mardi 17 mars 2020

Mardi 17 mars - Premier jour.

Ce n'est pas rien. Ce matin dans la rue au pied de chez moi, un cyclamen semé entre deux pavés.

Hier quand j’ai compris que nous allions entrer en confinement total, j’ai dit à Jno, je vais écrire tous les jours,  il m’a répondu, mais tu vas écrire sur quoi, il ne se passera plus rien.
Je lui ai dit que ce rien ne serait pas rien. Il y a eu un silence et il a finalement dit, faut être vraiment doué pour écrire sur rien et avoir quelque chose à raconter.
Je n’ai plus rien dit, je pensais qu’il ne me trouvait pas à la hauteur de ce que j’imaginais être capable de faire et qui me semblait simple et presque excitant. Et il avait peut-être raison aussi en pensant que c’est difficile d’écrire sur du rien sauf que pour moi, ce n’est pas du rien, c’est un trop-plein. J’ai honte de penser que ce trop-plein m’excite et me donne envie de le mettre en mots.
Nous sommes partis en Asie le 17 décembre dernier pour trois mois de voyage et nous sommes revenus samedi dernier, le 14 mars 2020, après un long périple qui est passé par Sri Lanka, la Thaïlande, le Laos, de nouveau la Thaïlande, une dernière étape à Sri Lanka, une arrivée à Barcelone et nous avons raconté ce voyage par des photos et un billet quotidien dans notre blog.
Aujourd’hui quand je repense à ces trois mois, je me dis que j’ai mangé mon pain blanc et que j’ai peur des jours à venir pour mes enfants, mes proches et mes amis.
Nous reparlons avec Jno de ces journées de voyage, parfois un peu « Poisson scorpion » et parfois hors du temps comme si nous étions déjà partis dans un autre monde. Je reparle à Jno de ce jour où il s’est levé en me disant, merde, je crois que j’ai attrapé un rhume et au fil de la journée et de celle du lendemain, il m’a dit, c’est un putain de gros rhume et c’est un rhume bizarre. Il me parlait de « rhume de cerveau » et je lui ai dit que c’était un truc qui n’existait pas et que c’était les ploucs ignares qui parlaient comme ça et il m’avait répondu que quand il était môme, on pouvait avoir un rhume de cerveau et je m’étais moquée.  Et puis trois jours plus tard, c’était à mon tour de me réveiller avec un mal de gorge épouvantable et il m’avait dit, sorry, je t’ai contaminée, tu vas voir ce que c’est ce rhume curieux. Et les jours ont passé et nous avons trainé notre rhume tordu et notre fatigue et le mal de gorge et un jour on s’est mis à tousser. Pour Jno, ce n’était pas une grande première, ça fait dix ans qu’il tousse sans qu’aucun des médecins consultés ne soit arrivé à lui enlever sa toux. Donc, pour lui, c’était simplement un quotidien de toux augmentée. Pour moi, c’était vraiment nouveau car je ne suis pas une tousseuse, je suis une « sinusiteuse » ! Je toussais et je m’étouffais, je disais à Jno, je suis oppressée et j’ai conclu que j’avais de l’asthme à cause de la pollution et on a continué le voyage au Laos et j’ai acheté de la Ventoline et au bout de trois semaines, on allait mieux et on n’y a plus pensé sauf pour se dire qu’on avait bien reçu dans les poumons à cause de la pollution.
Et puis, un matin je me suis réveillée et je me suis dit que ce n’était pas très crédible ce rhume et j’ai refait notre voyage sur un calendrier, Bangkok, le mal de gorge et le rhume puis environ dix ou douze jours plus tard, la toux, et je me dis que ce n’était pas un rhume ni de l’asthme… Je me dis qu’on avait vraisemblablement attrapé cette saloperie de virus et qu’on s’en est sortis sans dommages et sans comprendre.  Début janvier, il y avait peu de communication sur le coronavirus et ce n’est que lors de notre retour à Luang Prabang le 26 janvier qu’on a senti un affolement et à Chang Mai et Bangkok les jours suivant où c’était un début de panique générale mais la communication ne passait que pour accuser les touristes Chinois et vouloir les chasser. Quand je le dis à Jno, il me dit, Véro, c’est impossible ce que tu me dis. Et quelques jours plus tard, il vient m’en reparler et me dit, je pense que tu as raison, on avait un truc particulier et tu as vraiment été bien secouée.
Aujourd’hui cela ne change rien puisque nous n’aurons jamais de réponse rationnelle et scientifique, le dosage d’anticorps n’étant pas possible et à quoi  servirait-il ?
Aujourd’hui, c’est la première demi-journée de confinement. Je n’avais jamais écrit ce mot auparavant et c’est un mot qui me fait penser à de la transpiration car je l’associe à l’idée d’être serrés les uns contre les autres en plus d’être enfermés. C’est totalement imbécile et il faut que je m’enlève l’idée de la transpiration qui évolue rapidement vers la notion de mauvaise odeur. C’est justement ça, ce rien qui n’est pas du rien, l’idée qu’un confinement ça pue. Je vais travailler mon mental, comme ils disent, pour enlever l’odeur dès demain matin.
Depuis dimanche, cette peur du rien et sans doute du néant nous rapproche, on a envie de parler à des amis qui sont loin, on a envie de leur dire qu’on les aime. Enfin, j’ai envie car je ne sais pas si ça fonctionne pour « on » et ça ne fonctionne pas pour les voisins. Nous sommes rentrés chez nous samedi après-midi après trois mois d’absence dans l’indifférence générale de la part de nos voisins proches. Nous les avons vus passer devant nos fenêtres et rien, un vrai rien sans rien pour le coup. Ils n’allaient pas frapper chez nous sans doute mais on pensait avoir un message ou un coup de fil pour savoir si nous allions bien ou avions besoin de quelque chose. Là, c’était rien de rien et ça l’est toujours.
Pourtant ils savaient bien que nous n’étions plus là et ils se sont installés sans nous, le voisin qui a ses fenêtres de l’étage face aux nôtres a croisé ses rideaux sur les poignées parce qu’il a compris que plus personne ne pouvait l’apercevoir dans sa cuisine. J’attends le moment où il va de nouveau occulter sa fenêtre nous faisant ainsi comprendre qu’il a vu que nous étions revenus et qu’il doit de nouveau se cacher.
C’est Philippe, le seul ami que nous avons depuis notre arrivée ici il y a un an et demi, qui s’est soucié de nous comme il le fait d’ailleurs tout le long de l’année et pas comme un mec qui viendrait s’occuper des vieux du bout de la rue, il le fait avec amitié.  Philippe est ce que j’ai de plus précieux ici ; C’est un ami en vrai.
Nous n’avons pas pu nous revoir , on s’est appelé et on s’est revu sur l’écran.
J’ai aussi eu besoin de rassembler mes enfants autour de moi, la poule a ouvert ses ailes et leur a dit qu’elle les aimait. Il y avait de l’émotion et ce n’était pas rien non plus.
Nous avions à raconter, on a encore de la matière pour discuter mais dans quelques semaines, ce sera plus difficile de trouver des choses inédites à se raconter.
Et c’est exactement ce je souhaite, c’est que dans quelques semaines nous n’ayons pas grand-chose de nouveau à nous raconter comme on dit, la pluie et le beau temps, que tout soit lisse surtout et que ce rien soit bien présent pour nous tous.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...