jeudi 23 avril 2020

Jeudi 23 avril. Trente huitième jour.

Aujourd'hui. Sous mes fenêtres 14h54

Putain, ça penche
Je n’ai le temps de rien
On dirait que la vie se jette sur moi.

Hier, je le disais à quelqu’un qui m’a répondu, tu plaisantes ?
Je ne plaisante pas, je cours après le temps.
Je veux avoir le temps d’écrire, de peindre, de lire, de regarder des séries, de suivre les réseaux sociaux, de cuisiner, de marcher, de coudre, de prendre mes rendez-vous, de me vautrer sur le canapé, d’écouter de la musique. Et j’ai une commande de masques à coudre.
Dans l’ambiance mortifère et anxiogène, j’ai soudain une rage de vivre et de m’exprimer.
J’ai honte de mon envie de vivre. Je me dis que ce n’est pas normal.
Ce matin, une amie m’a dit, tu es une déglinguée.

Ce n’est  pas la vie d’aujourd’hui qui me semble de la science-fiction, ce sont nos trois mois de voyage qui ont l’air d’un film.
Hier, j’ai essayé de formuler ce que je ressentais, j’ai demandé à Jno si il vivait la même chose que moi quand il repensait à ces trois mois.
Je lui ai dit que nous étions partis pour nous réparer et que contrairement à ce qu’il aurait paru logique de faire comme par exemple un séjour encadré et confortable, nous avions choisi la stratégie inverse, partir pour longtemps et avancer sans beaucoup de repères.  
J’ai le sentiment très fort que c’est ce choix de la difficulté  qui m’a fait du bien.
Il fallait que nous soyons tout le temps solidaires, ne pas trop s’engueuler et surtout pas trop fort.
Je me suis mise à l’épreuve dès le départ avec une engueulade dans l’aéroport d’Abu Dhabi, je ne sais plus pourquoi d’ailleurs, c’est toujours comme ça et pendant l’engueulade-même il m’est arrivé souvent de me demander pourquoi on avait commencé à s’engueuler (que ceux qui rigolent, fassent un petit exercice d’introspection … ) et l’engueulade d’Abu Dhabi a fait qu’on s’est perdu dans l’aéroport au moment de la connexion. Ça peut paraître anodin et n’être qu’une engueulade de plus sauf que l’on était dans les Émirats Arabes, dans un aéroport immense et inconnu au moment d’une connexion courte, et que nous n’avions aucun moyen de nous appeler puisque dans ces moments de passage, nos téléphones sont muets. Je n’avais rien, pas de carte de crédit, pas un sou, uniquement mon passeport et ma carte d’embarquement. Rien d’autre. Alors, j’ai fait ce qui me semblait le plus intelligent pour ne pas louper le vol et se retrouver,  j’ai rejoint ma salle d’embarquement et j’ai embarqué.
Je suis montée dans l’avion, me suis assise sur mon siège et j’ai passé la demi-heure la plus longue de ma vie à attendre Jno en espérant que lui aussi se dirait que c’était la seule chose à envisager, embarquer.
J’ai questionné l’hôtesse dix fois chaque fois que je voyais un flot de passagers arriver dans le couloir et que je ne voyais pas Jno, je pense d’ailleurs qu’elle a compris qu’on avait dû s’engueuler même si je lui disais, lost. Elle me disait, wait, il y a encore un bus de passagers qui va arriver.
Et puis j’ai vu Jno marcher dans le couloir.
J’ai cru que j’allais faire un AVC.
Ce jour-là, le troisième du voyage, j’ai réalisé qu'il ne fallait plus s’engueuler comme ça, que nous n’arriverions jamais à voyager ensemble pendant trois mois si on se perdait dans les aéroports ou ailleurs.
Jamais plus.
On a dû avoir tellement peur, que l’on n’a plus jamais eu de grosse engueulade comme si on avait soudain pris la mesure de l’autre, de son existence et compris qu’il fallait rester soudés à deux pour poursuivre la route.
Cette route qui a été souvent  éprouvante, compliquée et inconfortable et qui nous réparait justement  parce qu’elle était comme ça et ne laissait aucune place aux compromis hypocrites ou aux faux semblants.
Ces trois mois me semblent irréels, une parenthèse, un coma.
Je n’arrive même pas à y penser, c’est une autre vie.

Putain, ça penche

Encore plus avec Bashung

les grands voyageurs
se posent sur le ventre
d'une âme sœur
ne respectent pas les consignes
ne font pas de cadeau
sinon des solitaires
à des égéries en souffrance
les grands voyageurs
vous donnent la migraine
avec des récits captivants

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

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