vendredi 17 avril 2020

Vendredi 17 avril. Trente deuxième jour.

Aujourd'hui 13h51. Le Français ont découvert le savon.

Putain, ça penche.
Y’a des mots bleus, des marionnettes, une senorita, une petite fille du soleil et celle qu’il a pas touchée. C’est celle-là qui est ma préférée car derrière un titre puritain et désuet se cache un texte et un ton d’un érotisme torride.

J’ai récité d’un coup :
Confiné
Couffin
Coffin

J’ai demandé à Jno si ça ne lui faisait pas quelque chose, il m’a dit, tu sais bien qu’en anglais, je vais moins vite que toi.
Je lui ai expliqué.
Oui mais, il n’y a qu’un mot en anglais, le dernier.
Oui mais, c’est l’horrible mot.  
Chaque fois qu’on me dit, confiné, je récite la suite dans ma tête, couffin, coffin. Je ne peux plus m’en empêcher. J’ai regardé l’étymologie de confiné et ce n’est pas la même que celle de couffin.
Pour couffin, c’est corbeille et pour coffin aussi.
Pour confiner, c’est moins clair, limite de penser que le mot est moderne et inventé.


Ce n’est pas depuis le confinement que je récite couffin, coffin, c’est depuis fin novembre, c’est depuis la mort d’Étienne.

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans la boutique des cercueils pour choisir, j’ai repensé à ce jour de janvier 1985 où nous étions dans Colombo, précisément le quartier de Pettah.
Nous y étions avec Lyseth car elle n’avait pas apporté de couffin pour Étienne et on espérait en trouver un sur le marché auprès des marchands d’osier, on trainait de marchands en marchands et il fallait expliquer ce qu’on désirait. Couffin, ce n’est pas un mot que je connais en anglais et en plus, à Sri Lanka, ce n’était pas du tout un objet utilisé  pour les bébés. Il fallait expliquer qu’on cherchait un panier, un basket for a new born.
J’avais dit à Lyseth, il ne faut surtout pas dire coffin, un coffin en anglais, c’est un cercueil. Il faudra expliquer et peut être se contenter d’un grand panier si on ne trouve pas le couffin. On avait fini par trouver, un couffin un peu raplapla, mais ça avait fait l’affaire.

En novembre, à Espallion, trente-cinq ans plus tard, c’était pour un coffin.
Toujours pour Étienne.
J’étais là et je récitais couffin, coffin comme une abrutie.
Cette fois-ci, c’était le bon mot, on ne pouvait pas se tromper.
C’était épouvantable.

Ces dernières semaines, ça me revient en boucle quand j’entends, confiné.
Confiné
Couffin
Coffin

Je suis allée faire les courses, la corvée hebdomadaire.
Je laisse mon vieux sur le parking et je plonge dans l’enfer.
Aujourd’hui c’était particulièrement réussi, les rayons étaient vides, plus de PQ, plus de pain grillé (par contre y’avait de la farine, l’engouement pour le pain maison a dû faire long feu), plus de savon, plus de thé en vrac.
L’ambianceur Inter Marché s’était surpassé, entre deux annonces pour le Covid, énoncées d’une voix caverneuse, il y avait les infos où ils annonçaient la mort de Christophe et ensuite, et bien, c’était Les marionnettes ou Les mots bleus.
C’était horrible.
Comme on dit dans ma famille, pas un pour rattraper l’autre et ça penchait très très beaucoup pour moi.
Dans ma tête toujours encombrée par mon mantra ou ma sourate (au choix) « confiné, couffin, coffin », j’ai dit , rentrer maison.

J’ai retrouvé mon vieux sur le parking, on est rentré à la maison.
J’ai rangé les courses.
J’ai rangé le mantra qui tournait dans ma tête.
J’ai envoyé la musique dans mes oreilles.

Par exemple être ailleurs
Avoir envie d'être ailleurs
Rien faire
Avoir envie de rien faire
Prendre des rues
Marcher dans des avenues
 Croiser des gens
Avoir des soucis d'argent
Sentir son coeur vide éperdument
Comme s'il ne pouvait plus sentir les sentiments

Putain, ça penche
Ça penche trop.
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

jeudi 16 avril 2020

Jeudi 16 avril. Trente et unième jour.

Aujourd'hui. 16h58

Putain, ça penche
Et ça penche même bien puisqu’on est le matin et que le matin c’est mauvaise humeur.

Le jeudi, c’est psy, comme le lundi, c’est ravioli.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille, depuis très longtemps pour moi.
Je vois ma psy sur l’écran de mon téléphone par WhatsApp. Dès le début du confinement, (je hais ce mot), je lui avais demandé de poursuivre nos séances de cette manière et elle en avait été d’accord. C’est assez curieux de zapper le trajet en voiture, la salle d’attente et le passage dans son bureau, mais je finis par m’y habituer et  sans doute qu’elle aussi. Ce qui me manque le plus, c’est l’intimité de son regard, de pouvoir y lire ce que mes mots déclenchent en elle, même si j’espère ne pas trop déclencher d’émotions, je sais que parfois il y en a qui passent et j’ai besoin de les voir.  Sur l’écran ce n’est pas lisible et je suppose qu’à l’inverse, ça doit lui manquer aussi.
Nous sommes toutes les deux déstabilisées par ce nouveau modus operandi, il y a une égalité qui me rassure.

Lorsque j’évoque des entretiens avec un psy, je ne peux m’empêcher de me souvenir d’un parent qui m’avait dit, mais on ne raconte pas ça publiquement, ce sont des choses qu’on dit seulement à son psy. Le « ça » que j’avais raconté publiquement dans un billet de blog m’avait alors valu le bucher et il se trouve que lorsque je l’avais raconté, je ne l’avais jamais dit à un psy au préalable. Parfois, on ne décide pas de l’ordre d’arrivée de ce que l’on veut raconter si pour autant, on peut décider qu’il y a un ordre et surtout décider pour les autres.
Alors maintenant, c’est imprimé dans ma tête cette idée qu’il y aurait des choses qu’on ne peut dire qu’à un psy mais ça ne correspond absolument à rien car je ne décide  pas de la hiérarchie de ma parole.
Je repense à tout cela car en ce moment, j’ai des nouvelles d’eux tous les jours.
Je n’ai rien demandé qu’à disparaître de leurs préoccupations mais ils n’ont sans doute rien à faire et échangent leurs photos, leurs réflexions faussement complices et comme ils m’ont incluse dans leur mailing list, je profite de tout cela malgré moi.
Hier, ils ont envoyé des photos de 1962.
Je me suis vue petite fille de six ans au milieu d’une réunion de famille de plus de cent personnes.
Une petite fille qui semblait responsable de ses deux frères.
Cela m’a provoqué un sentiment neutre, je n’avais pas pris de claque sur cet envoi-là  jusqu’à ce que je lise mon prénom dans la phrase d’un mail reçu parmi le flot qui a suivi.
La claque est arrivée, bien envoyée, bien reçue.

Jno m’a dit, ils n’ont pas appliqué la méthode soviétique et découpé ta tête sur la photo ?
Puis après avoir éclaté de rire, il m’a regardée avec un sentiment qui débordait de ses yeux et m’a dit, ça me fait tellement de peine pour toi.
Ma psy aura beaucoup à manger cet après-midi.

Izia dans les oreilles. Elle chante Calvi, Calvi et moi j’entends Quelle vie, quelle vie …

Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Luis Sepulveda, ça me touche car c’est le Chili qui revient me bousculer, la mort d’Allende et la naissance de Gwen.
Luis Sepulveda, il disait : « Raconter, c’est résister ».
Faut s’en souvenir et il faut raconter. Tout raconter.

Rien n’est drôle dans mon billet, c’est le matin morose pas rose du tout.
Il faut aller à demain et demain ça fait si loin.
Il faut avoir envie d’aller à demain.

Des larmes, des larmes, des larmes, des larmes roulent sur tes joues
Tu ne sais pas pourquoi tu pleures t'as l'impression qu'on t'ignore
Quitter la fête avant la fin, claquer la porte avec fracas
On ne s'inquiétera pas pour toi tu fais ça deux fois sur trois
Des émotions qui montent trop vite
Les sensations elles tombent trop vite
Passer du rire aux larmes si vite
Les sentiments pressés sans suite
Le parfum qui t'enivre trop vite
Passer du rire aux larmes si vite

Izia dans les oreilles
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 15 avril 2020

Mercredi 15 avril. Trentième jour.

Aujourd'hui. 14h22

Putain, ça penche
Let’s dance

J’ai commandé des fraises, une commande groupée avec les voisins.
Vingt barquettes.
J’appelle le producteur.
Il me dit, j’y comprends plus rien et  puis silence. J’attends un moment qui me semble vraiment long, je me dis que les gens de la terre ont des silences qu’il faut respecter mais comme ça dure plus qu’un silence de taiseux, je me dis qu’on a été coupé et je lance, vous êtes toujours là ? Il me répond, oui mais rien de plus. J’en reviens donc à sa dernière phrase où il me disait qu’il n’y comprenait plus rien et dis, c’est à quoi que vous ne comprenez plus rien ? En même temps je pense que je ne vais pas faire de l’écoute bienveillante avec le producteur de fraises mais c’est trop tard, j’ai posé la question et il me répond, je n’y comprends plus rien, on est débordé de commandes alors qu’il y a un an on était des gros connards qui polluaient. À mon tour de faire un silence gêné, mais il ne remarque pas mon silence car il continue et me dit, vous vous rendez compte que ce week end on a tué une vache et un veau et qu’aujourd’hui  mercredi,  ça y est tout est vendu, il aurait fallu tuer une vache et un veau de plus.
Je suis méga muette, je veux rediriger sur la commande de fraises en lui disant, vous savez, moi et la viande … il me dit, oui, je sais mais c’était pour dire.
Et, ouf, on est repassé aux fraises.

Ce matin Jno m’a dit, si ça se trouve, c’est pas un virus, ils nous racontent une histoire de virus parce que c’est la seule idée qu’ils ont trouvée pour expliquer que les gens tombent comme des mouches et nous enfermer comme des rats, mais en vrai, ils ne savent pas ce qui se passe.
Des mouches, des rats, ça faisait une image un peu dégueulasse au réveil, surtout mélangée à  ma mauvaise humeur.
Et il me dit, si ça se trouve y’a rien. Et on est parti sur Souchon ;

Et l'angélus
Qui résonne
Et si en plus
Y'a personne

Ce n’était pas à mourir de rire, mais c’était une diversion sur l’un des plus beaux textes de la chanson française.
Et j’en ai profité pour rappeler à Jno que même si il avait gagné un mois pour m’appeler « petit chou », il ne devait pas imaginer que j’allais oublier. C’est juste un mois de gagné.

Ce matin, j’avais rendez-vous avec mon médecin.
Normalement c’est un moment banal, mais ce matin, ça avait des allures de fête.
Jno m’a sorti la voiture du garage, parce que c’est trop stressant pour moi de voir des murs en face du pare-brise, et puis je lui ai dit, je vais y aller toute seule. J’étais tellement contente de conduire ma voiture dans la campagne. C’était les vacances sauf qu’il n’y avait pas un vacancier sur la route, j’étais seule à rouler entre les champs avec le soleil et la musique à fond dans la voiture. Je n’aurais jamais imaginé une telle impression de liberté. En quinze minutes, je me suis fait le road movie du siècle, j’étais Thelma et Louise à moi toute seule.
Et à l’arrivée, quand mon médecin a ouvert la porte de la salle d’attente, j’ai rencontré Le Clown. Il a surgi masqué, emballé dans une immense blouse verte qu’il avait ajustée avec du scotch de chantier, à la fois sérieux et désemparé.
J’ai éclaté de rire.
Lui aussi.
Il est rentré dans son bureau et m’a dit, on va essayer d’être sérieux mais il riait encore. Il n’avait pas osé la charlotte mais elle n’était pas loin, méduse verte, posée sur l’étagère derrière lui. Je n’ai pu qu’imaginer.
J’ai repensé aux photos des familles pendant la guerre, j’ai repensé qu’on pouvait rire sans trahir.

Et je tourne autour de l'île où elle vit
Je tourne, de toute ma mélancolie
Elle est mon chou chéri
Elle ignore tout de ça
Elle est mon sugar baby love
Elle le sait même pas
Elle le sait même pas


Je reçois toujours tous les échanges de mails de ceux partagent leurs photos et leurs échanges mondains.
À chaque fois, je me reprends une claque, un coup derrière la tête qui me fait pencher.
C’est la quarantième et unième claque depuis vendredi dernier.
Demain, c’est jeudi, c’est le jour de la psy, elle va avoir à manger.

Putain, ça penche
Je reprends du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 14 avril 2020

Mardi 14 avril. Vingt-neuvième jour

Celle qui nous sonne le départ de la journée.

Putain, ça penche.
Pas de Pchitt orange
Pas de clopes
Pas d’alcool
Pas de nez rouge en vue
Je me suis mise Adamo dans les oreilles, ça donne une idée du degré de la gite.

Je cherche un nez rouge, pas celui que je me mets sur le nez, j’en cherche un sur un nez d’en face.
On s’en est repris pour vingt-huit jours, pas un mois, vingt-huit jours.
On est exactement à la moitié de ce qu’on fera en tout, si on arrête au 11 mai.
On est le 14 avril et ça fait pile un mois que nous sommes rentrés de voyage.
J’ai une liste d’envies sur Netflix pour tenir six mois, j’ai ma bibliothèque YouTube pleine à exploser et tombe la neige, triste certitude, tu ne viendras pas ce soir.

Où est mon nez rouge, celui qui me fera tellement rire que je lui dirai, arrête, je vais me pisser dessus.
Peut-être que demain, mon nez rouge arrivera par surprise, il faut toujours se dire que l’impossible peut arriver puisque c’est exactement ce qui nous arrive en ce moment. L’impossible est dans notre vie.
Je n’ai pas rencontré de nez rouge irrésistible mais j’ai un petit début de nez rose avec mes voisins.
Il faut être honnête et reconnaître qu’il y a du progrès depuis un mois.
Je leur ai fait des masques en tissus. Ceux qui me font penser aux chaussettes des soldats qui mourraient dans les tranchées.
La voisine du chien qui ressemble à un rat (le chien) et qui en avait demandé deux, n’a toujours pas sorti la tête par sa fenêtre.
Les autres se sont nettement déridés avec des amorces de sourires, des chocolats et des bottes d’asperges. Ils ne me font pas encore rire, ils m’ont fait sourire et je leur ai fait cadeau de mes sourires en retour.
Je leur ai décerné un nez  rose.

Il aura fallu plus de soixante ans et l’horreur de cette épidémie pour que je comprenne que les sourires que je voyais sur les photos des années de guerre, étaient de vrais sourires.
Je n’avais jamais compris que des femmes et des hommes puissent sourire alors que c’était la guerre, l’horrible guerre que l’on apprenait à l’école et que l’on voyait dans les films.
Les bombes tombaient sur Londres, les juifs se faisaient gazer à Auschwitz, les résistants mourraient sous la torture et les gens souriaient sur les photos de famille, on les voyait boire des verres, se prendre par la taille, rigoler en narguant l’objectif. Cela avait toujours été incompréhensible pour moi jusqu’à ces derniers jours. Ces gens qui s’amusaient devant l’objectif me semblaient des traitres, s’ils souriaient c’est qu’ils étaient pétainistes et dénonçaient leurs voisins juifs à la police,  je faisais ce raccourci.
J’imagine qu’un jour mes arrière-petits-enfants regarderont la photo que Philippe a faite de Jno et moi devant sa fenêtre et se diront, mais comment pouvaient-ils rire ? Comment pouvait-elle avoir l’air si heureuse ?
Aujourd’hui, je comprends que l’on peut vivre une tragédie et avoir des moments de rire, des moments de complicité et d’amour.
Il m’aura fallu tout ce temps et le coronavirus pour avoir la lecture des photos de famille en temps de guerre.

On a le droit de se faire rire.
On peut rigoler sans trahir.

Plutôt qu'd'aller chez le masseur elle invitait le premier baigneur
A tâter du côté de son cœur, en douceur, en douceur
En douceur et profondeur
Z'étaient chouettes les filles du bord de mer
Z'étaient chouettes pour qui savait y faire

Adamo m’aura fait rire.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 13 avril 2020

Lundi 13 avril. Vingt-huitième jour.

Aujourd'hui. Presque Istanbul. 

Putain, ça penche
La mauvaise humeur du matin.

Il faut se remettre dans la routine, celle qui permet de tenir, celle qui est une bouée de sauvetage à laquelle on se raccroche pour faire passer ce temps qu’on n’a plus l’âge de souhaiter faire passer à cette vitesse.
Que restera-t-il de nous à la fin de ce temps perdu ?
Ce temps que  je comptais et économisais en le dégustant, aujourd’hui, on ne le compte plus, on le laisse se débobiner et se débiner dans un gâchis immonde.

On se tient à notre routine, Conrad dit que c’est ce qui sauve le marin quand il s’embarque et sait qu’il ne reviendra pas au port de départ avant un ou deux ans, c’est la routine, bénie soit-elle. Au bout de quelques jours, le marin sait ce qu’il doit faire au quotidien ; il le fait comme si c’était ce qu’il y avait de plus important au monde ; et savoir qu’il doit accomplir telle ou telle tâche le préserve de la solitude, de l’enfermement et du désespoir qui tôt ou tard l’assailliront. C’est l’écrivain espagnol Javier Marias qui en parle aujourd’hui dans l’Obs en citant Conrad de mémoire.

Alors on commence dès le réveil grâce à l’horloge de la tour qui sonne deux fois l’heure, à l’heure puis à l’heure plus cinq minutes et aussi les demi-heures. L’heure sonnée deux fois, c’est pour les sourds, les paresseux, les distraits ou exprès pour nous qui avons fixé de nous lever aux cloches du deuxième neuf heure.

Ce matin, quand ça a sonné, Jno m’a dit, déjà et je lui ai répondu, enfin. Je lui ai expliqué qu’on ne pouvait plus dire, déjà, que cet adverbe n’avait plus de sens dans une vie enfermée et que ce serait plus judicieux de dire, enfin. Il s’est levé et m’a dit que c’était trop tôt pour commencer une conversation limite philosophique et que je ne devais pas perdre de vue que le matin, j’étais de mauvaise humeur et qu’il avait envie de pisser.

Ensuite routine du petit déjeuner qu’on se permet de légèrement varier en prenant deux fois par semaine un petit déjeuner backpacker en lieu et place des biscottes beurre confiture miel. La variation backpacker, c’est un muesli aux fruits frais et au yaourt, c’est ce que tous les restos des lieux historiques du tourisme des années soixante-dix et quatre-vingt, proposent aux routards. Vous trouverez ce menu petit déjeuner à Kuta, à Hikkaduwa, à Goa, à Varkala, à Luang Prabang, à Varanasi, partout où les routards sont passés, alors on se fait un petit coup de voyage au muesli, deux fois par semaine et c’était ce matin.
Moi, ça me rend quand-même un peu triste car je me demande si je le referai en vrai.

Ensuite, j’ai zoné dans la maison pour ne pas dire que j’ai failli tourner en rond.
Alors, j’ai fait les poils des jambes et puis j’ai quand-même tourné vraiment en rond pour faire passer ma mauvaise humeur.
J’ai réfléchi à ce que je pourrais préparer pour déjeuner, une idée de gourmande mais qui ne fasse pas prendre dix kilos et qui corresponde à ce que j’ai dans mon frigo. C’est un truc qui m’emmène ailleurs la bouffe, je trouve que c’est créatif, j’attache de l’importance aux couleurs de ce que je cuisine.
Et puis on a mangé en dix minutes ce que j’avais mis deux heures à faire.

On a regardé le JT. 
Aujourd’hui ça faisait sketch comique.
Ouverture sur l’appel à délation dans les cités HLM.
Ensuite portrait d’une famille confinée. Trois filles bien propres sur elles qui nous confient leur expérience de scolarité sur l’écran et leur maman toute amidonnée et bien coiffée,  filmée assise sur son fauteuil Louis XV ou se déplaçant toute raide sur le parquet en marquèterie. Après on les a vus se dégourdir les jambes en faisant un petit tennis dans la cour de leur logement.
C’était le moment le plus drôle du JT, je me suis jetée sur Jno en rigolant et en lui disant, tu vois, ma trouille existentielle, c’était de me retrouver comme la maman amidonnée.
Mais ce n’était quand même pas drôle car on avait sauté sans transition des cités HLM à l’appartement des nantis confinés.
Et le bouquet final a été assez réussi avec la déclaration de Ursula
von der Leyen, la Présidente de la Commission Européenne, les vieux doivent rester confinés jusqu’à fin 2020.
Et ils ont interviewé des vieux qui avaient l’air désespéré.
C’était horrible.
Là, j’ai vraiment penché très fort, j’ai pensé, si on doit rester enfermés jusqu’à  la fin de l’année et qu’en plus ils nous interdisent de sortir à deux, ça va être dur de ne pas avaler trois tubes de Lexomil d’un coup.
J’avais énormément penché en rassemblant les deux éventualités car il faut reconnaître que c’était un peu violent et extrême.
Et puis j’ai eu l’idée qui sauve, j’ai tapé «Ursula von der Leyen âge» dans Google et le chiffre qui est apparu m’a redonné une bouffée d’envie de vivre, elle a soixante et un ans !
J’ai mis mon nez rouge et j’ai dit à Jno, tu sais quelle âge elle a cette bouffonne ? Soixante et un ans !!! Et après on a rigolé en se tirant la langue entre nos deux bureaux.
C’était bon, un coup de Google chrome et je penchais moins.

Et on est allé faire notre balade réglementaire et réglementée, j’étais tellement contente que j’en ai oublié de faire mon attestation et que j’ai franchi la porte clandestinement.
Sur le chemin de la balade, j’ai raconté à Jno que cette semaine, j’avais reçu plein de mails de ma famille car un cousin de mon père était mort.
J’ai été suprise de constater que j’étais  toujours dans leur mailing list et je me suis bien gardée de leur répondre ou de me manifester. La dernière fois que j’ai répondu au mail d’un cousin, ça m’avait valu d’être mise au bûcher comme une sorcière. Deux ans plus tard, comme je n’ai pas grillé dans les flammes, je ris d’être témoin silencieuse de leurs envois de mails charmants et de leurs photos de famille. 
Comment peuvent-ils m’associer à leurs échanges ?
Rien n’est pardonné.

Nous sommes rentrés chez nous, j’avais remis mon nez rouge.
C’était bien.
Jno m’a dit, je crois qu’à la fin du confinement, on connaîtra Verdun sur Garonne aussi bien qu’Istanbul.
C’est pour une phrase comme celle-là que je  trouve mon compagnon brillant, il sait gérer ce qui est épouvantable, il trouve exactement le moment pour sortir une réflexion à la fois absurde et géniale.
Et c’est toujours mon silence qui y répond car il n’y a plus rien à dire après un coup pareil.

Hier, mes enfants sur l’écran.
La robe de chambre d’Ernesto trop courte aux manches.
Le regard profond de Félicie
Le bavardage incessant de Ryan en trois langues.
L’économiste n’est pas medium.
Ce sont eux qui nous font rire.
La musique dans ma tête pour compartimenter le temps qui passe.

Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an ?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
Je sais me contenter
de petites choses à présent.

Putain, ça penche
Ça va pas mais ça va aller.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




dimanche 12 avril 2020

Dimanche 12 avril. Vingt-septième jour.

Aujourd'hui. 15h47

Putain, ça penche.
C’est Pâques.
Pâques ne changera rien, c’est une photocopie de la journée d’hier, de celle d’avant d’hier et des autres, c’est toujours une journée de merde.

J’ai dit à Jno qu’il fallait faire des projets, qu’il fallait imaginer des choses qu’on ferait quand on se sortirait de cette mélasse et je lui ai dit, tu devras m’appeler « petit chou ». Il m’a dit, ce n’est pas un projet ! C’est juste une idée et en plus c’est totalement idiot, je ne vais pas t’appeler comme ça. Je lui ai expliqué que c’était un projet, complètement extravagant mais que c’était nécessaire. Il fallait que dans quelques années, quand il m’appellerait « petit chou », ça ait l’air absurde,  mais bien moins absurde que la situation d’aujourd’hui.
Il faut aller vers le plus pour sentir le moins plus tard.
Pencher beaucoup aujourd’hui pour pencher moins demain

On est resté sur ce « petit chou »  et il n’a pas dit non.
J’espère qu’il va vite m’appeler « petit chou ».

Après on s’est dit que les trois mois de voyage n’avaient été qu’une fenêtre dans nos douleurs, mais qu’on avait eu cette fenêtre et qu’il faudrait toujours se souvenir combien nous avions été heureux.
J’ai dit à Jno quelque chose que je ne lui avais jamais dit avant, pas par pudeur, simplement que cela ne m’était jamais apparu aussi évident.
Quand ça penche, il ne dit rien d’inutile, il rassure.
Quand ça penche, il sait faire, il est même brillant.
Je lui ai dit et il m’a répondu, oui, je crois que je sais mieux gérer les situations critiques que la vie banale de tous les jours où je dois être assez ordinaire.
Je lui ai confirmé qu’il pouvait effectivement être ennuyeux.
La chance, c’est que notre vie a rarement été banale et fade et qu’il a donc plus souvent eu l’occasion d’être brillant qu’ordinaire.

J’écoute beaucoup de musique et il y a parfois des phrases qui résonnent, des mots qui semblent être là juste pour la phrase que j’écris.

Je lui dirai les mots bleus
Ceux qui rendent les gens heureux
Une histoire d'amour sans paroles
N'a plus besoin du protocole
Et tous les longs discours futiles
Terniraient quelque peu le style
De nos retrouvailles
De nos retrouvailles

Mes enfants me manquent, les grands, les petits et mon absente.
Sur mon manque, je mets mon nez rouge.
Je ris.
Je pleure.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 11 avril 2020

Samedi 11 avril. Vingt-sixième jour.

Le miracle de l'ongle.

Putain, ça penche.
Demain, je vais faire un poulet rôti.
Mon four est vegan, il n’a jamais vu de viande.

J’achète mes poulets déjà rôtis sur le marché de Montauban et donc ça fait quatre mois que je n’ai pas mangé de poulet rôti et j’ai décidé d’en faire cuire un dans mon four vegan.
Je suis allée chez le boucher. Expédition courageuse en ces temps de virus et doublement courageuse pour quelqu’un qui ne mange pas de viande à l’exception du poulet car le poulet, c’est une exception décidée comme le sont les exceptions, on ne les explique pas.
J’ai passé trente minutes sur le trottoir dans la file d’attente et quand ça été enfin mon tour, j’ai dit, je voudrais un poulet. Le boucher a pris un poulet et j’ai demandé, il est prêt ? Il n’a pas entendu ce que je lui disais car j’avais un masque sur le visage et lui, il avait une visière devant le visage. Lui ça ne l’empêchait pas de m’entendre mais ça lui faisait une voix caverneuse qui faisait peur. J’ai renouvelé ma question, il est prêt ? Et de sa voix qui sortait de derrière l’écran en plastique fixé à sa casquette,  il m’a dit, non, il faut le faire cuire. Je me suis sentie la reine des connes, je voulais juste savoir si le poulet était prêt à cuire parce qu’avec son étiquette « poulet du Gers » collé au cul, je voyais bien qu’il était cru.

Ça m’a rappelé un jour en Inde, où j’avais eu envie de cuisiner du poulet mais je ne voyais  pas où je pouvais en acheter. J’avais demandé à nos voisins et ils m’avaient indiqué le chicken corner, pas loin dans Nehru street. J’avais facilement trouvé le lieu car il y avait sur la rue des poulets dans des cages.  J’avais demandé quatre cuisses et j’avais attendu le mec qui avait disparu en partant à l’arrière de l’échoppe. J’avais attendu devant un gros tronc posé verticalement sur le sol. Et puis soudain et heureusement sans prévenir, le mec était revenu avec un  poulet piaillant qu’il tenait par les pattes et lui avait tranché le cou sur le billot devant moi. J’avais les jambes coupées et le seul truc qui  m’est venu à l’esprit, c’est que quatre cuisses, ça allait faire deux poulets et j’ai donc dit au mec que finalement, deux cuisses et deux ailes, ça m’irait bien. Il a tout plumé, découpé et quand il m’a tendu le sac dans lequel il avait mis ma commande, c’était horrible, c’était tout tiède.
Je suis revenue à l’appartement en me disant que je n’étais pas en état de le cuisiner et de le manger, que j’allais mettre le sac dans le frigo pour oublier un peu ce qui s’était passé.

J’ai remis mes sandales de trek hier et j’ai regardé mes pieds, surtout mes ongles.
Depuis quatre ans, j’ai l’ongle du gros orteil gauche tout moche, tout rongé. J’ai consulté trois médecins qui m’ont tous dit que ça ressemblait à une mycose et qu’ils allaient me traiter pour et qu’on verrait bien. J’ai donc appliqué tous les traitements locaux prescrits et ça n’a rien fait. Seul élément positif, ça n’a jamais empiré.
À l’automne dernier, je l’ai remontré à mon nouveau généraliste en comptant sur son oeil neuf pour avoir un diagnostic et il m’a dit, ça fait mycose mais comme vous avez épuisé tous les traitements locaux, je vais vous prescrire un traitement par voie générale. Jusqu’à présent, ce traitement ne m’avait pas été proposé car il n’est pas anodin, il peut avoir des conséquences hépatiques graves, il faut donc faire un bilan sanguin avant et dans les trois mois qui suivent et à la fin des six mois du traitement. Il me dit aussi qu’il faut faire un prélèvement sur l’ongle pour faire un analyse biologique et confirmer la mycose supposée.
Je fais tout, je démarre mon traitement bien que le biologiste ait dit que l’analyse de mon prélèvement ne parle pas en faveur d’une mycose. Le généraliste me dit, continuez tout de même le traitement puisque vous n’avez pas de contre-indication, on ne sait jamais.
Trois mois plus tard, il me demande de refaire faire un prélèvement de mon ongle abimé pour avoir un deuxième avis de biologiste puisque je ne constate pas d’évolution malgré le traitement. La deuxième analyse n’apportant rien, le résultat n’est toujours pas en faveur d’une mycose, mon médecin me dit d’arrêter le traitement et qu’on verra ce qu’en pense un dermato, à mon retour de voyage.
Avant de partir, nous sommes allés nous faire faire des pieds tout neufs chez une pédicure, le rituel d’avant départ comme on ferre un cheval avant une longue randonnée.
La pédicure regarde mon ongle et fait des diagnostics qui me font frémir puis  termine en disant, c’est quand-même dommage d’avoir des  pieds jolis comme j’en vois rarement et que cet ongle soit abimé. Vous devriez le soigner avec des huiles essentielles, il faut mettre matin et soir des gouttes d’huile de tea tree sur votre ongle, c’est très efficace, vous verrez.
Je lui dis, oui. Mais je sais bien que je ne le ferai pas car nous partons pour trois mois de voyage et jamais je ne pourrais soigner mon ongle matin et soir.
Et nous sommes partis en voyage et j’ai oublié mon ongle.
Un soir à Luang Pragang ou à Pakbeng, je ne sais plus où, j’ai regardé mon pied avec son cauchemar d’ongle et comme dans un conte de fée, j’ai vu mon ongle qui  repoussait gaillardement, tout neuf, tout beau.
Je n’avais jamais mis l’huile essentielle, je n’avais plus rien fait.
Aujourd’hui mon ongle a repoussé presque entièrement et il est sain, guéri.
C’était vraisemblablement une mycose malgré les analyses négatives des labos,  le traitement par voie générale a été efficace mais il fallait être patient.
Je me suis dit que si j’avais suivi les conseils de la pédicure et appliqué l’huile essentielle de tea tree matin et soir, j’aurais crié au miracle de l’huile essentielle.
J’y aurais cru dur comme fer puisque j’en avais la preuve.
Et j’aurais raconté une autre histoire.
Comment aurais-je su que l’huile essentielle n’y était pour rien ?
Les raisonnements scientifiques sont très compliqués mais parfois on a l’impression qu’on peut vivre ces raisonnements dans notre quotidien.

Putain, ça penche
Moins qu’hier
J’ai récupéré mon ongle.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...