dimanche 26 avril 2020

Dimanche 26 avril. Quarante et unième jour

Aujourd'hui. 11H49. Mon trésor.

Putain, ça penche
Putain, on se fait un film avec de l’élastique.

Conversation de petit déjeuner, je dis à Jno,  je suis contente, mon élastique chinois a enfin été dédouané, je vais le recevoir dans la semaine et si tout va bien la troisième commande devrait bien se passer aussi, surtout vu le prix du transport, c’est de l’élastique qui va voyager assis en business class. La première commande, elle venait d’Angleterre, elle était plus simple à gérer.
Jno m’écoute et ressort la tête de l’étagère à bols et me dit, tu ne devrais peut être pas trop en parler de tes commandes d’élastique car ça va se terminer par un gros titre dans La Dépêche : Cambriolage tragique à Verdun sur Garonne, deux morts.
Ça m’a forcément fait rire et ça m’a fait oublier que j’étais dans ma période de mauvaise humeur du matin, encore augmenté aujourd’hui puisque l’on avait devancé de trente minutes la cloche de neuf heure, j’avais dit à Jno, j’ai tellement de masques à coudre, de peintures à terminer, de poulet à faire cuire, de blettes à cuisiner qu’il faut se lever.
Alors on s’était levé à huit heure trente avec pour moi, l’impression d’être encore dans ma nuit.

Si j’avais su qu’un jour, je lancerais des appels à l’élastique, que je négocierais son expédition avec un Chinois dans la banlieue de Shanghaï, que je surveillerais le dédouanement d’une bobine et que tous les jours j'attendrais le passage d’un camion de livraison, si j’avais su, je n’aurais pas perdu de temps à autant de conneries que je pensais importantes et vitales.
Si j’avais su, j’aurais lu A la recherche du temps perdu et Belle du Seigneur, j’aurais vu tous les films d’Ingmar Bergman, toutes ces œuvres qui me font chier mais qu’il faut avoir lues et vues pour avoir l’air intelligent et cultivé. Au lieu de ça, ma pauvre fille, tu faisais quoi ? Tu regardais The Voice et Les Reines du shopping.
Mais dans le fond, est ce que d’avoir lu tout Proust et regardé Les films de Bergman, m’aurait permis de résoudre le problème de la pénurie  d’élastique et des salopards qui spéculent sur son approvisionnement ?

Est-ce que c’est à nous de fabriquer des masques ?
C’est un peu comme si en 1990, en pleine épidémie du VIH, on nous avait dit, fabriquez vos préservatifs, il faut absolument en mettre mais on n’en a pas assez à distribuer. Elle fait rire cette blague qui circule et pourtant nous n’en sommes pas loin puisque les masques que nous fabriquons, ils ne savent même pas comment les nommer ; un masque artisanal, un masque barrière, un masque anti-postillons, un masque grand public ?
Ils ne savent pas comment nommer une imitation de masque qui est mieux que rien.
Ils veulent aussi qu’ils soient lavables pour pouvoir dire à ces cochons de Français, on va peut-être (j’ai écrit, peut-être)  vous en donner un, mais si on vous en donne un, il va falloir le laver, bande de cochons.
J’ai soudain une image en tête, des préservatifs que de gentilles couturières auraient cousus et qu’il faudrait laver …

La bonne nouvelle qui m’a totalement mise à la verticale hier, c’est que j’ai eu l'idée de retourner vérifier l’armoire dans laquelle j’avais déjà trouvé au moins quatre mètres de percale blanche et autant de coton gratté (oui, ça s’appelle comme ça, le coton plucheux genre pilou-pilou comme les  pyjamas) et quand j’ai ouvert la porte de l’armoire, je n’en ai pas cru mes yeux, il y en avait encore au moins le triple sur les étagères.
C’était une vision miraculeuse, du genre la multiplication des pains. Je n’ai rien compris.
Déjà, la semaine dernière, quand j’avais sorti le premier stock, c’était inexpliqué, je ne sais pas du tout pourquoi j’avais tous ces tissus blancs et neufs dans mon placard.
Et hier, soir franchement, ça tenait du miraculeux. Les étagères du placard s’étaient garnies de piles de tissus.
Je suis hyper ordonnée et méticuleuse, je ne peux pas prétexter avoir retrouvé ce stock sous un fouillis, non, tout était soigneusement empilé.
Pourquoi et quand j’ai pu acheter tout ça ? Je ne sais pas, impossible de me souvenir.
Je vais finir par croire qu’il n’y a jamais de hasard, il n’y a que des rendez-vous.
J’ai décidé que c’était un miracle, le miracle de la multiplication des piles de percale et de coton gratté.
J’ai mis plein de bouteille d’eau du robinet sur les étagères du placard miraculeux et dans quelques jours j’irai voir si le  miracle a de nouveau opéré.
Faut y croire sinon on est foutu.

Ysia va me rendre sourde.

Où est passé le vrai désir d'être vivant ?
Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes ?
Je sais, c'est trop facile de dire que c'était mieux avant
Sous les pavés, la plage, sous le sable, le ciment
Et plus les années passent, plus y a tout qui part en couille

Putain, ça penche
Je veux du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...