mercredi 15 avril 2020

Mercredi 15 avril. Trentième jour.

Aujourd'hui. 14h22

Putain, ça penche
Let’s dance

J’ai commandé des fraises, une commande groupée avec les voisins.
Vingt barquettes.
J’appelle le producteur.
Il me dit, j’y comprends plus rien et  puis silence. J’attends un moment qui me semble vraiment long, je me dis que les gens de la terre ont des silences qu’il faut respecter mais comme ça dure plus qu’un silence de taiseux, je me dis qu’on a été coupé et je lance, vous êtes toujours là ? Il me répond, oui mais rien de plus. J’en reviens donc à sa dernière phrase où il me disait qu’il n’y comprenait plus rien et dis, c’est à quoi que vous ne comprenez plus rien ? En même temps je pense que je ne vais pas faire de l’écoute bienveillante avec le producteur de fraises mais c’est trop tard, j’ai posé la question et il me répond, je n’y comprends plus rien, on est débordé de commandes alors qu’il y a un an on était des gros connards qui polluaient. À mon tour de faire un silence gêné, mais il ne remarque pas mon silence car il continue et me dit, vous vous rendez compte que ce week end on a tué une vache et un veau et qu’aujourd’hui  mercredi,  ça y est tout est vendu, il aurait fallu tuer une vache et un veau de plus.
Je suis méga muette, je veux rediriger sur la commande de fraises en lui disant, vous savez, moi et la viande … il me dit, oui, je sais mais c’était pour dire.
Et, ouf, on est repassé aux fraises.

Ce matin Jno m’a dit, si ça se trouve, c’est pas un virus, ils nous racontent une histoire de virus parce que c’est la seule idée qu’ils ont trouvée pour expliquer que les gens tombent comme des mouches et nous enfermer comme des rats, mais en vrai, ils ne savent pas ce qui se passe.
Des mouches, des rats, ça faisait une image un peu dégueulasse au réveil, surtout mélangée à  ma mauvaise humeur.
Et il me dit, si ça se trouve y’a rien. Et on est parti sur Souchon ;

Et l'angélus
Qui résonne
Et si en plus
Y'a personne

Ce n’était pas à mourir de rire, mais c’était une diversion sur l’un des plus beaux textes de la chanson française.
Et j’en ai profité pour rappeler à Jno que même si il avait gagné un mois pour m’appeler « petit chou », il ne devait pas imaginer que j’allais oublier. C’est juste un mois de gagné.

Ce matin, j’avais rendez-vous avec mon médecin.
Normalement c’est un moment banal, mais ce matin, ça avait des allures de fête.
Jno m’a sorti la voiture du garage, parce que c’est trop stressant pour moi de voir des murs en face du pare-brise, et puis je lui ai dit, je vais y aller toute seule. J’étais tellement contente de conduire ma voiture dans la campagne. C’était les vacances sauf qu’il n’y avait pas un vacancier sur la route, j’étais seule à rouler entre les champs avec le soleil et la musique à fond dans la voiture. Je n’aurais jamais imaginé une telle impression de liberté. En quinze minutes, je me suis fait le road movie du siècle, j’étais Thelma et Louise à moi toute seule.
Et à l’arrivée, quand mon médecin a ouvert la porte de la salle d’attente, j’ai rencontré Le Clown. Il a surgi masqué, emballé dans une immense blouse verte qu’il avait ajustée avec du scotch de chantier, à la fois sérieux et désemparé.
J’ai éclaté de rire.
Lui aussi.
Il est rentré dans son bureau et m’a dit, on va essayer d’être sérieux mais il riait encore. Il n’avait pas osé la charlotte mais elle n’était pas loin, méduse verte, posée sur l’étagère derrière lui. Je n’ai pu qu’imaginer.
J’ai repensé aux photos des familles pendant la guerre, j’ai repensé qu’on pouvait rire sans trahir.

Et je tourne autour de l'île où elle vit
Je tourne, de toute ma mélancolie
Elle est mon chou chéri
Elle ignore tout de ça
Elle est mon sugar baby love
Elle le sait même pas
Elle le sait même pas


Je reçois toujours tous les échanges de mails de ceux partagent leurs photos et leurs échanges mondains.
À chaque fois, je me reprends une claque, un coup derrière la tête qui me fait pencher.
C’est la quarantième et unième claque depuis vendredi dernier.
Demain, c’est jeudi, c’est le jour de la psy, elle va avoir à manger.

Putain, ça penche
Je reprends du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

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