lundi 23 mars 2020

Lundi 23 mars. Septième jour.

Ce matin. Opération toiles d'araignées.
Putain, ça penche, je suis restée sur le pont de planches à regarder le vide entre les planches et j’ai renoncé à aller dans le Vercors sauter à l’élastique.

J’avais imaginé qu’en rentrant en France, j’allais passer des heures sur Lightroom et Photoshop à trier et développer mes milliers de photos et puis plus du tout envie et comme un gros rejet à l’idée de refaire les trois mois de voyage sur l’écran. 
Maintenant que je réalise combien nous avons sans doute eu de la chance, j’ai une sorte de panique rétrospective qui se double d’un sentiment de culpabilité.
Revoir les photos, c’est revenir sur nos questions, sur ces symptomes qui maintenant ne laissent plus beaucoup de place au doute puisque tout semble coller à la fois dans le timing de notre voyage, des pays traversés et des symptômes que nous avons eus à deux jours d’intervalle, pour Jno en premier et ensuite pour moi.
En janvier nous ne savions rien,  alors que nous étions au milieu du foyer infectieux dans la foule des marchés de  Bangkok puis du Laos. Tout le monde semblait se méfier en portant des masques mais c’est une pratique tellement courante dans ces pays d’Asie que nous ne l’avons pas associée au Coronavirus, le taux de pollution dans l’air, particulièrement élevé à Chiang Mai,  a suffit pour éloigner de notre esprit qu’il fallait se protéger d’un virus.
Nous avons vécu les trois mois de notre voyage sans aucune inquiétude, seule la dernière semaine à Sri Lanka nous a fait vivre avec plus de prudence et d’inquiétude mais nous étions mi-mars, sur le retour et l’actualité du virus était alors devenue brulante.

Lorsque Jno s’est brusquement enrhumé d’un rhume qu’il m’a immédiatement dit « bizarre » et que deux jours plus tard, je me suis réveillée dans la nuit prise d’un fort mal de gorge et que le matin, je me suis levée en n’arrivant presque plus à parler, nous avions été persuadés d’avoir attrapé un mauvais rhume qu’on s’était refilé en buvant au goulot de la même bouteille d’eau. C’est l’explication immédiate que nous nous sommes fournie. Je me souviens de nos voisins de bungalow, un couple de Hollandais qui voyageaient au Laos à vélo, et qui le matin avaient rigolé en me retrouvant sans voix et qui m’avaient bien charriée en me disant que  j’avais dû trop faire la fête le soir. C’était la période du nouvel an et les Chinois avaient fait la fête toute la soirée dans le restaurant voisin en chantant faux sur des karaokés.
Et puis, on avait passé les jours suivants à utiliser des quantités des mouchoirs en papier et ensuite à tousser d’une toux sèche et étouffante.  Tout cela s’est passé sur trois semaines.
Je me souviens que j’ai dit que j’avais de l’asthme, que Jno avait l’habitude de tousser et que c’était seulement plus que d’habitude. Nous disions que c’était la pollution alors que nous étions dans les campagnes du nord du Laos et Chiang Mai était encore loin.
Quand cela est devenu plus difficile à gérer surtout dans la perspective du retour en Thailande, nous nous sommes décidés à aller dans une pharmacie pour qu’ils me vendent un médicament qui calmerait ma toux et j’avais très peur qu’ils pensent que j’étais malade du Coronavirus, à ce moment-là on ne parlait pas de Covid 19 et j’étais aussi préoccupée qu’ils comprennent que j’avais une toux sèche et j’avais cherché sur Google comment expliquer ce type de toux. J’avais avalé une sorte de potion chinoise et ces fameux comprimés verts et comme cela n’avait rien produit, méfiante, j’avais arrêté dès le deuxième jour car, je passais malgré ces remèdes, des nuits assises à chercher mes respirations.
Nous avons re-bravé deux fois le passage dans une pharmacie pour y acheter des antibiotiques car je sentais qu’un de mes sinus s’infectaient. A chaque fois, j’ai expliqué que j’avais un mauvais rhume et jamais je n’ai rencontré de mise en garde de la part des pharmaciens, ils me vendaient ce que je leur demandais.
Nous avions poursuivi notre voyage dans le nord du Laos et sur le trajet du retour vers Luang Prabang (le bout de la fameuse boucle de Mae Hong Son) dans le petit van qui nous ramenait à Luang Prabang, j’ai dit à Jno, je crois que j’ai de l’asthme. Je n’ai jamais eu d’asthme de ma vie mais je ne voyais plus que cette hypothèse pour expliquer mon état et j’avais décidé que c’était la pollution qui me provoquait des crises d’asthme et dès notre retour à Luang Prabang, nous sommes allés dans une pharmacie acheter de la Ventoline. Là aussi, on me l’a vendue sans rien me demander de plus que de payer.
La Ventoline m’a fait du bien. Les semaines s’écoulaient et petit à petit je suis allée mieux et puis bien et j’y ai moins pensé, je respirais mieux et Jno toussait moins.
Ça s’est passé comme ça. Avec en plus une très forte diarrhée pour moi, mais en voyage c’est quelque chose qui peut arriver et qui n’est pas un indicateur de maladie.

Lorsque nous sommes revenus à Bangkok, on avait récupéré et on aurait pu presque tout oublier sauf que le Coronavirus avait envahi l’actualité et que Bangkok s’était vidée de ses touristes chinois, donc s’était vidée. Nous sommes retournés dans Chinatown où nous avons fait du shopping sans bousculade ainsi que dans les  grandes galeries marchandes. L’ambiance avait changé, des groupes d’activistes demandaient que l’on signe des pétitions pour interdire l’entrée des magasins aux Chinois et je me souviens que cela m’avait glacée que l’on puisse réclamer une telle mesure contre des individus ainsi stigmatisés.
Puis le retour à Colombo et le voyage dans le Nord de Sri Lanka où nous étions totalement guéris et nous n’avons plus pensé à ces trois semaines un peu difficiles mais comme cela peut arriver au cours d’un voyage de trois mois.
C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut voyager longtemps car comme ça si on est malade, ça laisse plus de temps sans être malade, ça ne gâche pas la totalité, c’est mathématique.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie de trier mes photos, ça me fait peur de revoir ces moments et surtout les gens que nous avons côtoyés.
Je me sens coupable de tous ces mouchoirs que nous avons laissés dans les assiettes car nous ne savions qu’en faire, et qu’un serveur débarrassait, je repense aux voyageurs qui étaient avec nous dans le bateau au départ de Muang Khua où nous étions serrés les uns contre les autres. Il y avait les Hollandais avec leurs vélos, un Barcelonais à vélo aussi  et un couple de Canadiens. Je me souviens d’eux et j’espère qu’ils vont bien.  
Je me sens idiote d’avoir rigolé de la peur des gens qui se masquaient.

Nous ne pourrons jamais savoir ce qui nous est arrivé, on peut simplement le supposer et penser que nous avons eu un Covid 19 sous une forme bénigne qui en effet guérit d'elle-même. Ce que nous savons, c’est que nous n’avons jamais embrassé personne pendant ces trois mois, ça on en est certains.
Nous sommes certains aussi que nous ne nous sommes jamais protégés par des gestes barrières car personne n’en parlait et surtout l’information que cette maladie est dans la très grand majorité des cas une atteinte dont on guérit, n’est jamais parvenue jusqu’à nous.

Aujourd’hui de retour en France depuis dix jours,  cela ne change rien à notre comportement, à notre confinement. Avant même de comprendre ce qui avait pu nous arriver, nous avions pris la décision de nous isoler car à quelques jours de notre retour en France, nous avions réalisé que nous étions des personnes à fort risque de propager la contamination.

Et je n’arrive pas à trier mes photos, il va falloir du temps et peut-être ne les trierai-je jamais. Cela n’a plus vraiment d’importance.
Nous avons en tête la phrase très clichée que nous a dit Bob à notre retour, il nous a dit :
-Ça va aller, vous avez eu la bonne étoile pendant trois mois, ça va continuer.
Je ne sais pas à quoi tu pensais Bob, nous on s’est regardé et on s’est dit, oui, on a eu une bonne étoile, il faut continuer, c’est comme si on était investi de tenir bon et de ne pas laisser pencher.

Putain, ça penche mais moins qu’à l’élastique dans le Vercors.
J’ai dans les bottes des montagnes de questions.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...