dimanche 10 mai 2020

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46

Putain, ça penche
C’est mon dernier billet.

C’est le dernier, le cinquante-cinquième.
Je savais que j’irais au bout même si Jno m’avait dit le premier jour, comment tu vas pouvoir écrire sur du rien ?
Je savais que j’irais jusqu’à la fin car j’aime écrire et le confinement n’était qu’un prétexte pour écrire tous les jours. L’engagement m’a obligée à m’asseoir à heure fixe devant mon MacBook, mais ce n’était même pas une contrainte.
J’ai toujours mis les mots avant les pinceaux.

Hier matin, je me suis prise les pieds dans un long élastique qui barrait le bas de l’escalier entre une basket de Jno et son aspirateur robot.
J’emploie l'adjectif possessif à la deuxième personne du singulier pour parler de l’aspirateur robot car c’est celui de Jno.
Quand il dit qu’il va passer l’aspirateur, c’est qu’il met en route le robot.
C’est réellement le sien car je ne sais même pas comment il fonctionne. Je le surprends souvent en discussion avec lui, il le cherche et l’appelle ou lui demande pourquoi il se cache sous un meuble. Il le toilette comme un chien d’appartement, je le vois le brosser avec des petits pinceaux à poils raides, le curer avec un peigne et parfois il y des actions plus intrusives avec un tournevis. C’est son deuxième. Le premier l’a lâché au bout de plusieurs années malgré des soins intensifs et il l’a remplacé immédiatement comme une urgence affective.
Donc hier matin, la bête œuvrait dans l’entrée et j’ai manqué le vol plané de peu en me prenant les jambes dans cette sorte d’élastique noir tendu entre ses brosses et une paire de baskets. En me démêlant, je me rends compte que c’est un lacet qui s’est fait happer par le robot et qui se détricote mais avec une basket qui résiste à l’autre bout et  ça fait donc une sorte de corde tendue en bas de l’escalier.
Une fois le piège analysé et neutralisé,  je dis à Jno, y’a ton robot qui est en train de bouffer un lacet élastique de tes baskets, j’ai failli me vautrer.
Et là, il a une réponse superbe, la réplique qui vous laisse sans paroles pendant les six mois à venir, il me dit d’un ton morne et limite dédaigneux :

Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Ça a mis pendant quelques fractions de seconde, mon cerveau en lévitation. C’est vraiment ce que j’ai ressenti, un grand vide tout blanc, du rien.
Et tout de suite après, je me suis dit, j’ai de la chance, j’ai un compagnon très spécial.
Et je finis par arriver à lui demander d’où lui vient cette soudaine expiration poétique. Ce n’était pas une inspiration, c’était vraiment une expiration, il l’avait dit dans un souffle comme si c’était son dernier et maintenant, il souriait presque niaisement en me regardant.
Il me dit, c’est Le dormeur du val, et je lui réponds que non. Alors il dit, c’est peut-être pas Rimbaud, ça doit être Verlaine mais c’est presque.
Ça me fait toujours rire cette idée que Rimbaud et Verlaine, c’est pareil.
Je lui dis que c’est Rimbaud et La Bohème.
Il m’a dit, c’est presque.
Souchon a dû écrire pour lui : 
C’est presque toi, presque moi
Ces amoureux dans la cour
C’est presque nous, presque vous
C’est presque l’amour
Je t’ai presque écrit ce matin

C’est mon dernier billet.
Il y en aura d’autres.
Des confinements et des billets.

Merci à toutes celles et ceux qui m’ont lue et qui m’ont dit que les mots servaient à quelque chose.
Chanter, c’est lancer des balles, c'est parmi les plus beaux mots de Souchon.
Moi, je dis: 
Écrire, c’est lancer des mots.

Et pour la dernière fois,
Putain, ça penche

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

2 commentaires:

  1. Magnifique billet, Véronique, plein de verve! Je me sens honteuse car c'est le seul et unique , le dernier, que j'ai lu....Mais rien n'est perdu car il me reste 54 autres à lire!Amitié, Christine.

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  2. Merci à toi Véronique et aussi à Jno, tu m'as souvent amusée, parfois réfléchir. Cette lecture était aussi un moment de déconfinement. Jean-Pierre

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Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

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