mercredi 22 avril 2020

Mercredi 22 avril. Trente septième jour.

Aujourd'hui. 14h08


Putain, ça penche
Mais pas trop.

Nous avons fait la balade du circuit des chiens, on  pourrait la faire en aveugle tellement ça pue.
Et si jamais on ne me croyait pas, j’ai la preuve visuelle que certains sont bien à cran.
J’ai fait une photo tellement on riait devant l’affiche. On s’est dit, le mec non seulement il est hyper énervé mais il est mauvais en orthographe, mais faut quand-même  reconnaître qu’il a fait des tentatives en orthographe inclusive.
On n'en pouvait plus de rire.

Aujourd’hui c’est une journée élastique, pas dans le sens où la journée va s’étirer, ce qui serait une super mauvaise nouvelle, c’est une journée dédiée à l’élastique.

On a compris que les masques étaient la solution la plus simple pour combattre l’épidémie mais comme il n’y en a pas à nous distribuer, on nous le dit, mais pas trop, on nous le chuchote, on nous le conseille mais après on nous dit, c’est à vous de voir et surtout c’est à vous de le fabriquer. Pour fabriquer un masque, il faut déjà avoir quelques notions de couture et une machine à coudre et je sais que beaucoup ont eu l’opiniâtreté de se le confectionner à la main car c’était ça ou rien. Et puis même si on sait coudre, il faut le matériel pour coudre le masque. Le tissus en coton, ça se trouve presque toujours, mais l’élastique pour passer derrière les oreilles ou même des cordons,  il y a plein de gens qui n’en ont pas des mètres en réserve dans leurs placards.
Moi, j’en avais sans savoir d’où ça pouvait venir . Ce sont encore les correspondances curieuses de la vie, je possédais d’immenses métrages de percale blanche toute neuve, de coton gratté tout doux et des longueurs d’élastiques. J’ai pu ainsi réaliser plus de trente masques  pour nous, les enfants et les voisins.
Et puis, je n’ai plus eu d’élastique.
J’ai appelé la mercière qui m’a appris qu’elle n’avait plus d’élastique dans ses rayons non plus, elle a ajouté, vous n’en trouverez pas, il n’y en a plus nulle part.
C’était la pénurie d’élastique.
On parlait du PQ, des pâtes, de la farine mais pas de l’élastique.  
Je suis allée sur Internet et j’ai trouvé plusieurs plates formes qui en proposaient encore et j’ai passé deux commandes pour être certaine d’en recevoir une.
Hier j’ai reçu ma commande.
Cent mètres d’élastique à culotte dans une enveloppe.
Je me suis retrouvée désemparée devant ce trésor. Je sais que tout le monde en cherche, que tout le monde bricole et fabrique des ersatz d’élastique. Je me suis sentie presque coupable d’être en possession du saint Graal.  
J’ai appris au même moment que la mercerie avait le droit d’ouvrir sur rendez-vous comme un drive. Les magasins de textile sembleraient aussi autorisés à ouvrir sous peu.
À mon avis, c’est pas qu’ils pensent qu’on va se remettre à la broderie et au tricot, ce serait plutôt signe qu’ils comptent sur nous pour fabriquer nos masques et je pense que c’est honteux.
Je suis allée voir la mercière  pour lui acheter du fil et je lui ai dit que j’avais réussi à avoir cent mètres d’élastique. J’avais l’impression de le lui avouer comme les gens pendant la guerre qui arrivaient à se procurer des œufs et du beurre. Je lui ai dit que je pouvais produire des masques pour les gens qui en voulaient, qu’elle pouvait donner mon numéro de téléphone et que je prendrai les commandes.
Et puis cette pénurie d’élastique me trottait dans la tête car la mercière m’avait dit, j’en ai bien trouvé mais le problème, c’est qu’ils spéculent (elle m’a pas dit ce mot, elle m’a dit, ils charrient sur le prix), ils le vendent cinq euro le mètre.
Ça me met en colère que des gens puissent faire du fric avec une tragédie, vous vous dîtes que je devrais être rodée avec les adoptions, et bien non, ça ne m’a pas calmée, ça m’a donné la rage, et j’ai foncé sur internet pour vérifier le cours de l’élastique à culotte.
Jno s’y est mis, ce genre de défis ça le booste lui aussi, et rapidement il a trouvé une plate-forme qui nous proposait des bobines de deux cent yards.
On a cru qu’on allait y arriver en un quart d’heure et ça nous a pris deux heures.
La plate-forme ne veut plus servir d’intermédiaire et nous a demandé de négocier directement par chat avec le vendeur d’élastique. Jno m’a passé la main pour la négociation en anglais avec un vendeur chinois situé à trente minutes de Shangaï. (On a regardé sur Google Maps) Et là, on a démarré la négociation, pas sur le prix de l’élastique qui reste très très bon marché, mais on négocie le shipping qui lui est exhorbitant.
J’ai rappelé la mercière pour lui dire que j’avais trouvé des kilomètres d’élastique et que si elle en voulait, c’était le moment. Elle m’a dit yes, (elle a dit oui, en vrai mais comme j’étais passé en mode anglais avec le Chinois, j’ai pensé qu’elle avait dit yes) et on a commandé huit cent yards d’élastique pour tous les Verdunois.
Je ne sais pas si on a commandé ou si on a joué au poker mais de toute manière si on veut gagner, il faut bien jouer.
Du pangolin à l’élastique , on joue avec les Chinois.

Hier une copine me disait (elle ne le disait pas qu’à moi, mais en ce moment, j’ai besoin qu’on me parle en vrai,  alors j’imagine que tout ce que je lis, n’est adressé qu’à moi), elle me disait donc qu’hier un employé municipal lui avait apporté un masque destiné à protéger les personnes âgées et à risque. Rien que cette précision, ça plombe pour le reste de la soirée. Donc, elle se retrouve avec un masque offert par sa mairie et me décrit le masque qui est une chose fine et légère comme du papier cigarette, avec sur les côtés, des découpes dans le plastique méga fin pour se caler le machin dans les oreilles et des signes en chinois et elle ajoute, je préfère que ça ne soit pas traduit, genre "sale bourge capitaliste, va crever".
Et là, ça m’a donné un immense fou rire, je ne pouvais plus m’arrêter, j’en ris encore.
Elle a la déprime drôle ma copine.

Aujourd’hui, j’ai Jean-Louis Aubert dans les oreilles.
Comme il chante faux.
Je lui pardonne.

Mon amour, viens comme je vais
Tu es mon point de non-retour
Marchons, marchons ensemble
Allons, allons où bon nous semble
Quittons, quittons, ce monde qui tremble
Courage, courage, fuyons, rions, dansons

Putain, ça penche
Mais moins qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...