vendredi 20 mars 2020

Vendredi 20 mars, Quatrième jour.

Ce matin devant chez nous. Philippe nous a pris en photo. 

Putain, ça penche.
Mais un peu moins qu’hier où je m’étais  levée avec un mal de gorge qui a duré jusqu’à la fin de l’après-midi, un simple mal de gorge comme j’ai régulièrement et qui hier m’a envoyée toucher le fond de mon angoisse comme une grosse merde qui fait plouf et qui n’est plus rien qu’un déchet. J’étais presque ça, presque, comme dit Souchon que j’aime vraiment bien puisque je suis une bobo boomer, mais je l’ai déjà dit, et je suis peut-être seulement « presque ».
Donc cette nuit et ce matin, plus de mal de gorge et je semblais ressuscitée sauf que j’avais une infection urinaire. C’est rassurant, mes pathologies ordinaires n’ont pas battu retraite, cela donne de l’espoir dans notre bataille contre le Coronavirus, mes copains les Proteus Mirabilis sont toujours présents et n’ont même pas peur. Ce matin, pour la première fois de ma vie, figurez-vous que je les aimais très fort, ils venaient me dire, tout est comme avant, nous sommes là et nous continuons inlassablement à t’emmerder et à te fatiguer Coronavirus ou pas, et c’est là que je me suis dit, ce sont quand même mes meilleures potes mes Proteus Mirabilis, ils ne me lâcheront jamais. Je les ai soudain aimés.

La deuxième bonne nouvelle, c’est que j’ai de nouveau des poires dans mon assiette à fruits.
Je ne sais pas finir un repas sans manger un fruit.
Hier, nous avions mangé la dernière en nous la partageant comme toutes les autres d’ailleurs et même si l’on économise, il y a un moment où l’on ne peut éviter  la dernière moitié. C’était hier midi.
Et je l’avais dit à Philippe.
Et ce matin, nous avons en le premier coup de sonnette à notre porte depuis que nous sommes rentrés.
Philippe nous apportait des poires.
C’était la première fois que nous revoyions (j’ai bien pensé au i) un ami en vrai. La première fois que la sonnette sonnait depuis trois mois que nous sommes partis et six jours que nous sommes rentrés. Un petit rien dans du rien, une sonnette qui soudain a rempli le silence de la maison et est devenu un signal fort.
Nous sommes restés loin des autres malgré l’envie de nous serrer dans les bras, nous sommes restés longtemps à nous parler de loin, à nous photographier, à faire durer l’instant.
Nous allons continuer de couper nos poires en deux pour les faire durer en pensant à Philippe.

J’ai repris la lecture que j’avais abandonnée pendant les trois mois de voyage. À celles et ceux qui m’ont demandé si je peignais et si je lisais en voyage, j’ai déjà répondu que je ne peignais pas car le voyage me prenait presque tout mon temps et que le peu qui me restait le soir, je le consacrais à mes photos. Pour la lecture, c’était pareil, une fois que les photos étaient triées traitées rapidement, que le blog était en ligne, il était souvent presque minuit et j’avais sommeil et pas du tout envie de lire et cela ne m’a pas manqué. Nous ne lisions vraiment que l’Obs auquel nous sommes abonnés (nous sommes des boomers ) et les dépêches d’actualité qui tombaient.
Dimanche, j’ai pris un livre que j’avais sous la main, un livre que j’avais dû récupérer dans une boite à livres quand nous étions dans l’Aveyron pour accompagner Etienne qui était parti faire du bélo dans les étoiles.
Et je me suis mise à lire et je me suis mise à rire tellement ce livre est mal écrit, accumulant les facilités et les astuces de style comme dans une rédaction de bon élève. On a droit au jambes fuselés dont les bas crissent lorsqu’elles se croisent sous les regards des hommes assis aux tables voisines. Hier à la page 122 nous avons droit à la description des cristaux de givre qui animent de leurs dessins fantasques les larges baies vitrées (sic),, « Chaque tronc, chaque branche, chaque brindille était souligné d’un fin filet blanc qui en magnifiait la beauté. » C’est au moment où les personnages du roman allument un feu de bois dans la cheminée et que l’on attend le moment un peu chaud devant la cheminée sur les peaux de bêtes, et puis rien. Pas le rien que nous avons en ce moment et qui nous occupe, non le rien d’une écriture vide qui ne sert à rien, juste à nous faire rire.
Vous vous demandez pourquoi je lis un livre pareil, surtout pour rattraper trois mois d’abstinence ?  C’est celui qui m’est arrivé sous la main, c’est un livre de poche, cela signifie qu’avant d’être « en poche », il a franchi un certain nombre de ventes et que ça peut garantir d’un peu de qualité si tant de gens l’ont lu. Et bien il faut croire que ce n’est pas suffisant.
Et pourquoi je ne le laisse pas tomber ?
C’est parce qu’il y a un semblant d’intrigue qu’il me semble avoir devinée tellement elle est cousue à grands points et que je veux terminer pour savoir. Je lui donne encore la chance de m’être fourvoyée et de me surprendre.
C’est aussi parce que j’ai pensé qu’il n’y avait pas de raison de ne pas vous partager un moment drôle et qu’à l’occasion,  ça me ferait un paragraphe pour le billet d’aujourd’hui.

La dernière nouvelle du jour, c’est le printemps et tout le monde s’en fout.
C’est comme la météo le soir à la téloche. On dirait une farce.  
On se détache de nos rituels, on se détache de nos habitudes égoïstes, on se détache parce qu’on n’a plus le choix que d’aller aux essentiels.  
Mais on va s’attacher parce que ça penche et qu’il faut s’attacher pour tenir debout et que ça ne va pas mais que ça ira quand-même.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...