lundi 20 avril 2020

Lundi 20 avril. Trente cinquième jour.

Aujourd'hui. Le voisin.

Putain, ça penche
Ce matin, la mauvaise humeur était lourde et collante.

Je dis à Jno, j’ai envie de rien.
Il me répond, ça tombe bien, je ne vois pas ce que j’aurais pu te proposer. Tu es dans de bonnes dispositions pour démarrer la journée.

Je suis montée à l’étage, la musique hurlait par les fenêtres d’en face et un chat me regardait. Le voisin a baissé les hurlements de la musique et est venu discuter au-dessus de l’impasse, le chat nous observait.
C’était Naples, c’était sympa.
Le voisin est une version française de Rainman, il peut tourner en boucle pendant des heures, hurler sur la musique en passant l’aspirateur et soudain vous sortir une phrase pondue par un QI à 250.
Ce matin, il en avait marre comme tout le monde, il avait envie de rien lui non plus.
Je n’ai pas osé lui répondre qu’il était dans de bonnes dispositions pour démarrer la journée.

Y’en a d’autres qui avaient dû trouver le week end un peu long, onze mails de mes fantômes familiaux m’attendaient dans la boite mail. Moi qui m’étais imaginée qu’ils s’étaient tout dit, j’avais déconfiné un peu trop tôt.

Je pense aux orphelins roumains, ceux qu’on ne prenait jamais dans les bras, ceux qui restaient toute la journée pendant des mois dans leur lit et qui à force de ne recevoir aucun câlin, aucun baiser sont devenus des enfants cabossés.
Leur cabosse était irrécupérable, ça avait duré trop longtemps.
Je pense souvent à eux, j’en ai connu un qui n’a pas dérogé à l’histoire, un petit garçon difficile, un ado voyou, un adulte alcoolique et délinquant.
L’histoire d’une vie foutue dès le départ parce qu’il avait manqué des câlins.

Comme la journée démarrait très difficilement en pensant aux orphelins roumains, j’ai appelé des copines et c’est Lyseth qui m’a redonné le sourire et l’envie de vivre.
Comment dire le courage de Lyseth. Elle a des mots ancrés à la terre, des mots qui ne sont pas mâchés et qui simplifient la relation. Elle me dit qu’elle pense tout le temps à ce qu’Etienne ne vivra pas, que ce soit les moments dramatiques de l’épidémie mais aussi la naissance de son fils. Il n’est plus là, c’est tout.
Elle le dit comme elle le pense et c’est libérateur.
Je lui dis que je me cogne tout le temps à Etienne.
Elle me dit qu’elle le sait mais que ça va aller.
Je penche et elle me dit, Véro, ça va aller.

La promenade du début d’après-midi  a permis de confirmer l’hypothèse de la crotte de chien réhydratée qui pue. Jno me dit, on est sur le circuit des chiens.
Il pleuvait et ça a pué du départ à l’arrivée.

J’ai Souchon dans les oreilles, Le baiser.
Je me laisse aller sur un baiser osé sur mes lèvres déposé
Mais rien ne remplace :

Si tout est moyen
Si la vie est un film de rien
Ce passage-là était vraiment bien
Ce passage-là était bien

Si tout est moyen, je me dis que c’est forcément bien.

Putain, ça penche
Lyseth et Lina m’ont dit qu’on allait tout redresser.
Ça va pas, mais ça va aller.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

dimanche 19 avril 2020

Dimanche 19 avril. Trente quatrième jour.

Aujourd'hui 14h33

Putain, ça penche
C’est dimanche
Et on dirait que c’est pire le dimanche
C’est la faute de la rime.

Il pleut, c’est la première fois qu’il pleut depuis qu’on est rentré en France.
On est allé se balader entre deux averses sous un petit rayon de soleil.
Je fais remarquer à Jno que ça pue. Il fait un effort et inspire à fond en se concentrant et me dit, oui tu as raison, ça pue, même moi, je le sens.
Je lui explique que ce sont les crottes de chien qui puent. Ça fait un mois qu’elles se dessèchent sur le sol des rues et là, avec les deux nuits successives de pluie, elles se sont réhydratées. Jno m’écoute et me dit, tu crois ? Oui, je suis tout à fait certaine, ça sent la vieille crotte de chien réhydratée.
On a discuté encore sur quelques mètres de ce phénomène, on s’est même penché sur un spécimen et puis on n’y a plus pensé. 
Ça ne devait plus sentir.

C’était inintéressant mais moins angoissant que d’évoquer mes fantômes.
Une armée en embuscade qui se manifeste et vient me dire, on pense à toi, on ne t’oublie pas
, on vient gratter tes croutes.
L’armée doit être désœuvrée alors elle se souvient qu’il y a des croutes à gratter et cette semaine, ils s’y sont tous mis comme pour une opération commando.
Ils ont gratté par mail, par téléphone et par Messenger.
Un jour, je n’aurais plus de croutes, ils gratteront dans le vide.
Hier soir, j’ai bu un whisky.

Quand on est parti se promener, Jno m’a dit, même si c’était la fin du monde, autant le prendre avec le sourire et continuer à être heureux jusqu’au bout.

J’ai Lomepal dans les oreilles.

Tout est tellement joli près de toi
Pourvu que les grains du sablier se coincent
J'ai enfin vu le vrai moi près de toi
Merci pour ça
Tout est tellement joli près de toi
Pourvu que les grains du sablier se coincent
J'ai enfin vu le vrai moi près de toi
Merci pour ça


Ça me fait penser qu’hier j’ai mis un message à un copain pour prendre de ses nouvelles et de sa famille et j’ai écrit trop vite que j’espérais que son père allait bien. J’aurais dû avoir un doute en lui parlant de son père mais les dernières images que j’avais en tête étaient tellement optimistes que la question est venue spontanément.
Mais son père était mort et je l’avais oublié.
Cela aurait pu être gênant si Claude n’était pas le genre d’ami à venir vous excuser avant de vous reprocher quoique ce soit. Et hier, c’est ce qui s’est passé, il m’a expliqué pourquoi j’avais pu oublier que son père était mort.
Il est marrant, je l’ai toujours connu expliquant tout, je crois que ça le rassure.
Lorsque j’avais seize ans, il m’avait expliqué comment je devrais me comporter pour garder Jno pour la vie. Lui, à vingt-quatre ans, il se posait en grand spécialiste du couple et je me souviens qu’il m’avait dit, il faut l’étonner. Chaque soir, il doit être dans l’émerveillement et par exemple, si tu fais une choucroute, tu dois t’habiller en Alsacienne.
Il avait dû prendre d’autres exemples mais c’est l’image de l’Alsacienne qui est restée et je la vois chaque fois que je mange une choucroute.
En y repensant, je crois qu’il n’avait parlé que de la coiffe d’Alsacienne, son idée était précisément que je ne sois pas habillée.
Les années soixante-dix étaient impitoyables et insouciantes comme nous, c’était Les valseuses tous les jours.

Putain ça penche

Mais tout est tellement joli près de toi
J’ai enfin vu le vrai moi près de toi
Contre toi blotti
C'est la plus belle manière de partir
Bien sûr la douceur de tes doigts m'aide
Bien sur le son de ta voix m'aide
Merci pour ça

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.


samedi 18 avril 2020

Samedi 18 avril. Trente troisième jour.

Aujourd'hui. 14h40

Putain, ça penche
Aujourd’hui c’est plus que de pencher, c’est que la planche est étroite.
Je vais marcher en posant un pied l’un devant l’autre comme pour un défilé de mode.
Ce sera une fin élégante.

Je ne reçois plus de mails.
Jno me dit, ah bon ?
Je lui dis qu’ils ont dû tout se dire, que c’est fini.
Il rigole.
Mon téléphone a sonné puis n’a plus sonné.  C’était mieux comme ça car de toute manière je n’aurai pas répondu.
C’était une erreur, c’était une relation qui était une erreur.
Tous ces gens qui viennent soudain me dire que je suis toujours dans leur carnet d’adresses en m’envoyant des signes comme si cette période tragique conduisait à des actes insensés ou des actes manqués, tous ces gens me donnent des claques que je reçois encore et encore.

Ma matinée s’est passée à attendre.
Je me suis dit que je n’avais pas fini mon temps d’attente, qu’il fallait être tellement patiente, tellement prudente, tellement aimante.
Les mères attendent toujours un enfant.
C’est ce que j’appelle le mal de mères.
Les mères sont plurielles, c’est ce que j’ai appris.
J’attends qu’on m’adopte.

Le quotidien n’a pas eu de prise sur moi, je n’ai rien cuisiné, je n’ai rien fait.
J’ai attendu.

On est longtemps quelquefois
L'un devant l'autre comme ça
Tes bras font le tour de moi
Et tu me serres, et j'aime ça
J'aime ça mais ça ne dure pas
On ne peut pas rester serrés comme ça
Toujours, puis il faut que tu t'en ailles
Et c'est l'horrible bye-bye
L'atroce bye-bye
L'horrible bye-bye
L'atroce bye-bye


Hier, on s’est battu avec Netflix pendant une heure et demi.
Netflix s’était bloqué sur la langue d’origine de la série. Pour une série en anglais, c’était en anglais et c’était déjà fatigant en fin de journée l’idée de se taper une série en anglais mais nous, on voulait regarder une série suédoise. C’était plus qu’un exercice fatigant même pour Jno qui pourtant se familiarise avec le suédois depuis un an, en faisant les traductions de tout ce qui nous arrive par les journalistes suédois pour les adoptions illégales.
On s'est battu jusqu'à 22h30 après une très longue recherche à grand coups de télécommande vers le décodeur.
Et puis on a give up comme on dit en anglais (j’aime bien l’expression anglaise) et on est monté à l’étage un peu penauds et surtout déçus de la soirée de merde qu’on s’était tapée.
Je n’avais pas envie de m’endormir sur une défaite face à une machine et je me suis mise sur mon laptop (j’ai décidé moi aussi de parler dans une langue étrangère comme Neflix) et je suis allée fouiller sur le site Netflix et sur mon compte. Là, ça semblait plus simple de donner l’ordre de passer en français et j’ai tenté la manip avec tout de même la trouille de déconnecter tous mes abonnés du compte familial.
Et puis j’ai dit à Jno, je crois que j’y suis arrivée, en tout cas, sur mon compte, ça parle en français. Il a senti que c’était important pour moi de m’endormir sur une victoire plutôt que sur un give up, et il m’a dit, viens, on redescend et on va vérifier sur la téloche que ça nous parle en français.
Et tout fonctionnait parfaitement.
J’ai senti que Jno, il pensait, elle est balaise, elle a rien lâché et elle y est arrivé.
On avait passé une vraie soirée de merde mais finalement on s’est couché super content.
Ça penchait moins.
Comme quoi.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

vendredi 17 avril 2020

Vendredi 17 avril. Trente deuxième jour.

Aujourd'hui 13h51. Le Français ont découvert le savon.

Putain, ça penche.
Y’a des mots bleus, des marionnettes, une senorita, une petite fille du soleil et celle qu’il a pas touchée. C’est celle-là qui est ma préférée car derrière un titre puritain et désuet se cache un texte et un ton d’un érotisme torride.

J’ai récité d’un coup :
Confiné
Couffin
Coffin

J’ai demandé à Jno si ça ne lui faisait pas quelque chose, il m’a dit, tu sais bien qu’en anglais, je vais moins vite que toi.
Je lui ai expliqué.
Oui mais, il n’y a qu’un mot en anglais, le dernier.
Oui mais, c’est l’horrible mot.  
Chaque fois qu’on me dit, confiné, je récite la suite dans ma tête, couffin, coffin. Je ne peux plus m’en empêcher. J’ai regardé l’étymologie de confiné et ce n’est pas la même que celle de couffin.
Pour couffin, c’est corbeille et pour coffin aussi.
Pour confiner, c’est moins clair, limite de penser que le mot est moderne et inventé.


Ce n’est pas depuis le confinement que je récite couffin, coffin, c’est depuis fin novembre, c’est depuis la mort d’Étienne.

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans la boutique des cercueils pour choisir, j’ai repensé à ce jour de janvier 1985 où nous étions dans Colombo, précisément le quartier de Pettah.
Nous y étions avec Lyseth car elle n’avait pas apporté de couffin pour Étienne et on espérait en trouver un sur le marché auprès des marchands d’osier, on trainait de marchands en marchands et il fallait expliquer ce qu’on désirait. Couffin, ce n’est pas un mot que je connais en anglais et en plus, à Sri Lanka, ce n’était pas du tout un objet utilisé  pour les bébés. Il fallait expliquer qu’on cherchait un panier, un basket for a new born.
J’avais dit à Lyseth, il ne faut surtout pas dire coffin, un coffin en anglais, c’est un cercueil. Il faudra expliquer et peut être se contenter d’un grand panier si on ne trouve pas le couffin. On avait fini par trouver, un couffin un peu raplapla, mais ça avait fait l’affaire.

En novembre, à Espallion, trente-cinq ans plus tard, c’était pour un coffin.
Toujours pour Étienne.
J’étais là et je récitais couffin, coffin comme une abrutie.
Cette fois-ci, c’était le bon mot, on ne pouvait pas se tromper.
C’était épouvantable.

Ces dernières semaines, ça me revient en boucle quand j’entends, confiné.
Confiné
Couffin
Coffin

Je suis allée faire les courses, la corvée hebdomadaire.
Je laisse mon vieux sur le parking et je plonge dans l’enfer.
Aujourd’hui c’était particulièrement réussi, les rayons étaient vides, plus de PQ, plus de pain grillé (par contre y’avait de la farine, l’engouement pour le pain maison a dû faire long feu), plus de savon, plus de thé en vrac.
L’ambianceur Inter Marché s’était surpassé, entre deux annonces pour le Covid, énoncées d’une voix caverneuse, il y avait les infos où ils annonçaient la mort de Christophe et ensuite, et bien, c’était Les marionnettes ou Les mots bleus.
C’était horrible.
Comme on dit dans ma famille, pas un pour rattraper l’autre et ça penchait très très beaucoup pour moi.
Dans ma tête toujours encombrée par mon mantra ou ma sourate (au choix) « confiné, couffin, coffin », j’ai dit , rentrer maison.

J’ai retrouvé mon vieux sur le parking, on est rentré à la maison.
J’ai rangé les courses.
J’ai rangé le mantra qui tournait dans ma tête.
J’ai envoyé la musique dans mes oreilles.

Par exemple être ailleurs
Avoir envie d'être ailleurs
Rien faire
Avoir envie de rien faire
Prendre des rues
Marcher dans des avenues
 Croiser des gens
Avoir des soucis d'argent
Sentir son coeur vide éperdument
Comme s'il ne pouvait plus sentir les sentiments

Putain, ça penche
Ça penche trop.
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

jeudi 16 avril 2020

Jeudi 16 avril. Trente et unième jour.

Aujourd'hui. 16h58

Putain, ça penche
Et ça penche même bien puisqu’on est le matin et que le matin c’est mauvaise humeur.

Le jeudi, c’est psy, comme le lundi, c’est ravioli.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille, depuis très longtemps pour moi.
Je vois ma psy sur l’écran de mon téléphone par WhatsApp. Dès le début du confinement, (je hais ce mot), je lui avais demandé de poursuivre nos séances de cette manière et elle en avait été d’accord. C’est assez curieux de zapper le trajet en voiture, la salle d’attente et le passage dans son bureau, mais je finis par m’y habituer et  sans doute qu’elle aussi. Ce qui me manque le plus, c’est l’intimité de son regard, de pouvoir y lire ce que mes mots déclenchent en elle, même si j’espère ne pas trop déclencher d’émotions, je sais que parfois il y en a qui passent et j’ai besoin de les voir.  Sur l’écran ce n’est pas lisible et je suppose qu’à l’inverse, ça doit lui manquer aussi.
Nous sommes toutes les deux déstabilisées par ce nouveau modus operandi, il y a une égalité qui me rassure.

Lorsque j’évoque des entretiens avec un psy, je ne peux m’empêcher de me souvenir d’un parent qui m’avait dit, mais on ne raconte pas ça publiquement, ce sont des choses qu’on dit seulement à son psy. Le « ça » que j’avais raconté publiquement dans un billet de blog m’avait alors valu le bucher et il se trouve que lorsque je l’avais raconté, je ne l’avais jamais dit à un psy au préalable. Parfois, on ne décide pas de l’ordre d’arrivée de ce que l’on veut raconter si pour autant, on peut décider qu’il y a un ordre et surtout décider pour les autres.
Alors maintenant, c’est imprimé dans ma tête cette idée qu’il y aurait des choses qu’on ne peut dire qu’à un psy mais ça ne correspond absolument à rien car je ne décide  pas de la hiérarchie de ma parole.
Je repense à tout cela car en ce moment, j’ai des nouvelles d’eux tous les jours.
Je n’ai rien demandé qu’à disparaître de leurs préoccupations mais ils n’ont sans doute rien à faire et échangent leurs photos, leurs réflexions faussement complices et comme ils m’ont incluse dans leur mailing list, je profite de tout cela malgré moi.
Hier, ils ont envoyé des photos de 1962.
Je me suis vue petite fille de six ans au milieu d’une réunion de famille de plus de cent personnes.
Une petite fille qui semblait responsable de ses deux frères.
Cela m’a provoqué un sentiment neutre, je n’avais pas pris de claque sur cet envoi-là  jusqu’à ce que je lise mon prénom dans la phrase d’un mail reçu parmi le flot qui a suivi.
La claque est arrivée, bien envoyée, bien reçue.

Jno m’a dit, ils n’ont pas appliqué la méthode soviétique et découpé ta tête sur la photo ?
Puis après avoir éclaté de rire, il m’a regardée avec un sentiment qui débordait de ses yeux et m’a dit, ça me fait tellement de peine pour toi.
Ma psy aura beaucoup à manger cet après-midi.

Izia dans les oreilles. Elle chante Calvi, Calvi et moi j’entends Quelle vie, quelle vie …

Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Luis Sepulveda, ça me touche car c’est le Chili qui revient me bousculer, la mort d’Allende et la naissance de Gwen.
Luis Sepulveda, il disait : « Raconter, c’est résister ».
Faut s’en souvenir et il faut raconter. Tout raconter.

Rien n’est drôle dans mon billet, c’est le matin morose pas rose du tout.
Il faut aller à demain et demain ça fait si loin.
Il faut avoir envie d’aller à demain.

Des larmes, des larmes, des larmes, des larmes roulent sur tes joues
Tu ne sais pas pourquoi tu pleures t'as l'impression qu'on t'ignore
Quitter la fête avant la fin, claquer la porte avec fracas
On ne s'inquiétera pas pour toi tu fais ça deux fois sur trois
Des émotions qui montent trop vite
Les sensations elles tombent trop vite
Passer du rire aux larmes si vite
Les sentiments pressés sans suite
Le parfum qui t'enivre trop vite
Passer du rire aux larmes si vite

Izia dans les oreilles
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 15 avril 2020

Mercredi 15 avril. Trentième jour.

Aujourd'hui. 14h22

Putain, ça penche
Let’s dance

J’ai commandé des fraises, une commande groupée avec les voisins.
Vingt barquettes.
J’appelle le producteur.
Il me dit, j’y comprends plus rien et  puis silence. J’attends un moment qui me semble vraiment long, je me dis que les gens de la terre ont des silences qu’il faut respecter mais comme ça dure plus qu’un silence de taiseux, je me dis qu’on a été coupé et je lance, vous êtes toujours là ? Il me répond, oui mais rien de plus. J’en reviens donc à sa dernière phrase où il me disait qu’il n’y comprenait plus rien et dis, c’est à quoi que vous ne comprenez plus rien ? En même temps je pense que je ne vais pas faire de l’écoute bienveillante avec le producteur de fraises mais c’est trop tard, j’ai posé la question et il me répond, je n’y comprends plus rien, on est débordé de commandes alors qu’il y a un an on était des gros connards qui polluaient. À mon tour de faire un silence gêné, mais il ne remarque pas mon silence car il continue et me dit, vous vous rendez compte que ce week end on a tué une vache et un veau et qu’aujourd’hui  mercredi,  ça y est tout est vendu, il aurait fallu tuer une vache et un veau de plus.
Je suis méga muette, je veux rediriger sur la commande de fraises en lui disant, vous savez, moi et la viande … il me dit, oui, je sais mais c’était pour dire.
Et, ouf, on est repassé aux fraises.

Ce matin Jno m’a dit, si ça se trouve, c’est pas un virus, ils nous racontent une histoire de virus parce que c’est la seule idée qu’ils ont trouvée pour expliquer que les gens tombent comme des mouches et nous enfermer comme des rats, mais en vrai, ils ne savent pas ce qui se passe.
Des mouches, des rats, ça faisait une image un peu dégueulasse au réveil, surtout mélangée à  ma mauvaise humeur.
Et il me dit, si ça se trouve y’a rien. Et on est parti sur Souchon ;

Et l'angélus
Qui résonne
Et si en plus
Y'a personne

Ce n’était pas à mourir de rire, mais c’était une diversion sur l’un des plus beaux textes de la chanson française.
Et j’en ai profité pour rappeler à Jno que même si il avait gagné un mois pour m’appeler « petit chou », il ne devait pas imaginer que j’allais oublier. C’est juste un mois de gagné.

Ce matin, j’avais rendez-vous avec mon médecin.
Normalement c’est un moment banal, mais ce matin, ça avait des allures de fête.
Jno m’a sorti la voiture du garage, parce que c’est trop stressant pour moi de voir des murs en face du pare-brise, et puis je lui ai dit, je vais y aller toute seule. J’étais tellement contente de conduire ma voiture dans la campagne. C’était les vacances sauf qu’il n’y avait pas un vacancier sur la route, j’étais seule à rouler entre les champs avec le soleil et la musique à fond dans la voiture. Je n’aurais jamais imaginé une telle impression de liberté. En quinze minutes, je me suis fait le road movie du siècle, j’étais Thelma et Louise à moi toute seule.
Et à l’arrivée, quand mon médecin a ouvert la porte de la salle d’attente, j’ai rencontré Le Clown. Il a surgi masqué, emballé dans une immense blouse verte qu’il avait ajustée avec du scotch de chantier, à la fois sérieux et désemparé.
J’ai éclaté de rire.
Lui aussi.
Il est rentré dans son bureau et m’a dit, on va essayer d’être sérieux mais il riait encore. Il n’avait pas osé la charlotte mais elle n’était pas loin, méduse verte, posée sur l’étagère derrière lui. Je n’ai pu qu’imaginer.
J’ai repensé aux photos des familles pendant la guerre, j’ai repensé qu’on pouvait rire sans trahir.

Et je tourne autour de l'île où elle vit
Je tourne, de toute ma mélancolie
Elle est mon chou chéri
Elle ignore tout de ça
Elle est mon sugar baby love
Elle le sait même pas
Elle le sait même pas


Je reçois toujours tous les échanges de mails de ceux partagent leurs photos et leurs échanges mondains.
À chaque fois, je me reprends une claque, un coup derrière la tête qui me fait pencher.
C’est la quarantième et unième claque depuis vendredi dernier.
Demain, c’est jeudi, c’est le jour de la psy, elle va avoir à manger.

Putain, ça penche
Je reprends du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 14 avril 2020

Mardi 14 avril. Vingt-neuvième jour

Celle qui nous sonne le départ de la journée.

Putain, ça penche.
Pas de Pchitt orange
Pas de clopes
Pas d’alcool
Pas de nez rouge en vue
Je me suis mise Adamo dans les oreilles, ça donne une idée du degré de la gite.

Je cherche un nez rouge, pas celui que je me mets sur le nez, j’en cherche un sur un nez d’en face.
On s’en est repris pour vingt-huit jours, pas un mois, vingt-huit jours.
On est exactement à la moitié de ce qu’on fera en tout, si on arrête au 11 mai.
On est le 14 avril et ça fait pile un mois que nous sommes rentrés de voyage.
J’ai une liste d’envies sur Netflix pour tenir six mois, j’ai ma bibliothèque YouTube pleine à exploser et tombe la neige, triste certitude, tu ne viendras pas ce soir.

Où est mon nez rouge, celui qui me fera tellement rire que je lui dirai, arrête, je vais me pisser dessus.
Peut-être que demain, mon nez rouge arrivera par surprise, il faut toujours se dire que l’impossible peut arriver puisque c’est exactement ce qui nous arrive en ce moment. L’impossible est dans notre vie.
Je n’ai pas rencontré de nez rouge irrésistible mais j’ai un petit début de nez rose avec mes voisins.
Il faut être honnête et reconnaître qu’il y a du progrès depuis un mois.
Je leur ai fait des masques en tissus. Ceux qui me font penser aux chaussettes des soldats qui mourraient dans les tranchées.
La voisine du chien qui ressemble à un rat (le chien) et qui en avait demandé deux, n’a toujours pas sorti la tête par sa fenêtre.
Les autres se sont nettement déridés avec des amorces de sourires, des chocolats et des bottes d’asperges. Ils ne me font pas encore rire, ils m’ont fait sourire et je leur ai fait cadeau de mes sourires en retour.
Je leur ai décerné un nez  rose.

Il aura fallu plus de soixante ans et l’horreur de cette épidémie pour que je comprenne que les sourires que je voyais sur les photos des années de guerre, étaient de vrais sourires.
Je n’avais jamais compris que des femmes et des hommes puissent sourire alors que c’était la guerre, l’horrible guerre que l’on apprenait à l’école et que l’on voyait dans les films.
Les bombes tombaient sur Londres, les juifs se faisaient gazer à Auschwitz, les résistants mourraient sous la torture et les gens souriaient sur les photos de famille, on les voyait boire des verres, se prendre par la taille, rigoler en narguant l’objectif. Cela avait toujours été incompréhensible pour moi jusqu’à ces derniers jours. Ces gens qui s’amusaient devant l’objectif me semblaient des traitres, s’ils souriaient c’est qu’ils étaient pétainistes et dénonçaient leurs voisins juifs à la police,  je faisais ce raccourci.
J’imagine qu’un jour mes arrière-petits-enfants regarderont la photo que Philippe a faite de Jno et moi devant sa fenêtre et se diront, mais comment pouvaient-ils rire ? Comment pouvait-elle avoir l’air si heureuse ?
Aujourd’hui, je comprends que l’on peut vivre une tragédie et avoir des moments de rire, des moments de complicité et d’amour.
Il m’aura fallu tout ce temps et le coronavirus pour avoir la lecture des photos de famille en temps de guerre.

On a le droit de se faire rire.
On peut rigoler sans trahir.

Plutôt qu'd'aller chez le masseur elle invitait le premier baigneur
A tâter du côté de son cœur, en douceur, en douceur
En douceur et profondeur
Z'étaient chouettes les filles du bord de mer
Z'étaient chouettes pour qui savait y faire

Adamo m’aura fait rire.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...