samedi 11 avril 2020

Samedi 11 avril. Vingt-sixième jour.

Le miracle de l'ongle.

Putain, ça penche.
Demain, je vais faire un poulet rôti.
Mon four est vegan, il n’a jamais vu de viande.

J’achète mes poulets déjà rôtis sur le marché de Montauban et donc ça fait quatre mois que je n’ai pas mangé de poulet rôti et j’ai décidé d’en faire cuire un dans mon four vegan.
Je suis allée chez le boucher. Expédition courageuse en ces temps de virus et doublement courageuse pour quelqu’un qui ne mange pas de viande à l’exception du poulet car le poulet, c’est une exception décidée comme le sont les exceptions, on ne les explique pas.
J’ai passé trente minutes sur le trottoir dans la file d’attente et quand ça été enfin mon tour, j’ai dit, je voudrais un poulet. Le boucher a pris un poulet et j’ai demandé, il est prêt ? Il n’a pas entendu ce que je lui disais car j’avais un masque sur le visage et lui, il avait une visière devant le visage. Lui ça ne l’empêchait pas de m’entendre mais ça lui faisait une voix caverneuse qui faisait peur. J’ai renouvelé ma question, il est prêt ? Et de sa voix qui sortait de derrière l’écran en plastique fixé à sa casquette,  il m’a dit, non, il faut le faire cuire. Je me suis sentie la reine des connes, je voulais juste savoir si le poulet était prêt à cuire parce qu’avec son étiquette « poulet du Gers » collé au cul, je voyais bien qu’il était cru.

Ça m’a rappelé un jour en Inde, où j’avais eu envie de cuisiner du poulet mais je ne voyais  pas où je pouvais en acheter. J’avais demandé à nos voisins et ils m’avaient indiqué le chicken corner, pas loin dans Nehru street. J’avais facilement trouvé le lieu car il y avait sur la rue des poulets dans des cages.  J’avais demandé quatre cuisses et j’avais attendu le mec qui avait disparu en partant à l’arrière de l’échoppe. J’avais attendu devant un gros tronc posé verticalement sur le sol. Et puis soudain et heureusement sans prévenir, le mec était revenu avec un  poulet piaillant qu’il tenait par les pattes et lui avait tranché le cou sur le billot devant moi. J’avais les jambes coupées et le seul truc qui  m’est venu à l’esprit, c’est que quatre cuisses, ça allait faire deux poulets et j’ai donc dit au mec que finalement, deux cuisses et deux ailes, ça m’irait bien. Il a tout plumé, découpé et quand il m’a tendu le sac dans lequel il avait mis ma commande, c’était horrible, c’était tout tiède.
Je suis revenue à l’appartement en me disant que je n’étais pas en état de le cuisiner et de le manger, que j’allais mettre le sac dans le frigo pour oublier un peu ce qui s’était passé.

J’ai remis mes sandales de trek hier et j’ai regardé mes pieds, surtout mes ongles.
Depuis quatre ans, j’ai l’ongle du gros orteil gauche tout moche, tout rongé. J’ai consulté trois médecins qui m’ont tous dit que ça ressemblait à une mycose et qu’ils allaient me traiter pour et qu’on verrait bien. J’ai donc appliqué tous les traitements locaux prescrits et ça n’a rien fait. Seul élément positif, ça n’a jamais empiré.
À l’automne dernier, je l’ai remontré à mon nouveau généraliste en comptant sur son oeil neuf pour avoir un diagnostic et il m’a dit, ça fait mycose mais comme vous avez épuisé tous les traitements locaux, je vais vous prescrire un traitement par voie générale. Jusqu’à présent, ce traitement ne m’avait pas été proposé car il n’est pas anodin, il peut avoir des conséquences hépatiques graves, il faut donc faire un bilan sanguin avant et dans les trois mois qui suivent et à la fin des six mois du traitement. Il me dit aussi qu’il faut faire un prélèvement sur l’ongle pour faire un analyse biologique et confirmer la mycose supposée.
Je fais tout, je démarre mon traitement bien que le biologiste ait dit que l’analyse de mon prélèvement ne parle pas en faveur d’une mycose. Le généraliste me dit, continuez tout de même le traitement puisque vous n’avez pas de contre-indication, on ne sait jamais.
Trois mois plus tard, il me demande de refaire faire un prélèvement de mon ongle abimé pour avoir un deuxième avis de biologiste puisque je ne constate pas d’évolution malgré le traitement. La deuxième analyse n’apportant rien, le résultat n’est toujours pas en faveur d’une mycose, mon médecin me dit d’arrêter le traitement et qu’on verra ce qu’en pense un dermato, à mon retour de voyage.
Avant de partir, nous sommes allés nous faire faire des pieds tout neufs chez une pédicure, le rituel d’avant départ comme on ferre un cheval avant une longue randonnée.
La pédicure regarde mon ongle et fait des diagnostics qui me font frémir puis  termine en disant, c’est quand-même dommage d’avoir des  pieds jolis comme j’en vois rarement et que cet ongle soit abimé. Vous devriez le soigner avec des huiles essentielles, il faut mettre matin et soir des gouttes d’huile de tea tree sur votre ongle, c’est très efficace, vous verrez.
Je lui dis, oui. Mais je sais bien que je ne le ferai pas car nous partons pour trois mois de voyage et jamais je ne pourrais soigner mon ongle matin et soir.
Et nous sommes partis en voyage et j’ai oublié mon ongle.
Un soir à Luang Pragang ou à Pakbeng, je ne sais plus où, j’ai regardé mon pied avec son cauchemar d’ongle et comme dans un conte de fée, j’ai vu mon ongle qui  repoussait gaillardement, tout neuf, tout beau.
Je n’avais jamais mis l’huile essentielle, je n’avais plus rien fait.
Aujourd’hui mon ongle a repoussé presque entièrement et il est sain, guéri.
C’était vraisemblablement une mycose malgré les analyses négatives des labos,  le traitement par voie générale a été efficace mais il fallait être patient.
Je me suis dit que si j’avais suivi les conseils de la pédicure et appliqué l’huile essentielle de tea tree matin et soir, j’aurais crié au miracle de l’huile essentielle.
J’y aurais cru dur comme fer puisque j’en avais la preuve.
Et j’aurais raconté une autre histoire.
Comment aurais-je su que l’huile essentielle n’y était pour rien ?
Les raisonnements scientifiques sont très compliqués mais parfois on a l’impression qu’on peut vivre ces raisonnements dans notre quotidien.

Putain, ça penche
Moins qu’hier
J’ai récupéré mon ongle.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...