jeudi 9 avril 2020

Jeudi 9 avril. Vingt-quatrième jour.

Aujourd'hui. 14h58


Putain, ça penche.

Je couds des masques pour tous les voisins de la rue.
Je ne sais pas à quoi ça sert, je pense toujours aux soldats qui sont morts dans les tranchées les pieds au chaud dans leurs chaussettes de laine et ça penche.

Les deux derniers  masques commandés sont pour une qui en a voulu deux car elle promène son chien. Je ne vois pas ce que le chien change au nombre de masques mais je lui en ai fait deux. Elle ne voulait pas d’élastiques car elle a une cicatrice derrière une oreille, alors j’ai fabriqué des liens avec la lisière de mon métrage de coton. Elle a dit qu’elle viendrait me dire merci quand on aura le droit de sortir.
C’est ce qui passait dans ma tête alors que je cousais pour elle devant ma machine.
Elle ne m’aime pas, elle a toujours montré qu’elle ne m’aimait pas depuis que nous sommes arrivés ici. Ce n’est pas moi qu’elle n’aime pas, c’est tout ce que je représente et qui lui déplait, bourgeoise et  ce qui va avec cette adjectif injuste. J’ai toujours trouvé révoltant d’être jugée uniquement sur ce qualificatif.
Cela ne changera jamais, je resterai à ses yeux celle qui incarne tout ce qu’elle déteste.
Je lui couds ses deux masques puisqu’elle en a besoin de deux à cause de son chien qui est de la taille d’un rat, et je lui fais ses petits liens pour qu’elle n’ait pas mal aux oreilles et je m’en bat les couilles qu’elle ne m’aime pas. Ce qui compte c’est qu’elle soit rassurée par ce masque.

Une de mes amies m’a appelée pour me dire que son ex-mari avait le Covid et était hospitalisé sous oxygène.
Je ne connais pas son ex-mari, je connaissais celui qui lui a succédé. Je ne sais pas comment on dit, le post-mari ? Enfin, pour moi, il y a vingt-cinq ans, c’était tout banalement celui qui était son mari.
Il y a vingt-cinq ans, on se tapait le HIV. On se le tapait pas tous, puisqu’on disait que c’était réservé aux homos et on se rassurait grâce à cette stigmatisation.  C’était moins radical que ça, mais si on était pas homo et qu’on était hétéro mono-partenaire, si on avait pas été transfusé, on pouvait dormir tranquille et penser que c’était pour les autres, basta.
Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le même schéma.
Il y a vingt-cinq ans, le mari de mon ami est mort.
Un soir, il m’a téléphoné et ensuite, il est mort.
Mon amie m’avait demandé de passer chez eux chercher des vêtements. Je me souviens que je fouillais dans leur placard pour trouver la chemise, le pantalon, la ceinture, la veste. C’était terriblement intime et impressionnant.
Ensuite j’étais allée à l’hôpital et j’étais entrée dans sa chambre.
C’était moins éprouvant que d’ouvrir l’intimité de leurs armoires.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, elle est venu me dire que son ex-mari, le père de ses fils,  est touché à son tour par un virus, je trouve cela terriblement odieux.

La vie c'est du théâtre
Et des souvenirs
Mais nous sommes opiniâtres
À ne pas mourir
À traîner sur les berges
Venez voir
On dirait Jane et Serge
Sur le pont des Arts


J’ai entendu Ariane Ascaride qui disait que quand tout serait terminé elle se saoulerait la gueule. Elle l’a dit comme ça. Elle l’a dit plusieurs fois. C’était dérangeant.
Ce n’est pas ce que je ferai.
Je ne me suis jamais saoulé la gueule, c’était  bien pire et je ne referai pas le bien pire et le moins pire non plus.
Quand tout sera terminé, j’aurai envie d’aller faire le marché à Montauban, d’aller voir la Méditerranée à Agde, j’aurai envie de revoir mes enfants et mes amis.
Quand tout sera terminé, j’aurais envie de n’avoir perdu personne.
Quand tout sera terminé, je taillerai la zone.

Putain, ça penche
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...