vendredi 3 avril 2020

Vendredi 3 avril. Dix-huitième jour.

SuperU. Aujourd'hui 13h57
Putain, ça penche.
Hier une amie m’a appelée pour me demander de l’aide.

Elle m’a dit, c’est à toi que je m’adresse car je connais ta discrétion, tu ne racontes jamais rien et je sais que je peux compter sur ton silence quant à ce qui m’amène à te demander du soutien.
Je lui ai promis que je ne raconterai rien.

Alors, voilà ce qui est arrivé hier à mon amie.
Cette semaine, en  retournant la terre de son potager, elle avait mis en évidence un départ de galerie souterraine et avait décidé hier après-midi d’en faire l’exploration.
Je lui ai dit que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir l’aider alors que nous sommes distantes de plusieurs centaines de kilomètres et confinées chacune dans notre maison.
Elle m’a expliqué que justement dans le contexte du confinement la rubrique « exploration souterraine » n’étant pas mentionnée sur l’attestation de sortie dérogatoire, elle devait rester très discrète pour explorer ce départ de galerie et que j’allais les aider en restant connectée avec eux, le temps de leur exploration.  
Là, je l’ai interrompue et lui ai demandé pourquoi elle parlait au pluriel. Elle m’a dit que son mari faisait partie de l’expédition, qu’ils se préparaient à deux depuis déjà plusieurs jours et que le début de l’opération était prévue ce jeudi à  17h00.
Je n’avais plus rien à ajouter puisque tout était décidé, elle me demandait simplement de rester connectée à eux durant l’expédition pour qu’au cas où cette dernière tourne mal, je puisse donner l’alerte. Impossible de refuser.

Elle me dit qu’ils ont rassemblé le matériel et n’ont plus qu’à enfiler les treillis militaires que son mari a retrouvés au fond du garage.
À 16h55, elle m’appelle sur WhatsApp et je vois sur mon écran de téléphone qu’ils sont prêts à partir, chacun avec un treillis, lui un peu trop moulé dans le machin qui doit dater de ses vingt ans, et elle, l’air d’avoir enfilé un pyjama trop grand, elle a roulé les jambes sur les chevilles et les manches sur les poignets. Ils ont des lampes frontales. J’ai reconnu le modèle, j’avais acheté les mêmes à Décathlon pour le voyage.

Ils s’engouffrent et disparaissent dans la terre du potager.
À partir de cet instant, je n’ai plus d’image.
Ils me parlent et me décrivent leur progression dans la galerie et après environ dix  minutes de progression ils sont bloqués par une porte.
Mon amie me dit, c'est une porte de placard, elle ferme entièrement le passage de la galerie, nous allons l’ouvrir.
Après un moment de silence, je l’entends dire, on dirait que nous sommes dans notre placard de cuisine, nous sommes au milieu des étagères, je reconnais mes provisions.
Je leur hurle de rester calme et de me décrire ce qu’ils voient.
Je ne sais vraiment pas quoi leur conseiller, je trouve que ça penche sérieusement et que je n’étais pas préparée à vivre un truc pareil, même à distance sur WhatsApp.
Ils ne me parlent plus, je les entends qui déplacent des objets en s’esclaffant mais leurs voix sont assourdies et je ne peux pas entendre ce qu’ils disent.
Au bout d’un temps qui m’a semblé des siècles, mon amie me dit, tu ne vas pas nous croire, nous venons de mettre la main sur des produits rares et inconnus.
Elle est soudain passée en mode « je viens de découvrir la tombe de Toutankhamon » et elle m’énumère leurs découvertes :

- 2 sauces soja de 2019
- 1 nuoc nam de 2019
- Poudre de noix de coco de 2019
- Agar agar de 2018
- Fleur d'oranger de 2015
- Cannelle de 2011
- Raider de 1988
- Treets de 1983
- Tang de 1978
- Pchitt orange de 1977
- Une tranche de pain moisie emballée dans un dépliant du RPR.

Je sens que plus rien ne sera comme avant, ils ont découvert leurs fonds de placard.
Je n’ose pas leur dire.
J’ai peur qu’ils ne reviennent plus.
Je leur promets que je resterai secrète, que je ne raconterai jamais ce voyage à l’arrière de leur placard de cuisine.
Je ne dirai jamais qu’ils buvaient du Tang ou mangeaient des Raider.
Je ne dirai jamais qu’ils appellent du shit du Pchitt et qu’en plus en 1977, il était orange.
Je me promets de ne rien dire.

Et puis, ils sont remontés à l’air libre de leur jardin, les mains pleines de leurs découvertes datées et ils m’ont dit qu’ils allaient les ranger dans leur placard de cuisine.
Je ne leur ai rien dit.
Ils ont tout rangé comme des trésors anciens, des souvenirs d’avant.
Ils ont enlevé leur treillis et leur lampes frontales.
Pour l’apéro, ils se sont offerts un verre de Tang.

Putain, ça penche.
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...