lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars. Quatorzième jour.

Grigris du quatorzième jour.

Putain, ça penche.

Le temps est long, aujourd’hui c’est seulement lundi et hier je n’ai pas eu l’impression que c’était dimanche. Il va falloir s’y faire, c’est ce qui me fait tenir, me dire qu’on va prendre l’habitude car on prend l’habitude de tout et on est capable de se ré-inventer des vies, il paraît que ça peut se faire dans un délai de deux semaines, alors l’habitude est pour bientôt, exactement pour demain midi.

Hier,  j’ai demandé à Jno s’il pensait que les gens allaient changer. C’est une question obsédante pour moi, savoir comment on va s’en sortir. Je suis plus perturbée par le « comment » que par le « quand » et si je suis autant perturbée c’est que je ne sens aucune solidarité se mettre en place, je ne sens pas que mes voisins se préoccupent les uns des autres, je les vois passer devant nos fenêtres, ils passent et repassent sans jamais un geste ou un regard.
Jno m’a dit que rien ne changerait, que si nous avions parfois échangé quelques mots, ce n’était que des relations éphémères et sans vrais sentiments, il me dit qu’aujourd’hui, nous sommes dans le dur des relations parce qu’il n’y a plus de place pour faire semblant. Il m’a dit, tu te préoccupes bien plus des autres que les autres ne se préoccupent de toi.
C’était un peu plombant comme conversation et ça nous a fait pencher un peu.
Pour ne pas trop pencher, Jno m’a raconté l’histoire du bon virus, la virus qui ne rend pas malade et qui ne risque pas de faire mourir, il avait imaginé un virus qui nous ferait du bien, qui nous donnerait du plaisir et nous rendrait bon. Le virus qui nous rend tous « mon bébé, mon amour ».
Cela m’a permis de m’endormir moins sombre et de moins penser, de moins  pencher.

Ce matin, j’ai trouvé le jour triste et je me suis dit, c’est triste comme un lundi mais ça ne fonctionnait pas vraiment puisque je ne voyais pas la différence avec le dimanche d’hier.
J’ai tenté le lundi au soleil, mais c’était presque la neige par la fenêtre. Presque, car à Toulouse ou à Montauban, je n’ai jamais  vu de la vraie neige, c’est toujours presque, comme pour Souchon.
J’ai tenté les réseaux sociaux qui semblaient eux aussi désertés.
Je suis encore allée demander son avis à Jno, espérant que comme hier soir il aurait l’idée qui sauve pour ne pas trop pencher mais il a été moins brillant et m’a dit, les gens n’ont rien à dire, ils n’ont pas d’imagination.
Alors, j’ai téléphoné à une copine qui m’a dit que samedi quand je l’avais appelée, ça l’avait tirée de son marasme et elle était sortie se balader pendant l’heure autorisée. Elle ne se doutait pas qu’en me le disant, elle me sortait à l’instant de la tristesse poisseuse qui me faisait pencher.

Sa sortie de marasme m’ayant redressée, j’ai eu envie d’une expérimentation culinaire.
Jeudi quand j’ai récupéré mes paniers de légumes auprès du maraicher, j’avais tout en double car j’avais pris deux paniers pour tenir la semaine et que chaque panier avait un contenu imposé et  par conséquent deux fois le même si on achète deux paniers.
Ce que je n’avais pas prévu c’est que le maraicher allait déjà mettre en double dans chaque panier, deux paquets de blettes, deux bottes de radis …
Pour les blettes, ça allait, je me suis organisée à cuisiner les côtes et les feuilles séparément et j’ai imaginé une déclinaison de quatre plats. Faut aimer les blettes mais si on aime, c’est super bon et si on aime moins, c’est bon tout de même. Nous on aime, donc je ne sais pas pourquoi j’envisage le « on aime moins », sans doute pour mes lecteurs et aussi parce quand on s’est connu Jno et moi, lui il aimait pas trop. (Maintenant, il aime).
Donc pour mes quatre paquets de blettes, deux de vertes, deux de rouges (je vous rappelle que j’avais tout en double et donc en quadruple), c’était plié, mais pour les radis si on a commencé à les manger de bon cœur,  on s’est rapidement rendu compte qu’on ne viendrait jamais à bout des quatre bottes de radis, surtout sans pain. Il fallait trouver une idée et je me suis dit que je pouvais peut-être les faire cuire même si ce n’est pas dans les habitudes. J’ai vérifié sur internet que le radis n’était pas classé en produit toxique ou plante vénéneuse une fois cuit et j’ai fait une  poêlée de radis au wok.
Le bilan de cette recette rare c’est que c’est assez long à cuire, que ça reste rose et joli à la cuisson, que ça a toujours le goût de radis qui ressemble à du navet et que c’est même assez fin avec des blancs de poulet à la crème.
On espère que pour jeudi prochain, le maraicher ne va pas nous en remettre car entre la soupe de fanes, ceux à la croque au sel, les cuits de midi et ceux qui restent pour demain car ça ne diminue pas à la cuisson, on a une overdose de radis.
En y repensant je me dis un truc un peu con qui me fait rire toute seule, c’est peut-être préférable d’avoir une overdose de radis que de choux ! Quatre choux ...

Hier soir on a attaqué une série sur Netflix, The Crown.
J’ai hésité pour choisir, j’avais demandé à Elisabeth des conseils que je n’ai pas suivis pour ce choix. (Mais en écrivant son prénom Elisabeth, je me dis que ça a forcément dû jouer ! ). J’avais peur d’une série trop noire et angoissante alors j’ai choisi The Crown pour ses très bonnes critiques et surtout pour sa longueur, trois saisons, trente épisodes. Si on en regarde deux par soir chaque soir, ça nous amène à la fin de la deuxième période de confinement.

Il faut avoir des objectifs et ne pas compter en jours.
Il faut compter en épisodes qu’on regarde par deux, en paquets de blettes qu’on décline en quatre repas et en dizaines et dizaines de radis qu’on optimise crus et cuits.
Il ne faut plus compter.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.






dimanche 29 mars 2020

Dimanche 29 mars. Treizième jour.

Cet après-midi, les bords de Garonne. Les coupes de peupliers qui vont devenir palettes et cagettes.

Putain, ça penche.

Il est né hier.
Il s’appelle Éthan.

J’aimerais tellement avoir uniquement de la joie et pouvoir dire, félicitations aux heureux parents et hop, on est heureux, ils sont heureux.

J’ai une douleur qui revient en force car Éthan est né orphelin, il est le fils d’Étienne.
Le 28 mars 2020 ne pourra jamais effacer le 22 novembre 2019, le jour où Étienne est parti faire du bélo dans les étoiles.
La douleur a de nouveau surgi et nous défonce la gueule en nous faisant pencher entre le bonheur et la douleur.
Putain, ça penche tellement je pleure.

J’ai immédiatement aimé qu’Éthan s’appelle Éthan car c’est Étienne et Nuwan à la fois, c’est Étienne dans la totalité de ses deux prénoms, Nuwan, celui de sa naissance et Étienne, celui que ses parents lui ont donné en janvier 1985 au bord de l’océan Indien.
Je ne sais pas si c’est pour cela que sa maman l’a appelé Éthan. Je ne sais pas, je n’ai pas demandé. Pour moi, c’est ainsi, c’est une évidence.

Il ne faut plus pleurer, il faut alléger Éthan de sa douleur d’orphelin.
Il ne faut pas  pleurer Lyseth, tu parleras d’Étienne à Éthan, tu lui raconteras qu’il faisait du bélo avec Emma, tu lui raconteras les sourires d’Étienne et sa voix ronde.
Il ne faut pas pleurer Élisabeth, il faut continuer à consoler les mères.
Il ne faut pas pleurer.
Il faut continuer.

Il faut continuer car la vie continue malgré nous, malgré le confinement, malgré la mort et les douleurs.
C’est aussi ce que cette naissance est venue me dire après la gifle du chagrin.

Quand tout le monde se demande ce qu’il fera à la levée du confinement quand nous serons libérés, moi je me dis que j’aurais besoin d’aller voir Éthan pour lui dire que j’ai beaucoup connu son papa, que je l’aimais et que je pense tout le temps à lui.
Je lui dirai que le mois dernier, chaque fois que nous étions sur l’autoroute du sud de l’île et que nous voyions la sortie pour Horana, nous pensions à Étienne. Je lui dirai aussi que souvent je croisais de jeunes hommes qui me faisaient penser à Étienne en ayant l’impression qu’il serait toujours présent au Sri Lanka.

Putain, ça penche
Étienne n’est plus là.
Éthan est là.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 28 mars 2020

Samedi 28 mars- Douzième jour

Cet après-midi, les tulipes au pied des remparts de Verdun. Philippe m'avait demandé de lui faire une photo. 

Putain, ça penche.

Je vois  des stations spatiales amies qui penchent et je ne sais plus comment faire pour leur expliquer à distance les consignes de sécurité pour redresser l’angle de la gite.
Je fais des gestes par le hublot, je sors mon nez rouge et mes blagues à deux balles.
Sécuriser à distance la station spatiale d’une amie, ça ressemble au sketch des pâtes à la Boudoni, on hurle des commandes, on imagine ses gestes et on en anticipe d’autres, on espère qu’on a aidé à éviter que la station ne se retourne et que ce soir tout le monde mangera son plat de pâtes.

Ce sont les journées où ça rame, où je sens que ça se plombe autour de moi.
Les journées où il faudrait que j’ai de l’humour à revendre mais ça coince un peu.

Hier j’ai entendu qu’ils avaient reprogrammé La soupe aux choux sur France 2 pour cet après-midi,  en tant que film culte du  patrimoine français et là ça m’a fait vraiment rire parce que dans mes souvenirs c’est juste un concours de pets. Il doit y avoir quelque chose de patrimonial dans le film qui m’a échappé mais le côté culte, je le sens bien, ce sont les pets.
Ce que je sens bien aussi, c’est qu’on va se taper tous les nanar du cinéma français sur le service public. Enfin, je ne vais pas regarder mais rien que l’idée que l’on va distraire les Français confinés avec La grande vadrouille et les pets de La soupe aux choux, ça me consterne. Je vais être honnête aussi et ne pas cracher dans la soupe (aux choux), j’aurais été preneuse d’un extrait du film, le  concours de pets, le truc con qui dure trois minutes et m’éclate de rire. Pour Les Bronzés, mon moment, c’est  le passage du slip kangourou entre Balasko et Lhermitte et aussi le sublime petit déjeuner : « Et bah je sais pas quel âge elle a, mais elle aime la bite hein ! Excusez-moi messieurs dames hein. Oh bah tiens, la voilà. - Salut Popeye. »
Ce sont mes moments cultes du cinéma français, mais juste des moment.
On a tous ses petites faiblesses et pour redresser ce qui penche, tout est bon même les blagues pipi caca prout et un peu de cul par-dessus.
C’est juste du rire et je suis prête à m’en resservir une louche par jour.

Nous avons terminé hier soir notre série sur Netflix. C’est une bonne idée, les série, ça rythme la semaine, ça permet de compter sans vraiment compter puisque qu’on compte les épisodes et pas les jours et qu’en plus on compte de deux en deux avec  l’impression d’un temps qui passe plus vite.
Ce soir, c’est The Voice.
Au moins autant ras les pâquerettes que La soupe aux choux sauf qu’on ne sait pas à quel moment ils vont faire le concours de pets et même, si ils vont le faire. Jusqu’à présent, ils ne l’ont pas fait et c’est pour ça que je regarde The Voice le samedi soir, pour le suspens.
Faut s’inventer des suspens, des histoires drôles et pas correctes.

J'ai dans les bottes des montagnes de questions …

Mais ce n’est pas le bon moment pour y répondre.
Il faut laisser les questions remplir vos bottes et mettre vos bottes au placard.
Demain, il y aura une heure de moins, une heure de questions en moins.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.
C’est pas du vide, c’est pas du vide, c’est notre espace.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.



vendredi 27 mars 2020

Vendredi 27 mars. Onzième jour.

Cet après-midi. Collecte d'échantillons sur la planète SuperU.

Putain, ça penche.

Jour de course, c’est comme si je sortais de ma station spatiale pour une sortie dans l’espace.
Je suis Thomas Pesquet.  
Durant une heure SuperU est une planète à explorer, je dois en un minimum de temps collecter des échantillons en les manipulant avec précaution et en les choisissant avec discernement, je dois les placer dans mon collecteur à échantillons et revenir le plus rapidement possible à la station spatiale pour les entreposer dans les frigos et les armoires.
C’est la mission du jour.
Cette sortie dans l’espace a demandé une énorme organisation, cela fait deux jours que je me prépare mentalement à aborder la planète SuperU.
À 14h 45, j’avais préparé les documents de sortie, la check list, le gel, le masque et les collecteurs à échantillons. Mon assistant a sorti la navette qui va nous permettre de rapporter la collecte d’échantillons de la planète SuperU jusqu’à notre station spatiale, et nous avons courageusement embarqué et abordé SuperU, heureusement sans aucun contrôle. Mon assistant a dû rester dans l’espace, le temps que je collecte les échantillons car notre autorité centrale recommande de ne pas être trop nombreux sur la planète SuperU.
De retour à notre station spatiale, nous avons contemplé, heureux, notre abondance d’échantillons, certains sont des doublons mais nous allons les classer dans les armoires de la station souterraine où la bonne conservation est assurée par une ventilation naturelle.
Nous étions en train de vivre une sorte de jubilation euphorique, un peu comme un marquage de but ou un essai transformé, jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’il me manquait un échantillon important … le cubi de rouge.
Là, on a eu un gros coup de mou, l’impression d’avoir loupé la mission.
J’ai accusé mon assistant d’avoir mal rédigé la check list et puis j’ai dû me rendre à l’évidence, c’est moi qui avais oublié l’échantillon qui était clairement inscrit sur la check list.
Nous avons immédiatement contrôlé l’état des stocks de l’échantillon oublié car il faut savoir que jusqu’à présent,  les sorties dans l’espace vers la planète SuperU sont rarement déclenchées par une urgence d’échantillons, ces sorties s’inscrivent dans l’objectif de garder des stocks d’échantillons  pour pourvoir à une panne de navette ou une décision de notre unité centrale et mon assistant a pu nous rassurer en confirmant qu’il restait un échantillon « cubi rouge val d’Anjou» d’avance.

C’est la vie dans la station spatiale, tout va bien, tout baigne et d’un coup, ça penche et ça menace de partir en orbite.
Nous avons l’entraînement et nous savons qu’il faut tout contrôler, ne rien laisser au hasard, parfois ça penche un peu mais ça reste de la navigation normale.

Des hublots de notre station, je vois les autres stations, celles des voisins et des amis. L’espace est limpide et l’on se voit de loin.
On se voit pencher et puis redresser.

J’ai tressé mes cheveux.
Ma tresse fait exactement dix-huit centimètres de la racine de la nuque à la pointe de la tresse.

Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.
C'est normal, l'espace, c'est du vide.
Tout va, tout ira bien. 

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 26 mars 2020

Jeudi 26 mars. Dixième jour.

Cet après-midi. La promenade.

Putain, ça penche.
Putain, ça pue la crotte de chiens sur les bords de Garonne.
Pas de conclusion hâtive car je n’ai fait aucune étude sérieuse sur un échantillon de chiens, je constate simplement que ça sent terriblement mauvais et j’en conclue pour l’instant que ça sent terriblement mauvais.
Rien de plus.
Quand même, il me semble que c’est de l’odeur de crotte de chien, mais comme je n’ai aucune idée de l’odeur de la crotte de sanglier et que l’idée de croiser un sanglier est toujours présente et me fait peur, je reste sur l’hypothèse des chiens, de ces nombreux chiens qui se font promener sur les bords de Garonne et qui lâchent leurs crottes sur mon terrain de balade quotidienne.
Ça pue.

Hier soir, Gwen m’a dit, le coronavirus, ça rend con. Et puis il y a eu un silence. Non il n’y a pas eu de silence car il ne me parlait pas, il m’écrivait un message mais ça a fait un silence tout de même car quand Gwen dit un truc, après il se tait longtemps. C’est toujours comme ça et même dans Messenger j’entends qu’il fait un silence.
Oui ça rend idiot, ça rend fou, ça rend méfiant, ça rend soumis comme dans toutes les catastrophes humaines.
Après le Tsunami, les premiers qui sont arrivés pour aider les populations, ce sont les sectes. Nous les avions vu faire en 2005 à Sri Lanka après le tsunami du 26 décembre 2004. Ils ont débarqué comme des humanitaires, ils ont aidé et sans doute efficacement parfois mais après que la première urgence soit passée, ils ont demandé de rendre des comptes sous forme d’adhésions à leurs églises. Cela s’est passé d’une manière gentille et amicale  pour commencer. Il ne s’agissait que de se rendre à des réunions mais ensuite pour ceux qui ont refusé de se convertir, ils ont fait les comptes et il a fallu rembourser l’aide. La détresse est facilement exploitable, c’est du pain béni, si je peux dire, pour tous les salopards.
Quand ça penche, faut pas faire pencher plus.

Pour s’emmener ailleurs on a choisi les séries sur Netflix, à raison de huit épisodes par saison et de deux épisodes par soir, ça nous fait quatre soirées assurées pour chaque série. Quand c’est bien, on pousserait volontiers le curseur à trois épisodes par soir mais c’est comme la bouffe dans le frigo, on économise et puis si on fait trois à la fois, ça ne va pas tomber juste pour diviser huit par trois, on risque de ressentir un manque le troisième soir en se retrouvant avec deux épisodes seulement,  donc on a décidé deux par soir.
Et il m’arrive quelque chose de totalement inédit depuis déjà quatre épisodes,  je sursaute quand je vois des gens se rapprocher, j’ai envie de les écarter. Quand je les vois sortir de chez eux  je pense, mais ils ne peuvent pas sortir comme ça, c’est dangereux !
J’ai déjà eu des mouvements de mon buste vers l’écran pour leur dire, ne faites pas ça !
Je me demande si ça va continuer, empirer ou si je vais m’habituer à regarder la vie d’avant sans sentir les autres en danger permanent.
Ça penche dans la téloche.

Il n’y aura pas de coiffeurs pour longtemps et cela fait déjà longtemps pour moi que je n’ai plus de coiffeur et c’est le soir que je vis  un moment particulier depuis que j’ai les cheveux longs, précisément quand j’enlève la pince ou les épingles qui les retiennent. C’est un moment émouvant où je pense à ma grand-mère née avant le siècle. C’est ce qu’elle disait mais je me rends compte qu’on ne peut plus dire comme ça, il faudrait dire qu’elle est née avant le siècle d’avant. Ma grand-mère avait de longs cheveux gris, je crois qu’ils n’étaient pas totalement blanc, et la journée, elle les portait en chignon et ne sortait jamais sans un chapeau ou une voilette. Elle me disait qu’on ne sortait pas « en cheveux », c’était l’expression. Quand je passais plusieurs jours chez mes grand-parents, je la voyais le soir qui défaisait son chignon et tressait ses longs cheveux dans son dos.
Elle était transformée.
Elle avait l’air jeune.
Aujourd’hui, j’attends le jour où mes cheveux vont être assez long pour me permettre de réaliser une longue tresse blanche dans mon dos.
Pas pour avoir l’air jeune, simplement pour être presque comme elle et me souvenir.

Tout penche, tout pue,  mais pas tant que ça, on s’habitue, c’est tout.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 25 mars 2020

Mercredi 25 mars. Neuvième jour.

La promenade autorisée cet après-midi. Le bruit des oiseaux est assourdissant. 
Putain, ça penche.

On va finir obèse et alcoolique en regardant des séries sur Netflix.
Et sourd aussi parce qu’on écoute la musique trop fort dans les hear phone et que comme me l’a dit Max, un copain de mon fils, ça procure moins de plaisir.

On va finir comment ?  Plus généreux et altruiste ou encore plus con comme ceux qui caillassent les véhicules du personnel soignant ou les empêchent d’emménager dans des studios plus proches de leur lieu de travail. Il faudrait expliquer à ces gens que le lieu de travail des soignants pourraient se retrouver leur lieu d’hébergement si ça tournait mal pour eux.
Ce sont les infos que je lisais ce matin et je me suis demandée si nos voisins n’avaient pas peur de nous croiser et même de nous parler, ils savent où nous avons passé les trois derniers mois et ils nous fuient. J’ai eu cette pensée terrible et je veux croire que je me trompe. La distanciation sociale est une chose, la fuite en est une autre.
Putain, ça penche sérieusement du côté des cons.

Quand on est revenu de voyage, oui on était en Asie, nous avons retrouvé notre boitier de branchement téléphone un peu pendouillant le long de la façade de notre maison. Le problème qu’on aime déjà pas avoir en temps normal et qui en temps de confinement avait une allure de catastrophe annoncée.
Orange nous a promis de venir réparer mais pas avant le 3 avril. Alors on surveille ce putain de branchement qui se balade entre deux fenêtres. Un voisin nous a dit qu’il avait une échelle et que si on voulait, il pouvait nous la prêter pour qu’on consolide les branchements en attendant l’intervention d’Orange. On surveille tous les jours, à la fois le boitier et la météo. De la pluie est annoncée pour le week end, alors on a demandé au voisin de poser  son échelle devant notre porte. Et on a posé l’échelle contre le mur  pour constater que ce serait très juste pour atteindre le boitier et surtout trop court pour se sentir à l’aise une fois les mains à hauteur des câbles.
On a reposé l’échelle et on a déjeuné.
J’avais fait des pâtes à la carbonara. C’était bon car tout est bon quand on a bouffé en Asie pendant trois mois. C’est l’avantage que nous avons sur vous, nous trouvons tout délicieux puisque notre dernier comparatif ce sont des Pad Thai ou des mixed noodles. Pas difficile de faire meilleur et je me retrouve chef trois étoiles sans faire d’effort.
Donc on a mangé nos pâtes cabonara en réfléchissant comment sécuriser notre boitier en prévision de la pluie prévue sans prendre trop de risque  pour celui qui serait au sommet de l’échelle. Pas gros suspens pour savoir lequel de nous deux allait monter, j’ai bien trop le vertige pour l’envisager. C’est donc Jno qui a pris de l’altitude. J’avais peur pour lui mais je me suis rassurée en me disant qu’il y a moins de trois semaines, il était monté dans un arbre pour affronter un singe et récupérer mon teeshirt accroché au sommet des branches et que ça s’était bien terminé pour lui et pour le teeshirt et qu’aujourd’hui, il n’y avait pas de raison que ça se passe plus mal,  car on avait quand-même un singe en moins à gérer.
On a fait une équipe « La tête et les jambes » et j’étais la tête. L’idée de se servir de fil de fer ou de fil électrique n’était plus possible vu que Jno n’avait pas ses deux mains disponibles alors dans mon rôle de « la tête », J’ai eu l’idée qu’on utilise du gros scotch toilé et hyper adhésif et d’en bas, je passais à Jno des morceaux d’adhésif qu’il amenait doucement en direction du boitier redressé et ainsi amarré à la descente de gouttière du toit de la voisine. On lui expliquera plus tard à la voisine.
Je sais que maintenant ça tient et comme je suis Amélie Piaser-Moyen, j’y crois très fort et ça va marcher, ça va tenir jusqu’au 3 avril.

Ca tient à rien, au fond tout va bien.
Dis le moi, dis le moi encore, ça va.

Et puis on a osé sortir se promener.
On a chacun rempli notre attestation dérogatoire, la nouvelle, celle où il faut noter ses horaires mais dans laquelle il est bien précisé que l’on a le droit de sortir à deux si on est déjà regroupé. On est tombé d’accord pour déclarer aux éventuels contrôleurs qu’on était bien regroupé sous le même toit et on a marché dans le périmètre d’un kilomètre sans dépasser le temps imparti d’une heure.
Il n’y avait pas de silence, il y avait le bruit des oiseaux  partout dans les arbres et ce bruit inhabituel était presque dérangeant. La Garonne m’a semblé plus transparente et l’herbe plus verte. C’était vide et irréel. Je ne sais pas si j’ai aimé, je n’ai pas voulu me poser la question. Je sais qu’il faudra y retourner marcher pour ne pas finir obèse ou alcoolique et j’ai peur de voir la nature se transformer trop vite et de rencontrer un sanglier.
Ce serait con de mourir à cause d’un sanglier … Après tous les efforts qu’on fait !
Peut-être que je vais choisir obèse et alcoolique devant Netflix.

Putain, ça penche.
Mais c’est pas pire qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 24 mars 2020

Mardi 24 mars. Huitième jour.

Cet après-midi. Atelier couture, l'essayage du masque.
Putain, ça penche.
Et comme Élisabeth me le dit à l’instant, vaille que vaille.
Je ne sais plus ce que ça veut dire cette expression, alors j’ai tapé « vaille que vaille » dans Google et la réponse c’est : Tant bien que malautant que faire se peutquoi qu'il en soità tout hasard. Inch’Allah quoi.

Et on fera quoi dès que ça penchera plus ? 
Je me suis posée cette question en me levant, juste après que Jno m’ait dit comme chaque matin depuis une semaine, alors, on se lève, on commence le confinement ?
Jno, il estime que tant qu’on est dans le lit, on n’est pas confiné. Je lui ai proposé de rompre le confinement en se faisant une journée au lit à la manière de John Lennon et de Yoko Ono. Il n’a pas dit non et on y réfléchit.

Ce matin, j’ai préparé des crêpes pour le repas de midi, des crêpes jambon-œufs-fromage. C’était super bon bien qu’ultra bourratif car je n’ai que de la farine complète et que je n’ai plus de salade. C’était donc bourratif mais « vaille que vaille ».
Pour ce soir, on va terminer la velouté de carottes au cumin.
Et je ne vais pas pouvoir continuer le billet du blog avec pour seul fil d’intérêt mes menus du jour, quoiqu’à la radio du service publique, ils nous le fassent quotidiennement mais que même avec le label radio du service publique, c’est devenu bien chiant de se taper tous les matins, la recette des cookies. Enfin moi, ça me gave comme on dit à Toulouse, donc je ne vais pas prendre le relai.

Après le repas des crêpes bourratives, Philippe nous a appelés et on a parlé cheveux, ceux qui ne seront plus coupés, plus colorés, plus brushés et ça nous a occupés un bon moment à philosopher et aussi à rire un peu. Je lui ai dit que mon look de vieille rockeuse fausse Patty Smith collait parfaitement à la situation et que je n’aurai aucun souci de coiffure. On est ensuite parti sur les poils évidemment et on a rigolé en imaginant le boulot pour les esthéticiennes dans plusieurs semaines.
Vous avez remarqué que nous nous exprimons tous en parlant de semaines et en évitant soigneusement d’utiliser le mot « mois ». Dire « des semaines » permet de ne pas les compter vraiment et de ne pas envisager plusieurs mois.  

Après j’ai décidé de faire un masque en tissus qui ne sert à rien sauf d’envoyer un peu moins de postillons en faisant ses courses et qui peut éviter de se mettre les mains sur le nez et la bouche, toujours quand on fait ses courses.
J’ai cousu ce masque en ayant le sentiment de tricoter des chaussettes pour les poilus dans les tranchées. Et je me suis dit, vaille que vaille.

Et puis la série de questions existentielles est arrivée en fin de journée.
Lorsque le confinement sera terminé, allons-nous reprendre nos habitudes telles que nous les avons laissées brutalement du jour au lendemain ?
Je suis revenue sur le moment capillaire de la journée, les cheveux vont-ils rester blancs et les  jambes poilues … Depuis ma discussion avec Philippe, j’imagine des poils qui poussent dans la joie d’une liberté retrouvée, des cheveux qui blanchissent sans entraves et je me dis que peut-être que la vie sera plus belle dans quelques semaines, nous aurons appris qu’il ne faut plus perdre de temps et aller aux essentiels.
Ce sera dans quelques semaines car il ne faut pas parler de mois.

Non ne dis rien et ne dis rien de plus. C’est ce que Clara Luciani me hurle dans les oreilles.

Putain, ça penche, mais pas plus qu’hier. On a rectifié le degré de la gite.
Vaille que vaille on y va et ça ira.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...