mardi 31 mars 2020

Mardi 31 mars. Quinzième jour.

Cet après-midi. La balade réglementaire à l'ile de Labreille.


Putain, ça penche.

Et ça penche depuis ce matin.

Le matin c’est le plus dur quand ça ne va pas, je me souviens que je le disais à ma psy et qu’elle ne disait pas le contraire. Mais ma psy, elle ne disait jamais le contraire de ce que je lui disais, ou elle le disait autrement.
Le matin on a pas envie de commencer, on a envie d’être au soir, on a envie que la nuit continue pour éviter la journée. Le confinement, il commence quand on sort du lit, Jno me l’avait dit dès les premiers jours.

Ce matin, je n’avais pas envie de commencer une journée de rien, une journée sans personne, une journée sans enfants, une journée sans mon absente, une journée de merde.
Quand j’attaque une journée de merde, j’ai immédiatement mal à la gorge et le nez qui coule. Un petit mal de gorge, un mini reniflement mais une gigantesque angoisse.
C’est le premier effet du confinement, s’imaginer qu’on est malade ou qu’on incube, et qu’on va mourir à plat ventre. Je pars à fond dans le cauchemar et je reprends pied en me rappelant que ça fait quinze jours que j’ai ces symptômes parce que je suis allergique et que c’est tous les printemps comme ça. Et puis je me souviens aussi que j’ai bien toussé au Laos et en Thaïlande et que je ne dois pas gâcher cette chance d’avoir autant tousser et de pouvoir ainsi moins angoisser que les autres et que je dois redresser le truc qui penche tellement qu’on voit le vide à travers les planches.

J’ai appelé mon amie Lina, celle pour laquelle j’ai eu un coup de foudre un jour à Pondichéry. Je ne m’explique pas l’amitié que j’ai ressentie pour elle sans savoir qui elle était, je l’ai d’abord aimée et ensuite je l’ai découverte et depuis c’est comme ça, on continue de se découvrir.
Alors j’ai appelé Lina, parce que j’aime bien dire, Allo Lina ! Ça fait une jolie allitération  pour démarrer la conversation.
On a parlé de nos enfants, de bouffe, du jour où on se reverra et je me suis sentie mieux, l’angoisse de démarrer une journée de merde avait disparu. Il ne restait plus qu’à passer une journée confinée et ça me semblait gérable.  

Il faut emmener l’esprit ailleurs et revoir ses exigences, aimer les radis cuits, les croutons suédois au petit-déjeuner, les repas allégés et les bouquets de pâquerettes.
Et pour emmener l’esprit ailleurs, certains ont vite compris qu’il y avait un marché à saisir, la bonne parole et le réconfort se paient.
La détresse est un terrain facile à labourer. Ça me met hors de moi …

La radio du service public est devenue insupportable, jusqu’à quand vont-ils tenir à nous raconter le bonheur d’une voix radieuse, jusqu’à quand vont-ils arriver à nous faire passer la matinée avec du rien, jusqu’à quand va-t-on écouter leurs recettes de crumble et la programmation musicale ridiculement optimiste ?
La radio n’est plus dans la radio, les voix sont déformées par les communications téléphoniques, ça ne fonctionne plus pour moi.
L’écran de la télé est devenue une mosaïque d’écrans vidéo aux pixels qui se figent et qui se cherchent. Ça fait amateur.

Tout a changé, tout est un peu détruit et pourtant, imperturbable, la nature continue de vivre et s’offre le luxe de se reconstruire.
Nous aussi, nous allons nous offrir ce luxe dans pas longtemps, nous allons nous retrouver, nous reconstruire, nous n’aurons plus besoin des gourous ni des dieux, nous aurons simplement besoin des autres et qu’ils soient au rendez-vous.
Il faut rêver cette utopie pour avancer, après il sera bien temps de se dire qu’on a trop imaginé, on aura le temps de regarder la réalité et de rectifier l’utopie.
Le matin, il faut rêver et s’emmener vers ce qui efface la perspective d’une journée de merde.
Demain matin, je m’emmènerai.
Je rêverai qu’on fera Pâques à Noël  en mangeant des œufs et des lapins bradés et qu’on s’offrira une vie retrouvée.

Putain, ça penche.
Mais bien moins que ce matin .

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars. Quatorzième jour.

Grigris du quatorzième jour.

Putain, ça penche.

Le temps est long, aujourd’hui c’est seulement lundi et hier je n’ai pas eu l’impression que c’était dimanche. Il va falloir s’y faire, c’est ce qui me fait tenir, me dire qu’on va prendre l’habitude car on prend l’habitude de tout et on est capable de se ré-inventer des vies, il paraît que ça peut se faire dans un délai de deux semaines, alors l’habitude est pour bientôt, exactement pour demain midi.

Hier,  j’ai demandé à Jno s’il pensait que les gens allaient changer. C’est une question obsédante pour moi, savoir comment on va s’en sortir. Je suis plus perturbée par le « comment » que par le « quand » et si je suis autant perturbée c’est que je ne sens aucune solidarité se mettre en place, je ne sens pas que mes voisins se préoccupent les uns des autres, je les vois passer devant nos fenêtres, ils passent et repassent sans jamais un geste ou un regard.
Jno m’a dit que rien ne changerait, que si nous avions parfois échangé quelques mots, ce n’était que des relations éphémères et sans vrais sentiments, il me dit qu’aujourd’hui, nous sommes dans le dur des relations parce qu’il n’y a plus de place pour faire semblant. Il m’a dit, tu te préoccupes bien plus des autres que les autres ne se préoccupent de toi.
C’était un peu plombant comme conversation et ça nous a fait pencher un peu.
Pour ne pas trop pencher, Jno m’a raconté l’histoire du bon virus, la virus qui ne rend pas malade et qui ne risque pas de faire mourir, il avait imaginé un virus qui nous ferait du bien, qui nous donnerait du plaisir et nous rendrait bon. Le virus qui nous rend tous « mon bébé, mon amour ».
Cela m’a permis de m’endormir moins sombre et de moins penser, de moins  pencher.

Ce matin, j’ai trouvé le jour triste et je me suis dit, c’est triste comme un lundi mais ça ne fonctionnait pas vraiment puisque je ne voyais pas la différence avec le dimanche d’hier.
J’ai tenté le lundi au soleil, mais c’était presque la neige par la fenêtre. Presque, car à Toulouse ou à Montauban, je n’ai jamais  vu de la vraie neige, c’est toujours presque, comme pour Souchon.
J’ai tenté les réseaux sociaux qui semblaient eux aussi désertés.
Je suis encore allée demander son avis à Jno, espérant que comme hier soir il aurait l’idée qui sauve pour ne pas trop pencher mais il a été moins brillant et m’a dit, les gens n’ont rien à dire, ils n’ont pas d’imagination.
Alors, j’ai téléphoné à une copine qui m’a dit que samedi quand je l’avais appelée, ça l’avait tirée de son marasme et elle était sortie se balader pendant l’heure autorisée. Elle ne se doutait pas qu’en me le disant, elle me sortait à l’instant de la tristesse poisseuse qui me faisait pencher.

Sa sortie de marasme m’ayant redressée, j’ai eu envie d’une expérimentation culinaire.
Jeudi quand j’ai récupéré mes paniers de légumes auprès du maraicher, j’avais tout en double car j’avais pris deux paniers pour tenir la semaine et que chaque panier avait un contenu imposé et  par conséquent deux fois le même si on achète deux paniers.
Ce que je n’avais pas prévu c’est que le maraicher allait déjà mettre en double dans chaque panier, deux paquets de blettes, deux bottes de radis …
Pour les blettes, ça allait, je me suis organisée à cuisiner les côtes et les feuilles séparément et j’ai imaginé une déclinaison de quatre plats. Faut aimer les blettes mais si on aime, c’est super bon et si on aime moins, c’est bon tout de même. Nous on aime, donc je ne sais pas pourquoi j’envisage le « on aime moins », sans doute pour mes lecteurs et aussi parce quand on s’est connu Jno et moi, lui il aimait pas trop. (Maintenant, il aime).
Donc pour mes quatre paquets de blettes, deux de vertes, deux de rouges (je vous rappelle que j’avais tout en double et donc en quadruple), c’était plié, mais pour les radis si on a commencé à les manger de bon cœur,  on s’est rapidement rendu compte qu’on ne viendrait jamais à bout des quatre bottes de radis, surtout sans pain. Il fallait trouver une idée et je me suis dit que je pouvais peut-être les faire cuire même si ce n’est pas dans les habitudes. J’ai vérifié sur internet que le radis n’était pas classé en produit toxique ou plante vénéneuse une fois cuit et j’ai fait une  poêlée de radis au wok.
Le bilan de cette recette rare c’est que c’est assez long à cuire, que ça reste rose et joli à la cuisson, que ça a toujours le goût de radis qui ressemble à du navet et que c’est même assez fin avec des blancs de poulet à la crème.
On espère que pour jeudi prochain, le maraicher ne va pas nous en remettre car entre la soupe de fanes, ceux à la croque au sel, les cuits de midi et ceux qui restent pour demain car ça ne diminue pas à la cuisson, on a une overdose de radis.
En y repensant je me dis un truc un peu con qui me fait rire toute seule, c’est peut-être préférable d’avoir une overdose de radis que de choux ! Quatre choux ...

Hier soir on a attaqué une série sur Netflix, The Crown.
J’ai hésité pour choisir, j’avais demandé à Elisabeth des conseils que je n’ai pas suivis pour ce choix. (Mais en écrivant son prénom Elisabeth, je me dis que ça a forcément dû jouer ! ). J’avais peur d’une série trop noire et angoissante alors j’ai choisi The Crown pour ses très bonnes critiques et surtout pour sa longueur, trois saisons, trente épisodes. Si on en regarde deux par soir chaque soir, ça nous amène à la fin de la deuxième période de confinement.

Il faut avoir des objectifs et ne pas compter en jours.
Il faut compter en épisodes qu’on regarde par deux, en paquets de blettes qu’on décline en quatre repas et en dizaines et dizaines de radis qu’on optimise crus et cuits.
Il ne faut plus compter.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.






dimanche 29 mars 2020

Dimanche 29 mars. Treizième jour.

Cet après-midi, les bords de Garonne. Les coupes de peupliers qui vont devenir palettes et cagettes.

Putain, ça penche.

Il est né hier.
Il s’appelle Éthan.

J’aimerais tellement avoir uniquement de la joie et pouvoir dire, félicitations aux heureux parents et hop, on est heureux, ils sont heureux.

J’ai une douleur qui revient en force car Éthan est né orphelin, il est le fils d’Étienne.
Le 28 mars 2020 ne pourra jamais effacer le 22 novembre 2019, le jour où Étienne est parti faire du bélo dans les étoiles.
La douleur a de nouveau surgi et nous défonce la gueule en nous faisant pencher entre le bonheur et la douleur.
Putain, ça penche tellement je pleure.

J’ai immédiatement aimé qu’Éthan s’appelle Éthan car c’est Étienne et Nuwan à la fois, c’est Étienne dans la totalité de ses deux prénoms, Nuwan, celui de sa naissance et Étienne, celui que ses parents lui ont donné en janvier 1985 au bord de l’océan Indien.
Je ne sais pas si c’est pour cela que sa maman l’a appelé Éthan. Je ne sais pas, je n’ai pas demandé. Pour moi, c’est ainsi, c’est une évidence.

Il ne faut plus pleurer, il faut alléger Éthan de sa douleur d’orphelin.
Il ne faut pas  pleurer Lyseth, tu parleras d’Étienne à Éthan, tu lui raconteras qu’il faisait du bélo avec Emma, tu lui raconteras les sourires d’Étienne et sa voix ronde.
Il ne faut pas pleurer Élisabeth, il faut continuer à consoler les mères.
Il ne faut pas pleurer.
Il faut continuer.

Il faut continuer car la vie continue malgré nous, malgré le confinement, malgré la mort et les douleurs.
C’est aussi ce que cette naissance est venue me dire après la gifle du chagrin.

Quand tout le monde se demande ce qu’il fera à la levée du confinement quand nous serons libérés, moi je me dis que j’aurais besoin d’aller voir Éthan pour lui dire que j’ai beaucoup connu son papa, que je l’aimais et que je pense tout le temps à lui.
Je lui dirai que le mois dernier, chaque fois que nous étions sur l’autoroute du sud de l’île et que nous voyions la sortie pour Horana, nous pensions à Étienne. Je lui dirai aussi que souvent je croisais de jeunes hommes qui me faisaient penser à Étienne en ayant l’impression qu’il serait toujours présent au Sri Lanka.

Putain, ça penche
Étienne n’est plus là.
Éthan est là.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 28 mars 2020

Samedi 28 mars- Douzième jour

Cet après-midi, les tulipes au pied des remparts de Verdun. Philippe m'avait demandé de lui faire une photo. 

Putain, ça penche.

Je vois  des stations spatiales amies qui penchent et je ne sais plus comment faire pour leur expliquer à distance les consignes de sécurité pour redresser l’angle de la gite.
Je fais des gestes par le hublot, je sors mon nez rouge et mes blagues à deux balles.
Sécuriser à distance la station spatiale d’une amie, ça ressemble au sketch des pâtes à la Boudoni, on hurle des commandes, on imagine ses gestes et on en anticipe d’autres, on espère qu’on a aidé à éviter que la station ne se retourne et que ce soir tout le monde mangera son plat de pâtes.

Ce sont les journées où ça rame, où je sens que ça se plombe autour de moi.
Les journées où il faudrait que j’ai de l’humour à revendre mais ça coince un peu.

Hier j’ai entendu qu’ils avaient reprogrammé La soupe aux choux sur France 2 pour cet après-midi,  en tant que film culte du  patrimoine français et là ça m’a fait vraiment rire parce que dans mes souvenirs c’est juste un concours de pets. Il doit y avoir quelque chose de patrimonial dans le film qui m’a échappé mais le côté culte, je le sens bien, ce sont les pets.
Ce que je sens bien aussi, c’est qu’on va se taper tous les nanar du cinéma français sur le service public. Enfin, je ne vais pas regarder mais rien que l’idée que l’on va distraire les Français confinés avec La grande vadrouille et les pets de La soupe aux choux, ça me consterne. Je vais être honnête aussi et ne pas cracher dans la soupe (aux choux), j’aurais été preneuse d’un extrait du film, le  concours de pets, le truc con qui dure trois minutes et m’éclate de rire. Pour Les Bronzés, mon moment, c’est  le passage du slip kangourou entre Balasko et Lhermitte et aussi le sublime petit déjeuner : « Et bah je sais pas quel âge elle a, mais elle aime la bite hein ! Excusez-moi messieurs dames hein. Oh bah tiens, la voilà. - Salut Popeye. »
Ce sont mes moments cultes du cinéma français, mais juste des moment.
On a tous ses petites faiblesses et pour redresser ce qui penche, tout est bon même les blagues pipi caca prout et un peu de cul par-dessus.
C’est juste du rire et je suis prête à m’en resservir une louche par jour.

Nous avons terminé hier soir notre série sur Netflix. C’est une bonne idée, les série, ça rythme la semaine, ça permet de compter sans vraiment compter puisque qu’on compte les épisodes et pas les jours et qu’en plus on compte de deux en deux avec  l’impression d’un temps qui passe plus vite.
Ce soir, c’est The Voice.
Au moins autant ras les pâquerettes que La soupe aux choux sauf qu’on ne sait pas à quel moment ils vont faire le concours de pets et même, si ils vont le faire. Jusqu’à présent, ils ne l’ont pas fait et c’est pour ça que je regarde The Voice le samedi soir, pour le suspens.
Faut s’inventer des suspens, des histoires drôles et pas correctes.

J'ai dans les bottes des montagnes de questions …

Mais ce n’est pas le bon moment pour y répondre.
Il faut laisser les questions remplir vos bottes et mettre vos bottes au placard.
Demain, il y aura une heure de moins, une heure de questions en moins.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.
C’est pas du vide, c’est pas du vide, c’est notre espace.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.



vendredi 27 mars 2020

Vendredi 27 mars. Onzième jour.

Cet après-midi. Collecte d'échantillons sur la planète SuperU.

Putain, ça penche.

Jour de course, c’est comme si je sortais de ma station spatiale pour une sortie dans l’espace.
Je suis Thomas Pesquet.  
Durant une heure SuperU est une planète à explorer, je dois en un minimum de temps collecter des échantillons en les manipulant avec précaution et en les choisissant avec discernement, je dois les placer dans mon collecteur à échantillons et revenir le plus rapidement possible à la station spatiale pour les entreposer dans les frigos et les armoires.
C’est la mission du jour.
Cette sortie dans l’espace a demandé une énorme organisation, cela fait deux jours que je me prépare mentalement à aborder la planète SuperU.
À 14h 45, j’avais préparé les documents de sortie, la check list, le gel, le masque et les collecteurs à échantillons. Mon assistant a sorti la navette qui va nous permettre de rapporter la collecte d’échantillons de la planète SuperU jusqu’à notre station spatiale, et nous avons courageusement embarqué et abordé SuperU, heureusement sans aucun contrôle. Mon assistant a dû rester dans l’espace, le temps que je collecte les échantillons car notre autorité centrale recommande de ne pas être trop nombreux sur la planète SuperU.
De retour à notre station spatiale, nous avons contemplé, heureux, notre abondance d’échantillons, certains sont des doublons mais nous allons les classer dans les armoires de la station souterraine où la bonne conservation est assurée par une ventilation naturelle.
Nous étions en train de vivre une sorte de jubilation euphorique, un peu comme un marquage de but ou un essai transformé, jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’il me manquait un échantillon important … le cubi de rouge.
Là, on a eu un gros coup de mou, l’impression d’avoir loupé la mission.
J’ai accusé mon assistant d’avoir mal rédigé la check list et puis j’ai dû me rendre à l’évidence, c’est moi qui avais oublié l’échantillon qui était clairement inscrit sur la check list.
Nous avons immédiatement contrôlé l’état des stocks de l’échantillon oublié car il faut savoir que jusqu’à présent,  les sorties dans l’espace vers la planète SuperU sont rarement déclenchées par une urgence d’échantillons, ces sorties s’inscrivent dans l’objectif de garder des stocks d’échantillons  pour pourvoir à une panne de navette ou une décision de notre unité centrale et mon assistant a pu nous rassurer en confirmant qu’il restait un échantillon « cubi rouge val d’Anjou» d’avance.

C’est la vie dans la station spatiale, tout va bien, tout baigne et d’un coup, ça penche et ça menace de partir en orbite.
Nous avons l’entraînement et nous savons qu’il faut tout contrôler, ne rien laisser au hasard, parfois ça penche un peu mais ça reste de la navigation normale.

Des hublots de notre station, je vois les autres stations, celles des voisins et des amis. L’espace est limpide et l’on se voit de loin.
On se voit pencher et puis redresser.

J’ai tressé mes cheveux.
Ma tresse fait exactement dix-huit centimètres de la racine de la nuque à la pointe de la tresse.

Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.
C'est normal, l'espace, c'est du vide.
Tout va, tout ira bien. 

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 26 mars 2020

Jeudi 26 mars. Dixième jour.

Cet après-midi. La promenade.

Putain, ça penche.
Putain, ça pue la crotte de chiens sur les bords de Garonne.
Pas de conclusion hâtive car je n’ai fait aucune étude sérieuse sur un échantillon de chiens, je constate simplement que ça sent terriblement mauvais et j’en conclue pour l’instant que ça sent terriblement mauvais.
Rien de plus.
Quand même, il me semble que c’est de l’odeur de crotte de chien, mais comme je n’ai aucune idée de l’odeur de la crotte de sanglier et que l’idée de croiser un sanglier est toujours présente et me fait peur, je reste sur l’hypothèse des chiens, de ces nombreux chiens qui se font promener sur les bords de Garonne et qui lâchent leurs crottes sur mon terrain de balade quotidienne.
Ça pue.

Hier soir, Gwen m’a dit, le coronavirus, ça rend con. Et puis il y a eu un silence. Non il n’y a pas eu de silence car il ne me parlait pas, il m’écrivait un message mais ça a fait un silence tout de même car quand Gwen dit un truc, après il se tait longtemps. C’est toujours comme ça et même dans Messenger j’entends qu’il fait un silence.
Oui ça rend idiot, ça rend fou, ça rend méfiant, ça rend soumis comme dans toutes les catastrophes humaines.
Après le Tsunami, les premiers qui sont arrivés pour aider les populations, ce sont les sectes. Nous les avions vu faire en 2005 à Sri Lanka après le tsunami du 26 décembre 2004. Ils ont débarqué comme des humanitaires, ils ont aidé et sans doute efficacement parfois mais après que la première urgence soit passée, ils ont demandé de rendre des comptes sous forme d’adhésions à leurs églises. Cela s’est passé d’une manière gentille et amicale  pour commencer. Il ne s’agissait que de se rendre à des réunions mais ensuite pour ceux qui ont refusé de se convertir, ils ont fait les comptes et il a fallu rembourser l’aide. La détresse est facilement exploitable, c’est du pain béni, si je peux dire, pour tous les salopards.
Quand ça penche, faut pas faire pencher plus.

Pour s’emmener ailleurs on a choisi les séries sur Netflix, à raison de huit épisodes par saison et de deux épisodes par soir, ça nous fait quatre soirées assurées pour chaque série. Quand c’est bien, on pousserait volontiers le curseur à trois épisodes par soir mais c’est comme la bouffe dans le frigo, on économise et puis si on fait trois à la fois, ça ne va pas tomber juste pour diviser huit par trois, on risque de ressentir un manque le troisième soir en se retrouvant avec deux épisodes seulement,  donc on a décidé deux par soir.
Et il m’arrive quelque chose de totalement inédit depuis déjà quatre épisodes,  je sursaute quand je vois des gens se rapprocher, j’ai envie de les écarter. Quand je les vois sortir de chez eux  je pense, mais ils ne peuvent pas sortir comme ça, c’est dangereux !
J’ai déjà eu des mouvements de mon buste vers l’écran pour leur dire, ne faites pas ça !
Je me demande si ça va continuer, empirer ou si je vais m’habituer à regarder la vie d’avant sans sentir les autres en danger permanent.
Ça penche dans la téloche.

Il n’y aura pas de coiffeurs pour longtemps et cela fait déjà longtemps pour moi que je n’ai plus de coiffeur et c’est le soir que je vis  un moment particulier depuis que j’ai les cheveux longs, précisément quand j’enlève la pince ou les épingles qui les retiennent. C’est un moment émouvant où je pense à ma grand-mère née avant le siècle. C’est ce qu’elle disait mais je me rends compte qu’on ne peut plus dire comme ça, il faudrait dire qu’elle est née avant le siècle d’avant. Ma grand-mère avait de longs cheveux gris, je crois qu’ils n’étaient pas totalement blanc, et la journée, elle les portait en chignon et ne sortait jamais sans un chapeau ou une voilette. Elle me disait qu’on ne sortait pas « en cheveux », c’était l’expression. Quand je passais plusieurs jours chez mes grand-parents, je la voyais le soir qui défaisait son chignon et tressait ses longs cheveux dans son dos.
Elle était transformée.
Elle avait l’air jeune.
Aujourd’hui, j’attends le jour où mes cheveux vont être assez long pour me permettre de réaliser une longue tresse blanche dans mon dos.
Pas pour avoir l’air jeune, simplement pour être presque comme elle et me souvenir.

Tout penche, tout pue,  mais pas tant que ça, on s’habitue, c’est tout.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 25 mars 2020

Mercredi 25 mars. Neuvième jour.

La promenade autorisée cet après-midi. Le bruit des oiseaux est assourdissant. 
Putain, ça penche.

On va finir obèse et alcoolique en regardant des séries sur Netflix.
Et sourd aussi parce qu’on écoute la musique trop fort dans les hear phone et que comme me l’a dit Max, un copain de mon fils, ça procure moins de plaisir.

On va finir comment ?  Plus généreux et altruiste ou encore plus con comme ceux qui caillassent les véhicules du personnel soignant ou les empêchent d’emménager dans des studios plus proches de leur lieu de travail. Il faudrait expliquer à ces gens que le lieu de travail des soignants pourraient se retrouver leur lieu d’hébergement si ça tournait mal pour eux.
Ce sont les infos que je lisais ce matin et je me suis demandée si nos voisins n’avaient pas peur de nous croiser et même de nous parler, ils savent où nous avons passé les trois derniers mois et ils nous fuient. J’ai eu cette pensée terrible et je veux croire que je me trompe. La distanciation sociale est une chose, la fuite en est une autre.
Putain, ça penche sérieusement du côté des cons.

Quand on est revenu de voyage, oui on était en Asie, nous avons retrouvé notre boitier de branchement téléphone un peu pendouillant le long de la façade de notre maison. Le problème qu’on aime déjà pas avoir en temps normal et qui en temps de confinement avait une allure de catastrophe annoncée.
Orange nous a promis de venir réparer mais pas avant le 3 avril. Alors on surveille ce putain de branchement qui se balade entre deux fenêtres. Un voisin nous a dit qu’il avait une échelle et que si on voulait, il pouvait nous la prêter pour qu’on consolide les branchements en attendant l’intervention d’Orange. On surveille tous les jours, à la fois le boitier et la météo. De la pluie est annoncée pour le week end, alors on a demandé au voisin de poser  son échelle devant notre porte. Et on a posé l’échelle contre le mur  pour constater que ce serait très juste pour atteindre le boitier et surtout trop court pour se sentir à l’aise une fois les mains à hauteur des câbles.
On a reposé l’échelle et on a déjeuné.
J’avais fait des pâtes à la carbonara. C’était bon car tout est bon quand on a bouffé en Asie pendant trois mois. C’est l’avantage que nous avons sur vous, nous trouvons tout délicieux puisque notre dernier comparatif ce sont des Pad Thai ou des mixed noodles. Pas difficile de faire meilleur et je me retrouve chef trois étoiles sans faire d’effort.
Donc on a mangé nos pâtes cabonara en réfléchissant comment sécuriser notre boitier en prévision de la pluie prévue sans prendre trop de risque  pour celui qui serait au sommet de l’échelle. Pas gros suspens pour savoir lequel de nous deux allait monter, j’ai bien trop le vertige pour l’envisager. C’est donc Jno qui a pris de l’altitude. J’avais peur pour lui mais je me suis rassurée en me disant qu’il y a moins de trois semaines, il était monté dans un arbre pour affronter un singe et récupérer mon teeshirt accroché au sommet des branches et que ça s’était bien terminé pour lui et pour le teeshirt et qu’aujourd’hui, il n’y avait pas de raison que ça se passe plus mal,  car on avait quand-même un singe en moins à gérer.
On a fait une équipe « La tête et les jambes » et j’étais la tête. L’idée de se servir de fil de fer ou de fil électrique n’était plus possible vu que Jno n’avait pas ses deux mains disponibles alors dans mon rôle de « la tête », J’ai eu l’idée qu’on utilise du gros scotch toilé et hyper adhésif et d’en bas, je passais à Jno des morceaux d’adhésif qu’il amenait doucement en direction du boitier redressé et ainsi amarré à la descente de gouttière du toit de la voisine. On lui expliquera plus tard à la voisine.
Je sais que maintenant ça tient et comme je suis Amélie Piaser-Moyen, j’y crois très fort et ça va marcher, ça va tenir jusqu’au 3 avril.

Ca tient à rien, au fond tout va bien.
Dis le moi, dis le moi encore, ça va.

Et puis on a osé sortir se promener.
On a chacun rempli notre attestation dérogatoire, la nouvelle, celle où il faut noter ses horaires mais dans laquelle il est bien précisé que l’on a le droit de sortir à deux si on est déjà regroupé. On est tombé d’accord pour déclarer aux éventuels contrôleurs qu’on était bien regroupé sous le même toit et on a marché dans le périmètre d’un kilomètre sans dépasser le temps imparti d’une heure.
Il n’y avait pas de silence, il y avait le bruit des oiseaux  partout dans les arbres et ce bruit inhabituel était presque dérangeant. La Garonne m’a semblé plus transparente et l’herbe plus verte. C’était vide et irréel. Je ne sais pas si j’ai aimé, je n’ai pas voulu me poser la question. Je sais qu’il faudra y retourner marcher pour ne pas finir obèse ou alcoolique et j’ai peur de voir la nature se transformer trop vite et de rencontrer un sanglier.
Ce serait con de mourir à cause d’un sanglier … Après tous les efforts qu’on fait !
Peut-être que je vais choisir obèse et alcoolique devant Netflix.

Putain, ça penche.
Mais c’est pas pire qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 24 mars 2020

Mardi 24 mars. Huitième jour.

Cet après-midi. Atelier couture, l'essayage du masque.
Putain, ça penche.
Et comme Élisabeth me le dit à l’instant, vaille que vaille.
Je ne sais plus ce que ça veut dire cette expression, alors j’ai tapé « vaille que vaille » dans Google et la réponse c’est : Tant bien que malautant que faire se peutquoi qu'il en soità tout hasard. Inch’Allah quoi.

Et on fera quoi dès que ça penchera plus ? 
Je me suis posée cette question en me levant, juste après que Jno m’ait dit comme chaque matin depuis une semaine, alors, on se lève, on commence le confinement ?
Jno, il estime que tant qu’on est dans le lit, on n’est pas confiné. Je lui ai proposé de rompre le confinement en se faisant une journée au lit à la manière de John Lennon et de Yoko Ono. Il n’a pas dit non et on y réfléchit.

Ce matin, j’ai préparé des crêpes pour le repas de midi, des crêpes jambon-œufs-fromage. C’était super bon bien qu’ultra bourratif car je n’ai que de la farine complète et que je n’ai plus de salade. C’était donc bourratif mais « vaille que vaille ».
Pour ce soir, on va terminer la velouté de carottes au cumin.
Et je ne vais pas pouvoir continuer le billet du blog avec pour seul fil d’intérêt mes menus du jour, quoiqu’à la radio du service publique, ils nous le fassent quotidiennement mais que même avec le label radio du service publique, c’est devenu bien chiant de se taper tous les matins, la recette des cookies. Enfin moi, ça me gave comme on dit à Toulouse, donc je ne vais pas prendre le relai.

Après le repas des crêpes bourratives, Philippe nous a appelés et on a parlé cheveux, ceux qui ne seront plus coupés, plus colorés, plus brushés et ça nous a occupés un bon moment à philosopher et aussi à rire un peu. Je lui ai dit que mon look de vieille rockeuse fausse Patty Smith collait parfaitement à la situation et que je n’aurai aucun souci de coiffure. On est ensuite parti sur les poils évidemment et on a rigolé en imaginant le boulot pour les esthéticiennes dans plusieurs semaines.
Vous avez remarqué que nous nous exprimons tous en parlant de semaines et en évitant soigneusement d’utiliser le mot « mois ». Dire « des semaines » permet de ne pas les compter vraiment et de ne pas envisager plusieurs mois.  

Après j’ai décidé de faire un masque en tissus qui ne sert à rien sauf d’envoyer un peu moins de postillons en faisant ses courses et qui peut éviter de se mettre les mains sur le nez et la bouche, toujours quand on fait ses courses.
J’ai cousu ce masque en ayant le sentiment de tricoter des chaussettes pour les poilus dans les tranchées. Et je me suis dit, vaille que vaille.

Et puis la série de questions existentielles est arrivée en fin de journée.
Lorsque le confinement sera terminé, allons-nous reprendre nos habitudes telles que nous les avons laissées brutalement du jour au lendemain ?
Je suis revenue sur le moment capillaire de la journée, les cheveux vont-ils rester blancs et les  jambes poilues … Depuis ma discussion avec Philippe, j’imagine des poils qui poussent dans la joie d’une liberté retrouvée, des cheveux qui blanchissent sans entraves et je me dis que peut-être que la vie sera plus belle dans quelques semaines, nous aurons appris qu’il ne faut plus perdre de temps et aller aux essentiels.
Ce sera dans quelques semaines car il ne faut pas parler de mois.

Non ne dis rien et ne dis rien de plus. C’est ce que Clara Luciani me hurle dans les oreilles.

Putain, ça penche, mais pas plus qu’hier. On a rectifié le degré de la gite.
Vaille que vaille on y va et ça ira.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




lundi 23 mars 2020

Lundi 23 mars. Septième jour.

Ce matin. Opération toiles d'araignées.
Putain, ça penche, je suis restée sur le pont de planches à regarder le vide entre les planches et j’ai renoncé à aller dans le Vercors sauter à l’élastique.

J’avais imaginé qu’en rentrant en France, j’allais passer des heures sur Lightroom et Photoshop à trier et développer mes milliers de photos et puis plus du tout envie et comme un gros rejet à l’idée de refaire les trois mois de voyage sur l’écran. 
Maintenant que je réalise combien nous avons sans doute eu de la chance, j’ai une sorte de panique rétrospective qui se double d’un sentiment de culpabilité.
Revoir les photos, c’est revenir sur nos questions, sur ces symptomes qui maintenant ne laissent plus beaucoup de place au doute puisque tout semble coller à la fois dans le timing de notre voyage, des pays traversés et des symptômes que nous avons eus à deux jours d’intervalle, pour Jno en premier et ensuite pour moi.
En janvier nous ne savions rien,  alors que nous étions au milieu du foyer infectieux dans la foule des marchés de  Bangkok puis du Laos. Tout le monde semblait se méfier en portant des masques mais c’est une pratique tellement courante dans ces pays d’Asie que nous ne l’avons pas associée au Coronavirus, le taux de pollution dans l’air, particulièrement élevé à Chiang Mai,  a suffit pour éloigner de notre esprit qu’il fallait se protéger d’un virus.
Nous avons vécu les trois mois de notre voyage sans aucune inquiétude, seule la dernière semaine à Sri Lanka nous a fait vivre avec plus de prudence et d’inquiétude mais nous étions mi-mars, sur le retour et l’actualité du virus était alors devenue brulante.

Lorsque Jno s’est brusquement enrhumé d’un rhume qu’il m’a immédiatement dit « bizarre » et que deux jours plus tard, je me suis réveillée dans la nuit prise d’un fort mal de gorge et que le matin, je me suis levée en n’arrivant presque plus à parler, nous avions été persuadés d’avoir attrapé un mauvais rhume qu’on s’était refilé en buvant au goulot de la même bouteille d’eau. C’est l’explication immédiate que nous nous sommes fournie. Je me souviens de nos voisins de bungalow, un couple de Hollandais qui voyageaient au Laos à vélo, et qui le matin avaient rigolé en me retrouvant sans voix et qui m’avaient bien charriée en me disant que  j’avais dû trop faire la fête le soir. C’était la période du nouvel an et les Chinois avaient fait la fête toute la soirée dans le restaurant voisin en chantant faux sur des karaokés.
Et puis, on avait passé les jours suivants à utiliser des quantités des mouchoirs en papier et ensuite à tousser d’une toux sèche et étouffante.  Tout cela s’est passé sur trois semaines.
Je me souviens que j’ai dit que j’avais de l’asthme, que Jno avait l’habitude de tousser et que c’était seulement plus que d’habitude. Nous disions que c’était la pollution alors que nous étions dans les campagnes du nord du Laos et Chiang Mai était encore loin.
Quand cela est devenu plus difficile à gérer surtout dans la perspective du retour en Thailande, nous nous sommes décidés à aller dans une pharmacie pour qu’ils me vendent un médicament qui calmerait ma toux et j’avais très peur qu’ils pensent que j’étais malade du Coronavirus, à ce moment-là on ne parlait pas de Covid 19 et j’étais aussi préoccupée qu’ils comprennent que j’avais une toux sèche et j’avais cherché sur Google comment expliquer ce type de toux. J’avais avalé une sorte de potion chinoise et ces fameux comprimés verts et comme cela n’avait rien produit, méfiante, j’avais arrêté dès le deuxième jour car, je passais malgré ces remèdes, des nuits assises à chercher mes respirations.
Nous avons re-bravé deux fois le passage dans une pharmacie pour y acheter des antibiotiques car je sentais qu’un de mes sinus s’infectaient. A chaque fois, j’ai expliqué que j’avais un mauvais rhume et jamais je n’ai rencontré de mise en garde de la part des pharmaciens, ils me vendaient ce que je leur demandais.
Nous avions poursuivi notre voyage dans le nord du Laos et sur le trajet du retour vers Luang Prabang (le bout de la fameuse boucle de Mae Hong Son) dans le petit van qui nous ramenait à Luang Prabang, j’ai dit à Jno, je crois que j’ai de l’asthme. Je n’ai jamais eu d’asthme de ma vie mais je ne voyais plus que cette hypothèse pour expliquer mon état et j’avais décidé que c’était la pollution qui me provoquait des crises d’asthme et dès notre retour à Luang Prabang, nous sommes allés dans une pharmacie acheter de la Ventoline. Là aussi, on me l’a vendue sans rien me demander de plus que de payer.
La Ventoline m’a fait du bien. Les semaines s’écoulaient et petit à petit je suis allée mieux et puis bien et j’y ai moins pensé, je respirais mieux et Jno toussait moins.
Ça s’est passé comme ça. Avec en plus une très forte diarrhée pour moi, mais en voyage c’est quelque chose qui peut arriver et qui n’est pas un indicateur de maladie.

Lorsque nous sommes revenus à Bangkok, on avait récupéré et on aurait pu presque tout oublier sauf que le Coronavirus avait envahi l’actualité et que Bangkok s’était vidée de ses touristes chinois, donc s’était vidée. Nous sommes retournés dans Chinatown où nous avons fait du shopping sans bousculade ainsi que dans les  grandes galeries marchandes. L’ambiance avait changé, des groupes d’activistes demandaient que l’on signe des pétitions pour interdire l’entrée des magasins aux Chinois et je me souviens que cela m’avait glacée que l’on puisse réclamer une telle mesure contre des individus ainsi stigmatisés.
Puis le retour à Colombo et le voyage dans le Nord de Sri Lanka où nous étions totalement guéris et nous n’avons plus pensé à ces trois semaines un peu difficiles mais comme cela peut arriver au cours d’un voyage de trois mois.
C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut voyager longtemps car comme ça si on est malade, ça laisse plus de temps sans être malade, ça ne gâche pas la totalité, c’est mathématique.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie de trier mes photos, ça me fait peur de revoir ces moments et surtout les gens que nous avons côtoyés.
Je me sens coupable de tous ces mouchoirs que nous avons laissés dans les assiettes car nous ne savions qu’en faire, et qu’un serveur débarrassait, je repense aux voyageurs qui étaient avec nous dans le bateau au départ de Muang Khua où nous étions serrés les uns contre les autres. Il y avait les Hollandais avec leurs vélos, un Barcelonais à vélo aussi  et un couple de Canadiens. Je me souviens d’eux et j’espère qu’ils vont bien.  
Je me sens idiote d’avoir rigolé de la peur des gens qui se masquaient.

Nous ne pourrons jamais savoir ce qui nous est arrivé, on peut simplement le supposer et penser que nous avons eu un Covid 19 sous une forme bénigne qui en effet guérit d'elle-même. Ce que nous savons, c’est que nous n’avons jamais embrassé personne pendant ces trois mois, ça on en est certains.
Nous sommes certains aussi que nous ne nous sommes jamais protégés par des gestes barrières car personne n’en parlait et surtout l’information que cette maladie est dans la très grand majorité des cas une atteinte dont on guérit, n’est jamais parvenue jusqu’à nous.

Aujourd’hui de retour en France depuis dix jours,  cela ne change rien à notre comportement, à notre confinement. Avant même de comprendre ce qui avait pu nous arriver, nous avions pris la décision de nous isoler car à quelques jours de notre retour en France, nous avions réalisé que nous étions des personnes à fort risque de propager la contamination.

Et je n’arrive pas à trier mes photos, il va falloir du temps et peut-être ne les trierai-je jamais. Cela n’a plus vraiment d’importance.
Nous avons en tête la phrase très clichée que nous a dit Bob à notre retour, il nous a dit :
-Ça va aller, vous avez eu la bonne étoile pendant trois mois, ça va continuer.
Je ne sais pas à quoi tu pensais Bob, nous on s’est regardé et on s’est dit, oui, on a eu une bonne étoile, il faut continuer, c’est comme si on était investi de tenir bon et de ne pas laisser pencher.

Putain, ça penche mais moins qu’à l’élastique dans le Vercors.
J’ai dans les bottes des montagnes de questions.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

dimanche 22 mars 2020

Dimanche 22 mars. Sixième jour.

Cet après-midi. Verdun sur Garonne. La cloche qui sonne dans le vide.

Putain, ça penche et comme me l’a soufflé Martine, il faut rectifier le degré de la gite.
Les marins et les autres comprendront mais les marins auront en plus le souvenir de nos navigations partagées, de nos amitiés sur des bouts de Méditerranée.

Je viens de mettre un mail et j’ai terminé par un « We will never give up and we will win. » et c’était pour les adoptions illégales que je m’encourageais et affirmais que jamais on  ne laisserait tomber mais je me suis dit qu’en ce moment cela valait pour tout le reste, ne jamais laisser tomber et affirmer qu’on va gagner. Cette rage comme ils disent à l’Ambassade quand ils parlent de nous et cette opiniâtreté dont ils nous qualifient maintenant au ministère, nous permettent de tenir le coup depuis dix-sept  mois d’enquête et d’entêtement.

On ne lâche rien et ça les énerve.
On ne lâche rien et ça permet de rester vivants.
On ne lâche rien et on gagnera.

C’est notre quotidien depuis des mois et malgré des passages de découragement et de profond désespoir, nous avons tenu bon et nous continuons de nous battre.

Hier, Jno me disait que ce confinement, ces angoisses liées au virus, ces moments de vide et de néant n’étaient pas pires que ceux qu’il avait vécus l’année dernière. Je l’ai regardé me dire cela, j’ai vu que c’était vrai et qu’il me disait sa souffrance de ces derniers mois, notre impuissance et notre volonté de ne rien lâcher. Ces mois si particuliers où nous nous sommes retrouvés seuls face à de la détresse, seuls face à des évènements inédits, seuls face l’un à l’autre à s’efforcer de rester ensemble car nous savions que c’était notre seul force et que nous devions veiller sur l’autre et le tenir en vie en restant vivant.

Aujourd’hui, on a l’impression d’avoir eu un entrainement au confinement contre le virus, on se dit qu’on a la chance d’être un couple qui s’est testé dans de terribles épreuves. Cela ne nous a pas rendus plus forts comme l’autre imbécile le prétend, on a juste entraperçu que la vie peut pencher  mais qu’on a la capacité de rectifier le degré de la gite.

C’est mon côté magique, penser très fort que je peux et je peux.
C’est mon côté Amélie Poulain validé par Olivia puisqu’il paraît qu’en plus j’habiterais dans un village qui a l’air d’un décor de film de Jeunet.
Grâce à Olivia, je me sens vivre dans un film, lorsque je croise des voisines ou des voisins (C’était avant quand on croisait des gens),  j’essaie toujours d’imaginer quel rôle chacun tient dans la vie merveilleuse d’Amélie Piaser-Moyen  à Verdun sur Garonne et cela donne à chaque personnage un charge émotionnelle qu’il n’a pas forcément dans la vraie vie.
La voisine insipide et carrément insupportable devient une femme admirable et  le voisin lunatique, c’est rainman. Chacun est un héros ou un salopard, j’interchange les rôles quand je pense avoir fait une erreur de casting comme ce matin où finalement un voisin que je dénigrais un peu, s’est révélé beaucoup mieux que le second rôle dans lequel je l’avais cantonné à tort. D’autres ont dégringolé d’une marche ou deux, ils n’étaient pas du tout à la hauteur du premier rôle que je leur avais confié et je les ai reclassés figurants muets.
La vie est devenu un film.

Finalement je n’ai pas sauté à l’élastique, j’ai beaucoup trop peur.

Putain, ça penche.
On va rectifier le degré de la gite.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




samedi 21 mars 2020

samedi 21 mars. Cinquième jour.

Ce matin. En ouvrant les volets, l'avancée de toit sous la fenêtre du voisin de l'impasse. 
Putain, ça penche.
Il fallait bien qu’il y ait un jour où ce serait un coup de moins bien et c’est aujourd’hui, ce coup de blues qui nous fait peur car on sait qu’on ne  saura pas  aller contre et comment lui dire que ce n’est vraiment pas le moment. Alors il faut faire avec et gérer ses angoisses et ses coups de moins bien en sentant que l’environnement virtuel est aussi en train de de s’assoupir un peu, de se mettre en veille comme s’il n’y avait plus grand chose à se raconter et que les blagues tournent en rond comme les messages anxiogènes qu’on n’a plus envie de lire.
Je suis fatiguée de m’observer, d’être attentive à chaque éternuement, à chaque pique dans ma gorge, je suis fatiguée de passer mon temps à me rassurer.
Je suis comme tout le monde, pas plus courageuse et pas plus certaine de l’avenir que les millions de gens qui attendent que ça passe, que ça reparte, que ça nous quitte.
Ce matin, je pensais aux liens que nous avons avec les autres et qui ne se cassent jamais même si ils ont été abimés et qu’on aurait pu croire qu’ils n’existaient plus.
Et  j’en parlais avec Martine qui me disait combien ces liens étaient importants et qu’ils ne se rompaient jamais et que c’était précisément ce qui nous faisait tant souffrir, « on les active, les rendons  conscients, les enrichissons, les mettons en sommeil, les aimons, les haïssons… mais ils sont là. »
C’est tout le temps comme ça, mais en ce moment on a le temps d’y penser et en tirant sur les liens, on réveille les sentiments.

Jno  dit à Félicie que même si elle n’avait pas un  programme scolaire parfait, elle pouvait apprendre en ne faisant rien et que ses réflexions sur le confinement seraient comme un immense cours de philo. Félicie a eu un silence et Jno lui a dit qu’il suffisait de réfléchir à tout ce qu’elle vivait en ce moment et de s’en souvenir pour ses cours de philo en terminale et que tout lui semblera limpide car elle aura déjà compris bien plus que tout ce que le prof pourra lui enseigner.

Je vous saoule avec Souchon, j’ai mis Bashung dans mes oreilles et je me demande ce que ça va produire, peut-être qu’on me verra dans le Vercors faire du saut à l’élastique.
Bashung, ça me fait toujours rire dès que je pense à lui ou que je l’écoute car ça me ramène à un jour où nous étions à un guichet de banque pour ouvrir un compte et l’employée nous posait des tas de questions qui devaient servir à fiabiliser un code comme, le prénom de jeune fille de votre mère, la marque de votre première voiture et arrive la question, donnez-moi le nom de votre chanteur préféré. Là,  on n’a pas le temps de lui répondre qu’elle se met à nous dire que cette question lui  plait car elle lui permet de connaître un peu les gouts musicaux de ses clients et elle nous raconte, vous ne savez pas, l’autre jour quand j’ai posé cette question à une cliente qui était jeune, elle m’a donné le nom d’un chanteur qui n’est pas du tout de son époque, je n’arrive même pas à me souvenir de son nom au chanteur, c’est un vieux qui vient de mourir. En cherchant qui pouvait être ce vieux chanteur ringard qui venait de mourir, on avait trouvé que c’était Bashung et elle nous disait, vous encore, je comprendrais, mais ma cliente, elle avait pas l’âge pour aimer Bashung. J’avais renoncé à lui dire qu’on pouvait aimer des chanteurs plus vieux que soi et qu’heureusement que les trentenaires n’étaient pas tous des fans de Mat Pokora et à l’inverse, qu’on pouvait être vieux et aimer Angèle, Clara Luciani et aussi les Beatles et Bashung.
C’était le passage amusant de mon billet :  Bashung et la banquière.
J’ai fait de mon mieux pour redresser tout ce qui penchait et coincer la bulle au milieu du niveau.

Un simple mal de gorge et je me sens chavirer, je me sens bouchon sur la vague.
Demain, je saute à l’élastique.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...