mercredi 25 mars 2020

Mercredi 25 mars. Neuvième jour.

La promenade autorisée cet après-midi. Le bruit des oiseaux est assourdissant. 
Putain, ça penche.

On va finir obèse et alcoolique en regardant des séries sur Netflix.
Et sourd aussi parce qu’on écoute la musique trop fort dans les hear phone et que comme me l’a dit Max, un copain de mon fils, ça procure moins de plaisir.

On va finir comment ?  Plus généreux et altruiste ou encore plus con comme ceux qui caillassent les véhicules du personnel soignant ou les empêchent d’emménager dans des studios plus proches de leur lieu de travail. Il faudrait expliquer à ces gens que le lieu de travail des soignants pourraient se retrouver leur lieu d’hébergement si ça tournait mal pour eux.
Ce sont les infos que je lisais ce matin et je me suis demandée si nos voisins n’avaient pas peur de nous croiser et même de nous parler, ils savent où nous avons passé les trois derniers mois et ils nous fuient. J’ai eu cette pensée terrible et je veux croire que je me trompe. La distanciation sociale est une chose, la fuite en est une autre.
Putain, ça penche sérieusement du côté des cons.

Quand on est revenu de voyage, oui on était en Asie, nous avons retrouvé notre boitier de branchement téléphone un peu pendouillant le long de la façade de notre maison. Le problème qu’on aime déjà pas avoir en temps normal et qui en temps de confinement avait une allure de catastrophe annoncée.
Orange nous a promis de venir réparer mais pas avant le 3 avril. Alors on surveille ce putain de branchement qui se balade entre deux fenêtres. Un voisin nous a dit qu’il avait une échelle et que si on voulait, il pouvait nous la prêter pour qu’on consolide les branchements en attendant l’intervention d’Orange. On surveille tous les jours, à la fois le boitier et la météo. De la pluie est annoncée pour le week end, alors on a demandé au voisin de poser  son échelle devant notre porte. Et on a posé l’échelle contre le mur  pour constater que ce serait très juste pour atteindre le boitier et surtout trop court pour se sentir à l’aise une fois les mains à hauteur des câbles.
On a reposé l’échelle et on a déjeuné.
J’avais fait des pâtes à la carbonara. C’était bon car tout est bon quand on a bouffé en Asie pendant trois mois. C’est l’avantage que nous avons sur vous, nous trouvons tout délicieux puisque notre dernier comparatif ce sont des Pad Thai ou des mixed noodles. Pas difficile de faire meilleur et je me retrouve chef trois étoiles sans faire d’effort.
Donc on a mangé nos pâtes cabonara en réfléchissant comment sécuriser notre boitier en prévision de la pluie prévue sans prendre trop de risque  pour celui qui serait au sommet de l’échelle. Pas gros suspens pour savoir lequel de nous deux allait monter, j’ai bien trop le vertige pour l’envisager. C’est donc Jno qui a pris de l’altitude. J’avais peur pour lui mais je me suis rassurée en me disant qu’il y a moins de trois semaines, il était monté dans un arbre pour affronter un singe et récupérer mon teeshirt accroché au sommet des branches et que ça s’était bien terminé pour lui et pour le teeshirt et qu’aujourd’hui, il n’y avait pas de raison que ça se passe plus mal,  car on avait quand-même un singe en moins à gérer.
On a fait une équipe « La tête et les jambes » et j’étais la tête. L’idée de se servir de fil de fer ou de fil électrique n’était plus possible vu que Jno n’avait pas ses deux mains disponibles alors dans mon rôle de « la tête », J’ai eu l’idée qu’on utilise du gros scotch toilé et hyper adhésif et d’en bas, je passais à Jno des morceaux d’adhésif qu’il amenait doucement en direction du boitier redressé et ainsi amarré à la descente de gouttière du toit de la voisine. On lui expliquera plus tard à la voisine.
Je sais que maintenant ça tient et comme je suis Amélie Piaser-Moyen, j’y crois très fort et ça va marcher, ça va tenir jusqu’au 3 avril.

Ca tient à rien, au fond tout va bien.
Dis le moi, dis le moi encore, ça va.

Et puis on a osé sortir se promener.
On a chacun rempli notre attestation dérogatoire, la nouvelle, celle où il faut noter ses horaires mais dans laquelle il est bien précisé que l’on a le droit de sortir à deux si on est déjà regroupé. On est tombé d’accord pour déclarer aux éventuels contrôleurs qu’on était bien regroupé sous le même toit et on a marché dans le périmètre d’un kilomètre sans dépasser le temps imparti d’une heure.
Il n’y avait pas de silence, il y avait le bruit des oiseaux  partout dans les arbres et ce bruit inhabituel était presque dérangeant. La Garonne m’a semblé plus transparente et l’herbe plus verte. C’était vide et irréel. Je ne sais pas si j’ai aimé, je n’ai pas voulu me poser la question. Je sais qu’il faudra y retourner marcher pour ne pas finir obèse ou alcoolique et j’ai peur de voir la nature se transformer trop vite et de rencontrer un sanglier.
Ce serait con de mourir à cause d’un sanglier … Après tous les efforts qu’on fait !
Peut-être que je vais choisir obèse et alcoolique devant Netflix.

Putain, ça penche.
Mais c’est pas pire qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 24 mars 2020

Mardi 24 mars. Huitième jour.

Cet après-midi. Atelier couture, l'essayage du masque.
Putain, ça penche.
Et comme Élisabeth me le dit à l’instant, vaille que vaille.
Je ne sais plus ce que ça veut dire cette expression, alors j’ai tapé « vaille que vaille » dans Google et la réponse c’est : Tant bien que malautant que faire se peutquoi qu'il en soità tout hasard. Inch’Allah quoi.

Et on fera quoi dès que ça penchera plus ? 
Je me suis posée cette question en me levant, juste après que Jno m’ait dit comme chaque matin depuis une semaine, alors, on se lève, on commence le confinement ?
Jno, il estime que tant qu’on est dans le lit, on n’est pas confiné. Je lui ai proposé de rompre le confinement en se faisant une journée au lit à la manière de John Lennon et de Yoko Ono. Il n’a pas dit non et on y réfléchit.

Ce matin, j’ai préparé des crêpes pour le repas de midi, des crêpes jambon-œufs-fromage. C’était super bon bien qu’ultra bourratif car je n’ai que de la farine complète et que je n’ai plus de salade. C’était donc bourratif mais « vaille que vaille ».
Pour ce soir, on va terminer la velouté de carottes au cumin.
Et je ne vais pas pouvoir continuer le billet du blog avec pour seul fil d’intérêt mes menus du jour, quoiqu’à la radio du service publique, ils nous le fassent quotidiennement mais que même avec le label radio du service publique, c’est devenu bien chiant de se taper tous les matins, la recette des cookies. Enfin moi, ça me gave comme on dit à Toulouse, donc je ne vais pas prendre le relai.

Après le repas des crêpes bourratives, Philippe nous a appelés et on a parlé cheveux, ceux qui ne seront plus coupés, plus colorés, plus brushés et ça nous a occupés un bon moment à philosopher et aussi à rire un peu. Je lui ai dit que mon look de vieille rockeuse fausse Patty Smith collait parfaitement à la situation et que je n’aurai aucun souci de coiffure. On est ensuite parti sur les poils évidemment et on a rigolé en imaginant le boulot pour les esthéticiennes dans plusieurs semaines.
Vous avez remarqué que nous nous exprimons tous en parlant de semaines et en évitant soigneusement d’utiliser le mot « mois ». Dire « des semaines » permet de ne pas les compter vraiment et de ne pas envisager plusieurs mois.  

Après j’ai décidé de faire un masque en tissus qui ne sert à rien sauf d’envoyer un peu moins de postillons en faisant ses courses et qui peut éviter de se mettre les mains sur le nez et la bouche, toujours quand on fait ses courses.
J’ai cousu ce masque en ayant le sentiment de tricoter des chaussettes pour les poilus dans les tranchées. Et je me suis dit, vaille que vaille.

Et puis la série de questions existentielles est arrivée en fin de journée.
Lorsque le confinement sera terminé, allons-nous reprendre nos habitudes telles que nous les avons laissées brutalement du jour au lendemain ?
Je suis revenue sur le moment capillaire de la journée, les cheveux vont-ils rester blancs et les  jambes poilues … Depuis ma discussion avec Philippe, j’imagine des poils qui poussent dans la joie d’une liberté retrouvée, des cheveux qui blanchissent sans entraves et je me dis que peut-être que la vie sera plus belle dans quelques semaines, nous aurons appris qu’il ne faut plus perdre de temps et aller aux essentiels.
Ce sera dans quelques semaines car il ne faut pas parler de mois.

Non ne dis rien et ne dis rien de plus. C’est ce que Clara Luciani me hurle dans les oreilles.

Putain, ça penche, mais pas plus qu’hier. On a rectifié le degré de la gite.
Vaille que vaille on y va et ça ira.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




lundi 23 mars 2020

Lundi 23 mars. Septième jour.

Ce matin. Opération toiles d'araignées.
Putain, ça penche, je suis restée sur le pont de planches à regarder le vide entre les planches et j’ai renoncé à aller dans le Vercors sauter à l’élastique.

J’avais imaginé qu’en rentrant en France, j’allais passer des heures sur Lightroom et Photoshop à trier et développer mes milliers de photos et puis plus du tout envie et comme un gros rejet à l’idée de refaire les trois mois de voyage sur l’écran. 
Maintenant que je réalise combien nous avons sans doute eu de la chance, j’ai une sorte de panique rétrospective qui se double d’un sentiment de culpabilité.
Revoir les photos, c’est revenir sur nos questions, sur ces symptomes qui maintenant ne laissent plus beaucoup de place au doute puisque tout semble coller à la fois dans le timing de notre voyage, des pays traversés et des symptômes que nous avons eus à deux jours d’intervalle, pour Jno en premier et ensuite pour moi.
En janvier nous ne savions rien,  alors que nous étions au milieu du foyer infectieux dans la foule des marchés de  Bangkok puis du Laos. Tout le monde semblait se méfier en portant des masques mais c’est une pratique tellement courante dans ces pays d’Asie que nous ne l’avons pas associée au Coronavirus, le taux de pollution dans l’air, particulièrement élevé à Chiang Mai,  a suffit pour éloigner de notre esprit qu’il fallait se protéger d’un virus.
Nous avons vécu les trois mois de notre voyage sans aucune inquiétude, seule la dernière semaine à Sri Lanka nous a fait vivre avec plus de prudence et d’inquiétude mais nous étions mi-mars, sur le retour et l’actualité du virus était alors devenue brulante.

Lorsque Jno s’est brusquement enrhumé d’un rhume qu’il m’a immédiatement dit « bizarre » et que deux jours plus tard, je me suis réveillée dans la nuit prise d’un fort mal de gorge et que le matin, je me suis levée en n’arrivant presque plus à parler, nous avions été persuadés d’avoir attrapé un mauvais rhume qu’on s’était refilé en buvant au goulot de la même bouteille d’eau. C’est l’explication immédiate que nous nous sommes fournie. Je me souviens de nos voisins de bungalow, un couple de Hollandais qui voyageaient au Laos à vélo, et qui le matin avaient rigolé en me retrouvant sans voix et qui m’avaient bien charriée en me disant que  j’avais dû trop faire la fête le soir. C’était la période du nouvel an et les Chinois avaient fait la fête toute la soirée dans le restaurant voisin en chantant faux sur des karaokés.
Et puis, on avait passé les jours suivants à utiliser des quantités des mouchoirs en papier et ensuite à tousser d’une toux sèche et étouffante.  Tout cela s’est passé sur trois semaines.
Je me souviens que j’ai dit que j’avais de l’asthme, que Jno avait l’habitude de tousser et que c’était seulement plus que d’habitude. Nous disions que c’était la pollution alors que nous étions dans les campagnes du nord du Laos et Chiang Mai était encore loin.
Quand cela est devenu plus difficile à gérer surtout dans la perspective du retour en Thailande, nous nous sommes décidés à aller dans une pharmacie pour qu’ils me vendent un médicament qui calmerait ma toux et j’avais très peur qu’ils pensent que j’étais malade du Coronavirus, à ce moment-là on ne parlait pas de Covid 19 et j’étais aussi préoccupée qu’ils comprennent que j’avais une toux sèche et j’avais cherché sur Google comment expliquer ce type de toux. J’avais avalé une sorte de potion chinoise et ces fameux comprimés verts et comme cela n’avait rien produit, méfiante, j’avais arrêté dès le deuxième jour car, je passais malgré ces remèdes, des nuits assises à chercher mes respirations.
Nous avons re-bravé deux fois le passage dans une pharmacie pour y acheter des antibiotiques car je sentais qu’un de mes sinus s’infectaient. A chaque fois, j’ai expliqué que j’avais un mauvais rhume et jamais je n’ai rencontré de mise en garde de la part des pharmaciens, ils me vendaient ce que je leur demandais.
Nous avions poursuivi notre voyage dans le nord du Laos et sur le trajet du retour vers Luang Prabang (le bout de la fameuse boucle de Mae Hong Son) dans le petit van qui nous ramenait à Luang Prabang, j’ai dit à Jno, je crois que j’ai de l’asthme. Je n’ai jamais eu d’asthme de ma vie mais je ne voyais plus que cette hypothèse pour expliquer mon état et j’avais décidé que c’était la pollution qui me provoquait des crises d’asthme et dès notre retour à Luang Prabang, nous sommes allés dans une pharmacie acheter de la Ventoline. Là aussi, on me l’a vendue sans rien me demander de plus que de payer.
La Ventoline m’a fait du bien. Les semaines s’écoulaient et petit à petit je suis allée mieux et puis bien et j’y ai moins pensé, je respirais mieux et Jno toussait moins.
Ça s’est passé comme ça. Avec en plus une très forte diarrhée pour moi, mais en voyage c’est quelque chose qui peut arriver et qui n’est pas un indicateur de maladie.

Lorsque nous sommes revenus à Bangkok, on avait récupéré et on aurait pu presque tout oublier sauf que le Coronavirus avait envahi l’actualité et que Bangkok s’était vidée de ses touristes chinois, donc s’était vidée. Nous sommes retournés dans Chinatown où nous avons fait du shopping sans bousculade ainsi que dans les  grandes galeries marchandes. L’ambiance avait changé, des groupes d’activistes demandaient que l’on signe des pétitions pour interdire l’entrée des magasins aux Chinois et je me souviens que cela m’avait glacée que l’on puisse réclamer une telle mesure contre des individus ainsi stigmatisés.
Puis le retour à Colombo et le voyage dans le Nord de Sri Lanka où nous étions totalement guéris et nous n’avons plus pensé à ces trois semaines un peu difficiles mais comme cela peut arriver au cours d’un voyage de trois mois.
C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut voyager longtemps car comme ça si on est malade, ça laisse plus de temps sans être malade, ça ne gâche pas la totalité, c’est mathématique.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie de trier mes photos, ça me fait peur de revoir ces moments et surtout les gens que nous avons côtoyés.
Je me sens coupable de tous ces mouchoirs que nous avons laissés dans les assiettes car nous ne savions qu’en faire, et qu’un serveur débarrassait, je repense aux voyageurs qui étaient avec nous dans le bateau au départ de Muang Khua où nous étions serrés les uns contre les autres. Il y avait les Hollandais avec leurs vélos, un Barcelonais à vélo aussi  et un couple de Canadiens. Je me souviens d’eux et j’espère qu’ils vont bien.  
Je me sens idiote d’avoir rigolé de la peur des gens qui se masquaient.

Nous ne pourrons jamais savoir ce qui nous est arrivé, on peut simplement le supposer et penser que nous avons eu un Covid 19 sous une forme bénigne qui en effet guérit d'elle-même. Ce que nous savons, c’est que nous n’avons jamais embrassé personne pendant ces trois mois, ça on en est certains.
Nous sommes certains aussi que nous ne nous sommes jamais protégés par des gestes barrières car personne n’en parlait et surtout l’information que cette maladie est dans la très grand majorité des cas une atteinte dont on guérit, n’est jamais parvenue jusqu’à nous.

Aujourd’hui de retour en France depuis dix jours,  cela ne change rien à notre comportement, à notre confinement. Avant même de comprendre ce qui avait pu nous arriver, nous avions pris la décision de nous isoler car à quelques jours de notre retour en France, nous avions réalisé que nous étions des personnes à fort risque de propager la contamination.

Et je n’arrive pas à trier mes photos, il va falloir du temps et peut-être ne les trierai-je jamais. Cela n’a plus vraiment d’importance.
Nous avons en tête la phrase très clichée que nous a dit Bob à notre retour, il nous a dit :
-Ça va aller, vous avez eu la bonne étoile pendant trois mois, ça va continuer.
Je ne sais pas à quoi tu pensais Bob, nous on s’est regardé et on s’est dit, oui, on a eu une bonne étoile, il faut continuer, c’est comme si on était investi de tenir bon et de ne pas laisser pencher.

Putain, ça penche mais moins qu’à l’élastique dans le Vercors.
J’ai dans les bottes des montagnes de questions.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

dimanche 22 mars 2020

Dimanche 22 mars. Sixième jour.

Cet après-midi. Verdun sur Garonne. La cloche qui sonne dans le vide.

Putain, ça penche et comme me l’a soufflé Martine, il faut rectifier le degré de la gite.
Les marins et les autres comprendront mais les marins auront en plus le souvenir de nos navigations partagées, de nos amitiés sur des bouts de Méditerranée.

Je viens de mettre un mail et j’ai terminé par un « We will never give up and we will win. » et c’était pour les adoptions illégales que je m’encourageais et affirmais que jamais on  ne laisserait tomber mais je me suis dit qu’en ce moment cela valait pour tout le reste, ne jamais laisser tomber et affirmer qu’on va gagner. Cette rage comme ils disent à l’Ambassade quand ils parlent de nous et cette opiniâtreté dont ils nous qualifient maintenant au ministère, nous permettent de tenir le coup depuis dix-sept  mois d’enquête et d’entêtement.

On ne lâche rien et ça les énerve.
On ne lâche rien et ça permet de rester vivants.
On ne lâche rien et on gagnera.

C’est notre quotidien depuis des mois et malgré des passages de découragement et de profond désespoir, nous avons tenu bon et nous continuons de nous battre.

Hier, Jno me disait que ce confinement, ces angoisses liées au virus, ces moments de vide et de néant n’étaient pas pires que ceux qu’il avait vécus l’année dernière. Je l’ai regardé me dire cela, j’ai vu que c’était vrai et qu’il me disait sa souffrance de ces derniers mois, notre impuissance et notre volonté de ne rien lâcher. Ces mois si particuliers où nous nous sommes retrouvés seuls face à de la détresse, seuls face à des évènements inédits, seuls face l’un à l’autre à s’efforcer de rester ensemble car nous savions que c’était notre seul force et que nous devions veiller sur l’autre et le tenir en vie en restant vivant.

Aujourd’hui, on a l’impression d’avoir eu un entrainement au confinement contre le virus, on se dit qu’on a la chance d’être un couple qui s’est testé dans de terribles épreuves. Cela ne nous a pas rendus plus forts comme l’autre imbécile le prétend, on a juste entraperçu que la vie peut pencher  mais qu’on a la capacité de rectifier le degré de la gite.

C’est mon côté magique, penser très fort que je peux et je peux.
C’est mon côté Amélie Poulain validé par Olivia puisqu’il paraît qu’en plus j’habiterais dans un village qui a l’air d’un décor de film de Jeunet.
Grâce à Olivia, je me sens vivre dans un film, lorsque je croise des voisines ou des voisins (C’était avant quand on croisait des gens),  j’essaie toujours d’imaginer quel rôle chacun tient dans la vie merveilleuse d’Amélie Piaser-Moyen  à Verdun sur Garonne et cela donne à chaque personnage un charge émotionnelle qu’il n’a pas forcément dans la vraie vie.
La voisine insipide et carrément insupportable devient une femme admirable et  le voisin lunatique, c’est rainman. Chacun est un héros ou un salopard, j’interchange les rôles quand je pense avoir fait une erreur de casting comme ce matin où finalement un voisin que je dénigrais un peu, s’est révélé beaucoup mieux que le second rôle dans lequel je l’avais cantonné à tort. D’autres ont dégringolé d’une marche ou deux, ils n’étaient pas du tout à la hauteur du premier rôle que je leur avais confié et je les ai reclassés figurants muets.
La vie est devenu un film.

Finalement je n’ai pas sauté à l’élastique, j’ai beaucoup trop peur.

Putain, ça penche.
On va rectifier le degré de la gite.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




samedi 21 mars 2020

samedi 21 mars. Cinquième jour.

Ce matin. En ouvrant les volets, l'avancée de toit sous la fenêtre du voisin de l'impasse. 
Putain, ça penche.
Il fallait bien qu’il y ait un jour où ce serait un coup de moins bien et c’est aujourd’hui, ce coup de blues qui nous fait peur car on sait qu’on ne  saura pas  aller contre et comment lui dire que ce n’est vraiment pas le moment. Alors il faut faire avec et gérer ses angoisses et ses coups de moins bien en sentant que l’environnement virtuel est aussi en train de de s’assoupir un peu, de se mettre en veille comme s’il n’y avait plus grand chose à se raconter et que les blagues tournent en rond comme les messages anxiogènes qu’on n’a plus envie de lire.
Je suis fatiguée de m’observer, d’être attentive à chaque éternuement, à chaque pique dans ma gorge, je suis fatiguée de passer mon temps à me rassurer.
Je suis comme tout le monde, pas plus courageuse et pas plus certaine de l’avenir que les millions de gens qui attendent que ça passe, que ça reparte, que ça nous quitte.
Ce matin, je pensais aux liens que nous avons avec les autres et qui ne se cassent jamais même si ils ont été abimés et qu’on aurait pu croire qu’ils n’existaient plus.
Et  j’en parlais avec Martine qui me disait combien ces liens étaient importants et qu’ils ne se rompaient jamais et que c’était précisément ce qui nous faisait tant souffrir, « on les active, les rendons  conscients, les enrichissons, les mettons en sommeil, les aimons, les haïssons… mais ils sont là. »
C’est tout le temps comme ça, mais en ce moment on a le temps d’y penser et en tirant sur les liens, on réveille les sentiments.

Jno  dit à Félicie que même si elle n’avait pas un  programme scolaire parfait, elle pouvait apprendre en ne faisant rien et que ses réflexions sur le confinement seraient comme un immense cours de philo. Félicie a eu un silence et Jno lui a dit qu’il suffisait de réfléchir à tout ce qu’elle vivait en ce moment et de s’en souvenir pour ses cours de philo en terminale et que tout lui semblera limpide car elle aura déjà compris bien plus que tout ce que le prof pourra lui enseigner.

Je vous saoule avec Souchon, j’ai mis Bashung dans mes oreilles et je me demande ce que ça va produire, peut-être qu’on me verra dans le Vercors faire du saut à l’élastique.
Bashung, ça me fait toujours rire dès que je pense à lui ou que je l’écoute car ça me ramène à un jour où nous étions à un guichet de banque pour ouvrir un compte et l’employée nous posait des tas de questions qui devaient servir à fiabiliser un code comme, le prénom de jeune fille de votre mère, la marque de votre première voiture et arrive la question, donnez-moi le nom de votre chanteur préféré. Là,  on n’a pas le temps de lui répondre qu’elle se met à nous dire que cette question lui  plait car elle lui permet de connaître un peu les gouts musicaux de ses clients et elle nous raconte, vous ne savez pas, l’autre jour quand j’ai posé cette question à une cliente qui était jeune, elle m’a donné le nom d’un chanteur qui n’est pas du tout de son époque, je n’arrive même pas à me souvenir de son nom au chanteur, c’est un vieux qui vient de mourir. En cherchant qui pouvait être ce vieux chanteur ringard qui venait de mourir, on avait trouvé que c’était Bashung et elle nous disait, vous encore, je comprendrais, mais ma cliente, elle avait pas l’âge pour aimer Bashung. J’avais renoncé à lui dire qu’on pouvait aimer des chanteurs plus vieux que soi et qu’heureusement que les trentenaires n’étaient pas tous des fans de Mat Pokora et à l’inverse, qu’on pouvait être vieux et aimer Angèle, Clara Luciani et aussi les Beatles et Bashung.
C’était le passage amusant de mon billet :  Bashung et la banquière.
J’ai fait de mon mieux pour redresser tout ce qui penchait et coincer la bulle au milieu du niveau.

Un simple mal de gorge et je me sens chavirer, je me sens bouchon sur la vague.
Demain, je saute à l’élastique.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

vendredi 20 mars 2020

Vendredi 20 mars, Quatrième jour.

Ce matin devant chez nous. Philippe nous a pris en photo. 

Putain, ça penche.
Mais un peu moins qu’hier où je m’étais  levée avec un mal de gorge qui a duré jusqu’à la fin de l’après-midi, un simple mal de gorge comme j’ai régulièrement et qui hier m’a envoyée toucher le fond de mon angoisse comme une grosse merde qui fait plouf et qui n’est plus rien qu’un déchet. J’étais presque ça, presque, comme dit Souchon que j’aime vraiment bien puisque je suis une bobo boomer, mais je l’ai déjà dit, et je suis peut-être seulement « presque ».
Donc cette nuit et ce matin, plus de mal de gorge et je semblais ressuscitée sauf que j’avais une infection urinaire. C’est rassurant, mes pathologies ordinaires n’ont pas battu retraite, cela donne de l’espoir dans notre bataille contre le Coronavirus, mes copains les Proteus Mirabilis sont toujours présents et n’ont même pas peur. Ce matin, pour la première fois de ma vie, figurez-vous que je les aimais très fort, ils venaient me dire, tout est comme avant, nous sommes là et nous continuons inlassablement à t’emmerder et à te fatiguer Coronavirus ou pas, et c’est là que je me suis dit, ce sont quand même mes meilleures potes mes Proteus Mirabilis, ils ne me lâcheront jamais. Je les ai soudain aimés.

La deuxième bonne nouvelle, c’est que j’ai de nouveau des poires dans mon assiette à fruits.
Je ne sais pas finir un repas sans manger un fruit.
Hier, nous avions mangé la dernière en nous la partageant comme toutes les autres d’ailleurs et même si l’on économise, il y a un moment où l’on ne peut éviter  la dernière moitié. C’était hier midi.
Et je l’avais dit à Philippe.
Et ce matin, nous avons en le premier coup de sonnette à notre porte depuis que nous sommes rentrés.
Philippe nous apportait des poires.
C’était la première fois que nous revoyions (j’ai bien pensé au i) un ami en vrai. La première fois que la sonnette sonnait depuis trois mois que nous sommes partis et six jours que nous sommes rentrés. Un petit rien dans du rien, une sonnette qui soudain a rempli le silence de la maison et est devenu un signal fort.
Nous sommes restés loin des autres malgré l’envie de nous serrer dans les bras, nous sommes restés longtemps à nous parler de loin, à nous photographier, à faire durer l’instant.
Nous allons continuer de couper nos poires en deux pour les faire durer en pensant à Philippe.

J’ai repris la lecture que j’avais abandonnée pendant les trois mois de voyage. À celles et ceux qui m’ont demandé si je peignais et si je lisais en voyage, j’ai déjà répondu que je ne peignais pas car le voyage me prenait presque tout mon temps et que le peu qui me restait le soir, je le consacrais à mes photos. Pour la lecture, c’était pareil, une fois que les photos étaient triées traitées rapidement, que le blog était en ligne, il était souvent presque minuit et j’avais sommeil et pas du tout envie de lire et cela ne m’a pas manqué. Nous ne lisions vraiment que l’Obs auquel nous sommes abonnés (nous sommes des boomers ) et les dépêches d’actualité qui tombaient.
Dimanche, j’ai pris un livre que j’avais sous la main, un livre que j’avais dû récupérer dans une boite à livres quand nous étions dans l’Aveyron pour accompagner Etienne qui était parti faire du bélo dans les étoiles.
Et je me suis mise à lire et je me suis mise à rire tellement ce livre est mal écrit, accumulant les facilités et les astuces de style comme dans une rédaction de bon élève. On a droit au jambes fuselés dont les bas crissent lorsqu’elles se croisent sous les regards des hommes assis aux tables voisines. Hier à la page 122 nous avons droit à la description des cristaux de givre qui animent de leurs dessins fantasques les larges baies vitrées (sic),, « Chaque tronc, chaque branche, chaque brindille était souligné d’un fin filet blanc qui en magnifiait la beauté. » C’est au moment où les personnages du roman allument un feu de bois dans la cheminée et que l’on attend le moment un peu chaud devant la cheminée sur les peaux de bêtes, et puis rien. Pas le rien que nous avons en ce moment et qui nous occupe, non le rien d’une écriture vide qui ne sert à rien, juste à nous faire rire.
Vous vous demandez pourquoi je lis un livre pareil, surtout pour rattraper trois mois d’abstinence ?  C’est celui qui m’est arrivé sous la main, c’est un livre de poche, cela signifie qu’avant d’être « en poche », il a franchi un certain nombre de ventes et que ça peut garantir d’un peu de qualité si tant de gens l’ont lu. Et bien il faut croire que ce n’est pas suffisant.
Et pourquoi je ne le laisse pas tomber ?
C’est parce qu’il y a un semblant d’intrigue qu’il me semble avoir devinée tellement elle est cousue à grands points et que je veux terminer pour savoir. Je lui donne encore la chance de m’être fourvoyée et de me surprendre.
C’est aussi parce que j’ai pensé qu’il n’y avait pas de raison de ne pas vous partager un moment drôle et qu’à l’occasion,  ça me ferait un paragraphe pour le billet d’aujourd’hui.

La dernière nouvelle du jour, c’est le printemps et tout le monde s’en fout.
C’est comme la météo le soir à la téloche. On dirait une farce.  
On se détache de nos rituels, on se détache de nos habitudes égoïstes, on se détache parce qu’on n’a plus le choix que d’aller aux essentiels.  
Mais on va s’attacher parce que ça penche et qu’il faut s’attacher pour tenir debout et que ça ne va pas mais que ça ira quand-même.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 19 mars 2020

Jeudi 19 mars. Troisième jour.

Attendre. 
Putain, ça penche.
Qu'est-ce que  nous  sommes fragiles… Un réveil dans la nuit avec la gorge sèche et qui pique un peu et me voilà embarquée dans un tourbillon d’angoisse.
Il ne se passe pas rien dans ce rien, il y passe nos angoisses qui maintenant ont toute la place pour se vautrer, s’étaler et nous dévorer.
Je doute parfois de ma force à les repousser, de ma force à être plus raisonnable que ces angoisses qui ont aussi fabriqué, modelé celle que je suis aujourd’hui. Sans elles, je ne peindrais pas, je ne ferais pas chier le monde à vouloir le refaire, je ne peindrais pas, je ne photographierais pas, je serais sans angoisse mais lisse et silencieuse.

Hier soir j’ai regardé La Grande Librairie et Sophie Nauleau qui était invitée à venir parler de son dernier livre, « Espère en ton courage ».
Tout allait bien et j’étais sous son charme, je voulais croire à tout ce qu’elle disait et me sentais encouragée par son ode au courage et son évocation du « If your Nerve, deny you, Go above your Nerve (Si ton courage te fait défaut, Vas au-delà de ton courage) de Emily Dickinson, jusqu’au moment où François Busnel parle de « La peste » de Camus comme d’une lecture du moment et qu’elle rétorque, oui mais peut-être pas en ce moment ou à moins de choisir l’endroit où l’on va le lire, moi je l’ai lu dans un lieu préservé et à l’abri de tout, à Luang Prabang. Et là, comment dire … Et bien déjà, Jno et moi, on a lâché un énorme éclat de rire sur le canapé et puis on s’est regardé consternés. Jno m’a dit, dommage, elle vient de perdre toute crédibilité. Oui c’était dommage de prendre Luang Prabang comme exemple de lieu privilégié, cela faisait même très ignare pour une intellectuelle qui semble ignorer que le Laos est une république communiste à parti unique, une sorte de petite Chine à la botte de la grande. À moins de séjourner dans les hôtels très chics et hors de prix de Luang Prabang et de n’en sortir qu’avec chauffeur pour aller visiter les lieux touristiques alentour, Luang Prabang n’a rien d’un lieu à l’abri de tout mais c’est vrai qu’il est préservé par le fric de l’Unesco. Elle a dû le voir ainsi Sophie Nauleau.
Je ne lui en rajouterai pas une couche en faisant remarquer qu’à l’heure du Coronavirus, ce serait aussi faire preuve d’un brin d’intelligence que de ne pas en parler comme d’un merveilleux lieu idéal pour la lecture de La Peste.
C’est dommage, comme l’a dit Jno, c’est vraiment dommage car non seulement cela lui a enlevé toute crédibilité mais pas qu’à elle, ça m’a foutu en l’air tout le reste de la soirée avec les autres invités, je n’arrivais pas à croire que François Busnel puisse continuer à dérouler son conducteur sans tressaillir. Alors après, je me suis foutue de tout, je n’écoutais pas, j’avais décidé que c’était nul à chier et ça m’a fait du bien, mon moral est remonté d’un coup, surtout au moment où Busnel a dit que La Grande Librairie s’arrêtait et allait redémarrer sur une autre forme, je me suis dit que c’était bien, ça m’éviterait de me poser la question de ne plus regarder cette émission.
C’est quand-même plus simple de regarder The Voice, on sait que ça pisse pas loin et comme ça on n’est déçu de rien, on n’a pas investi et on en a pour sa soirée.

Et comme c’est pas La Grande Librairie qui va nous remplir le frigo ni nous ramener Claude Francois ou Johny, je me fous des deux, j’ai changé de sujet dans ma tête et je suis passée au problème de comment faire des courses sans sortir.
Le Drive m’avait semblé miraculeux mais l’expérience de lundi dernier n’a pas été concluante, on arrive devant la porte de livraison au créneau horaire convenu et l’employé vous récite la liste de tout ce qui n’est plus disponible, une sorte d’air du catalogue, mais à l’envers et il ne vous reste plus qu’à prendre un caddy et à rentrer dans le magasin pour trouver ce qui manque car l’employé vous a dit, c’est possible que dans le magasin, il y ait des pommes de terre et du lait. Là, il n’y a que moi qui rentre, Jno attend à l’extérieur car il a l’âge qu’ils ont dit à la télé pour ceux qui peuvent mourir.
En attendant le jour où il faudra y aller et de savoir comment on s’y prendra, j’économise mes petites provisions faites lundi.
Pour le PQ, je rigole car Jno me cite toujours en exemple de grande consommatrice, enfin, il a cessé de le faire car au bout de plusieurs années, il a compris que ça ne servait à rien, je consomme et il s’est fait une raison. Et bien depuis lundi,  j’économise! La panne de PQ en ligne de mire m’a donné la main plus légère sur le déroulement du rouleau en attendant que les stocks reviennent.
L’exemple du PQ, c’est juste parce que c’est le plus rigolo, ça fait toujours rire, c’est dans le registre des valeurs sures.
J’économise aussi mes dents. Je fais gaffe de ne plus croquer de bonbon, de mastiquer sans forcer. Je me dis qu’il faut qu’elles durent et ne me lâchent pas.
Je descends l’escalier prudemment jusqu’à la dernière marche.
J’interdis à Jno tout usage du couteau à légumes, j’éplucherai seule jusqu’à la dernière pomme de terre. Pour le bricolage, je suis plus tranquille, il ne va pas s’y mettre aujourd’hui.
Je tiens mon iPhone bien serré dans ma main et je réfléchis quand je le pose sur la table pour qu’il ne glisse pas.
Tous nos gestes sont différents, tout est réfléchi.
Tous nos mots sont différents, nous économisons ceux qui sont inutiles, ceux qui peuvent blesser comme si demain n’allait pas exister et qu’il fallait s’aimer tout de suite pour de vrai.

Putain, ça penche …
Et comme on ne peut pas se tenir à la rampe, on va tous être champion de surf.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...