mardi 31 mars 2020

Mardi 31 mars. Quinzième jour.

Cet après-midi. La balade réglementaire à l'ile de Labreille.


Putain, ça penche.

Et ça penche depuis ce matin.

Le matin c’est le plus dur quand ça ne va pas, je me souviens que je le disais à ma psy et qu’elle ne disait pas le contraire. Mais ma psy, elle ne disait jamais le contraire de ce que je lui disais, ou elle le disait autrement.
Le matin on a pas envie de commencer, on a envie d’être au soir, on a envie que la nuit continue pour éviter la journée. Le confinement, il commence quand on sort du lit, Jno me l’avait dit dès les premiers jours.

Ce matin, je n’avais pas envie de commencer une journée de rien, une journée sans personne, une journée sans enfants, une journée sans mon absente, une journée de merde.
Quand j’attaque une journée de merde, j’ai immédiatement mal à la gorge et le nez qui coule. Un petit mal de gorge, un mini reniflement mais une gigantesque angoisse.
C’est le premier effet du confinement, s’imaginer qu’on est malade ou qu’on incube, et qu’on va mourir à plat ventre. Je pars à fond dans le cauchemar et je reprends pied en me rappelant que ça fait quinze jours que j’ai ces symptômes parce que je suis allergique et que c’est tous les printemps comme ça. Et puis je me souviens aussi que j’ai bien toussé au Laos et en Thaïlande et que je ne dois pas gâcher cette chance d’avoir autant tousser et de pouvoir ainsi moins angoisser que les autres et que je dois redresser le truc qui penche tellement qu’on voit le vide à travers les planches.

J’ai appelé mon amie Lina, celle pour laquelle j’ai eu un coup de foudre un jour à Pondichéry. Je ne m’explique pas l’amitié que j’ai ressentie pour elle sans savoir qui elle était, je l’ai d’abord aimée et ensuite je l’ai découverte et depuis c’est comme ça, on continue de se découvrir.
Alors j’ai appelé Lina, parce que j’aime bien dire, Allo Lina ! Ça fait une jolie allitération  pour démarrer la conversation.
On a parlé de nos enfants, de bouffe, du jour où on se reverra et je me suis sentie mieux, l’angoisse de démarrer une journée de merde avait disparu. Il ne restait plus qu’à passer une journée confinée et ça me semblait gérable.  

Il faut emmener l’esprit ailleurs et revoir ses exigences, aimer les radis cuits, les croutons suédois au petit-déjeuner, les repas allégés et les bouquets de pâquerettes.
Et pour emmener l’esprit ailleurs, certains ont vite compris qu’il y avait un marché à saisir, la bonne parole et le réconfort se paient.
La détresse est un terrain facile à labourer. Ça me met hors de moi …

La radio du service public est devenue insupportable, jusqu’à quand vont-ils tenir à nous raconter le bonheur d’une voix radieuse, jusqu’à quand vont-ils arriver à nous faire passer la matinée avec du rien, jusqu’à quand va-t-on écouter leurs recettes de crumble et la programmation musicale ridiculement optimiste ?
La radio n’est plus dans la radio, les voix sont déformées par les communications téléphoniques, ça ne fonctionne plus pour moi.
L’écran de la télé est devenue une mosaïque d’écrans vidéo aux pixels qui se figent et qui se cherchent. Ça fait amateur.

Tout a changé, tout est un peu détruit et pourtant, imperturbable, la nature continue de vivre et s’offre le luxe de se reconstruire.
Nous aussi, nous allons nous offrir ce luxe dans pas longtemps, nous allons nous retrouver, nous reconstruire, nous n’aurons plus besoin des gourous ni des dieux, nous aurons simplement besoin des autres et qu’ils soient au rendez-vous.
Il faut rêver cette utopie pour avancer, après il sera bien temps de se dire qu’on a trop imaginé, on aura le temps de regarder la réalité et de rectifier l’utopie.
Le matin, il faut rêver et s’emmener vers ce qui efface la perspective d’une journée de merde.
Demain matin, je m’emmènerai.
Je rêverai qu’on fera Pâques à Noël  en mangeant des œufs et des lapins bradés et qu’on s’offrira une vie retrouvée.

Putain, ça penche.
Mais bien moins que ce matin .

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...