait cadeau de mes sourires en retour.
Je leur ai décerné un nez  rose.

Il aura fallu plus de soixante ans et l’horreur de cette épidémie pour que je comprenne que les sourires que je voyais sur les photos des années de guerre, étaient de vrais sourires.
Je n’avais jamais compris que des femmes et des hommes puissent sourire alors que c’était la guerre, l’horrible guerre que l’on apprenait à l’école et que l’on voyait dans les films.
Les bombes tombaient sur Londres, les juifs se faisaient gazer à Auschwitz, les résistants mourraient sous la torture et les gens souriaient sur les photos de famille, on les voyait boire des verres, se prendre par la taille, rigoler en narguant l’objectif. Cela avait toujours été incompréhensible pour moi jusqu’à ces derniers jours. Ces gens qui s’amusaient devant l’objectif me semblaient des traitres, s’ils souriaient c’est qu’ils étaient pétainistes et dénonçaient leurs voisins juifs à la police,  je faisais ce raccourci.
J’imagine qu’un jour mes arrière-petits-enfants regarderont la photo que Philippe a faite de Jno et moi devant sa fenêtre et se diront, mais comment pouvaient-ils rire ? Comment pouvait-elle avoir l’air si heureuse ?
Aujourd’hui, je comprends que l’on peut vivre une tragédie et avoir des moments de rire, des moments de complicité et d’amour.
Il m’aura fallu tout ce temps et le coronavirus pour avoir la lecture des photos de famille en temps de guerre.

On a le droit de se faire rire.
On peut rigoler sans trahir.

Plutôt qu'd'aller chez le masseur elle invitait le premier baigneur
A tâter du côté de son cœur, en douceur, en douceur
En douceur et profondeur
Z'étaient chouettes les filles du bord de mer
Z'étaient chouettes pour qui savait y faire

Adamo m’aura fait rire.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...