jeudi 19 mars 2020

Jeudi 19 mars. Troisième jour.

Attendre. 
Putain, ça penche.
Qu'est-ce que  nous  sommes fragiles… Un réveil dans la nuit avec la gorge sèche et qui pique un peu et me voilà embarquée dans un tourbillon d’angoisse.
Il ne se passe pas rien dans ce rien, il y passe nos angoisses qui maintenant ont toute la place pour se vautrer, s’étaler et nous dévorer.
Je doute parfois de ma force à les repousser, de ma force à être plus raisonnable que ces angoisses qui ont aussi fabriqué, modelé celle que je suis aujourd’hui. Sans elles, je ne peindrais pas, je ne ferais pas chier le monde à vouloir le refaire, je ne peindrais pas, je ne photographierais pas, je serais sans angoisse mais lisse et silencieuse.

Hier soir j’ai regardé La Grande Librairie et Sophie Nauleau qui était invitée à venir parler de son dernier livre, « Espère en ton courage ».
Tout allait bien et j’étais sous son charme, je voulais croire à tout ce qu’elle disait et me sentais encouragée par son ode au courage et son évocation du « If your Nerve, deny you, Go above your Nerve (Si ton courage te fait défaut, Vas au-delà de ton courage) de Emily Dickinson, jusqu’au moment où François Busnel parle de « La peste » de Camus comme d’une lecture du moment et qu’elle rétorque, oui mais peut-être pas en ce moment ou à moins de choisir l’endroit où l’on va le lire, moi je l’ai lu dans un lieu préservé et à l’abri de tout, à Luang Prabang. Et là, comment dire … Et bien déjà, Jno et moi, on a lâché un énorme éclat de rire sur le canapé et puis on s’est regardé consternés. Jno m’a dit, dommage, elle vient de perdre toute crédibilité. Oui c’était dommage de prendre Luang Prabang comme exemple de lieu privilégié, cela faisait même très ignare pour une intellectuelle qui semble ignorer que le Laos est une république communiste à parti unique, une sorte de petite Chine à la botte de la grande. À moins de séjourner dans les hôtels très chics et hors de prix de Luang Prabang et de n’en sortir qu’avec chauffeur pour aller visiter les lieux touristiques alentour, Luang Prabang n’a rien d’un lieu à l’abri de tout mais c’est vrai qu’il est préservé par le fric de l’Unesco. Elle a dû le voir ainsi Sophie Nauleau.
Je ne lui en rajouterai pas une couche en faisant remarquer qu’à l’heure du Coronavirus, ce serait aussi faire preuve d’un brin d’intelligence que de ne pas en parler comme d’un merveilleux lieu idéal pour la lecture de La Peste.
C’est dommage, comme l’a dit Jno, c’est vraiment dommage car non seulement cela lui a enlevé toute crédibilité mais pas qu’à elle, ça m’a foutu en l’air tout le reste de la soirée avec les autres invités, je n’arrivais pas à croire que François Busnel puisse continuer à dérouler son conducteur sans tressaillir. Alors après, je me suis foutue de tout, je n’écoutais pas, j’avais décidé que c’était nul à chier et ça m’a fait du bien, mon moral est remonté d’un coup, surtout au moment où Busnel a dit que La Grande Librairie s’arrêtait et allait redémarrer sur une autre forme, je me suis dit que c’était bien, ça m’éviterait de me poser la question de ne plus regarder cette émission.
C’est quand-même plus simple de regarder The Voice, on sait que ça pisse pas loin et comme ça on n’est déçu de rien, on n’a pas investi et on en a pour sa soirée.

Et comme c’est pas La Grande Librairie qui va nous remplir le frigo ni nous ramener Claude Francois ou Johny, je me fous des deux, j’ai changé de sujet dans ma tête et je suis passée au problème de comment faire des courses sans sortir.
Le Drive m’avait semblé miraculeux mais l’expérience de lundi dernier n’a pas été concluante, on arrive devant la porte de livraison au créneau horaire convenu et l’employé vous récite la liste de tout ce qui n’est plus disponible, une sorte d’air du catalogue, mais à l’envers et il ne vous reste plus qu’à prendre un caddy et à rentrer dans le magasin pour trouver ce qui manque car l’employé vous a dit, c’est possible que dans le magasin, il y ait des pommes de terre et du lait. Là, il n’y a que moi qui rentre, Jno attend à l’extérieur car il a l’âge qu’ils ont dit à la télé pour ceux qui peuvent mourir.
En attendant le jour où il faudra y aller et de savoir comment on s’y prendra, j’économise mes petites provisions faites lundi.
Pour le PQ, je rigole car Jno me cite toujours en exemple de grande consommatrice, enfin, il a cessé de le faire car au bout de plusieurs années, il a compris que ça ne servait à rien, je consomme et il s’est fait une raison. Et bien depuis lundi,  j’économise! La panne de PQ en ligne de mire m’a donné la main plus légère sur le déroulement du rouleau en attendant que les stocks reviennent.
L’exemple du PQ, c’est juste parce que c’est le plus rigolo, ça fait toujours rire, c’est dans le registre des valeurs sures.
J’économise aussi mes dents. Je fais gaffe de ne plus croquer de bonbon, de mastiquer sans forcer. Je me dis qu’il faut qu’elles durent et ne me lâchent pas.
Je descends l’escalier prudemment jusqu’à la dernière marche.
J’interdis à Jno tout usage du couteau à légumes, j’éplucherai seule jusqu’à la dernière pomme de terre. Pour le bricolage, je suis plus tranquille, il ne va pas s’y mettre aujourd’hui.
Je tiens mon iPhone bien serré dans ma main et je réfléchis quand je le pose sur la table pour qu’il ne glisse pas.
Tous nos gestes sont différents, tout est réfléchi.
Tous nos mots sont différents, nous économisons ceux qui sont inutiles, ceux qui peuvent blesser comme si demain n’allait pas exister et qu’il fallait s’aimer tout de suite pour de vrai.

Putain, ça penche …
Et comme on ne peut pas se tenir à la rampe, on va tous être champion de surf.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 18 mars 2020

Mercredi 18 mars. Deuxième jour.

Ce matin, les chats de mon voisin.
« Putain ça penche
On voit le vide à travers les planches »

C’est Souchon qui le chante et je l’ai eu dans les oreilles et dans la tête pendant tout le voyage parce que en bonne bobo, en bonne boomer, j’adore l’écriture de Souchon et j’aime aussi comment il chante ses mots et l’histoire que ça penche et qu’on voit le vide à travers les planches, c’était parce que je ne supporte pas de devoir traverser sur un pont de planches. Des ponts de planche, ce n’est pas ce qui a manqué durant trois mois en Asie et cela m’a permis de faire quelques progrès.
En même temps, comme dirait l’autre, je n’avais pas d’alternative pour aller de l’autre côté sans passer le pont, il n’y avait qu’un pont de planches et j’ai dû passer la trouille au ventre en essayant de continuer à respirer et surtout de ne pas stopper ma marche sur les planches car si je stoppe, c’est terminé, c’est pas stop and start, c’est stop and stop. Et pour m’aider, je chantais, putain ça penche, on voit le vide à travers les planches.
Ce matin, quand je me suis levée, il n’y avait pas de pont de planches sous mes pieds, il y avait juste l’angoisse de mon amie, alors je me suis dit, putain ça penche, on voit le vide à travers les planches, mais faut y aller et ne pas faire stop, il faut y aller et Martine, elle va aussi traverser et que  même si ça penche et que je vois le vide qui me fait si peur, je passe la première et Martine, elle va suivre.
Nous allons tous suivre et traverser même si ça penche et qu’on voit le vide à travers les planches, car les planches, elles tiennent bon. Jno me le dit toujours lorsqu’il me voit hésiter à prendre le départ, il me dit, vas-y Véro, ça tient même si ça bouge, même si ça penche … Et moi, avec ma trouille de dingue, je passe et j’arrive en face, c’est ce que j’ai fait pendant trois mois, alors je vais continuer et je vais passer la première. J’ai de l’entrainement maintenant.

Hier je me suis fait du souci pour mon voisin alors qu’il ne s’en fait pas du tout pour nous.
Mon voisin, il doit avoir une petite cinquantaine et il n’a pas vraiment de ressources intellectuelles pour s’évader.
Quand je lis sur les réseaux sociaux qu’il faut être très con pour s’ennuyer, je suis sidérée par cette prétention à affirmer au bout d’à peine deux heures de confinement qu’il n’y aura pas de souci, puisqu’il n’y a que les cons qui vont s’ennuyer.
Mon voisin, il ne sait pas lire. Je l’ai découvert peu de temps après avoir fait sa connaissance, il ne savait pas aller sur internet et m’avait demandé de l’aider et au fil du temps, il m’a avoué qu’il ne lisait pas. Hier je me suis demandée ce qu’il allait faire pendant ce temps de confinement, lui qui passe son temps à l’extérieur, à faire des petits travaux chez les gens, à discuter, à ambiancer les manifestations. Comment va-t-il supporter sa solitude, ce temps sans rien ou presque ?
Comment allons-nous supporter nous aussi ces jours sans rien, ces jours de vie silencieuse ?
Je ne suis certaine de rien, je ne prétends rien et je me réserve le droit de dire et d’écrire que je m’emmerde et que je pète un câble. Je ne réserve pas aux cons le privilège de l’ennui.
Je pense à mon voisin sans cesse en regardant ses deux chats de l’autre côté de l’impasse, je culpabilise presque  de penser tellement à lui alors que je ne le connais pas tant que ça mais il incarne tous ces gens qui ont dû se retrouver seuls et démunis, ceux qui étaient dans la rue avec leurs chiens. Où sont-ils ? Où sont les chiens ?
Je pense à mon voisin quand lundi soir Macron nous a dit, lisez !

Putain ça penche
On voit le vide à travers les planches.


On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mardi 17 mars 2020

Mardi 17 mars - Premier jour.

Ce n'est pas rien. Ce matin dans la rue au pied de chez moi, un cyclamen semé entre deux pavés.

Hier quand j’ai compris que nous allions entrer en confinement total, j’ai dit à Jno, je vais écrire tous les jours,  il m’a répondu, mais tu vas écrire sur quoi, il ne se passera plus rien.
Je lui ai dit que ce rien ne serait pas rien. Il y a eu un silence et il a finalement dit, faut être vraiment doué pour écrire sur rien et avoir quelque chose à raconter.
Je n’ai plus rien dit, je pensais qu’il ne me trouvait pas à la hauteur de ce que j’imaginais être capable de faire et qui me semblait simple et presque excitant. Et il avait peut-être raison aussi en pensant que c’est difficile d’écrire sur du rien sauf que pour moi, ce n’est pas du rien, c’est un trop-plein. J’ai honte de penser que ce trop-plein m’excite et me donne envie de le mettre en mots.
Nous sommes partis en Asie le 17 décembre dernier pour trois mois de voyage et nous sommes revenus samedi dernier, le 14 mars 2020, après un long périple qui est passé par Sri Lanka, la Thaïlande, le Laos, de nouveau la Thaïlande, une dernière étape à Sri Lanka, une arrivée à Barcelone et nous avons raconté ce voyage par des photos et un billet quotidien dans notre blog.
Aujourd’hui quand je repense à ces trois mois, je me dis que j’ai mangé mon pain blanc et que j’ai peur des jours à venir pour mes enfants, mes proches et mes amis.
Nous reparlons avec Jno de ces journées de voyage, parfois un peu « Poisson scorpion » et parfois hors du temps comme si nous étions déjà partis dans un autre monde. Je reparle à Jno de ce jour où il s’est levé en me disant, merde, je crois que j’ai attrapé un rhume et au fil de la journée et de celle du lendemain, il m’a dit, c’est un putain de gros rhume et c’est un rhume bizarre. Il me parlait de « rhume de cerveau » et je lui ai dit que c’était un truc qui n’existait pas et que c’était les ploucs ignares qui parlaient comme ça et il m’avait répondu que quand il était môme, on pouvait avoir un rhume de cerveau et je m’étais moquée.  Et puis trois jours plus tard, c’était à mon tour de me réveiller avec un mal de gorge épouvantable et il m’avait dit, sorry, je t’ai contaminée, tu vas voir ce que c’est ce rhume curieux. Et les jours ont passé et nous avons trainé notre rhume tordu et notre fatigue et le mal de gorge et un jour on s’est mis à tousser. Pour Jno, ce n’était pas une grande première, ça fait dix ans qu’il tousse sans qu’aucun des médecins consultés ne soit arrivé à lui enlever sa toux. Donc, pour lui, c’était simplement un quotidien de toux augmentée. Pour moi, c’était vraiment nouveau car je ne suis pas une tousseuse, je suis une « sinusiteuse » ! Je toussais et je m’étouffais, je disais à Jno, je suis oppressée et j’ai conclu que j’avais de l’asthme à cause de la pollution et on a continué le voyage au Laos et j’ai acheté de la Ventoline et au bout de trois semaines, on allait mieux et on n’y a plus pensé sauf pour se dire qu’on avait bien reçu dans les poumons à cause de la pollution.
Et puis, un matin je me suis réveillée et je me suis dit que ce n’était pas très crédible ce rhume et j’ai refait notre voyage sur un calendrier, Bangkok, le mal de gorge et le rhume puis environ dix ou douze jours plus tard, la toux, et je me dis que ce n’était pas un rhume ni de l’asthme… Je me dis qu’on avait vraisemblablement attrapé cette saloperie de virus et qu’on s’en est sortis sans dommages et sans comprendre.  Début janvier, il y avait peu de communication sur le coronavirus et ce n’est que lors de notre retour à Luang Prabang le 26 janvier qu’on a senti un affolement et à Chang Mai et Bangkok les jours suivant où c’était un début de panique générale mais la communication ne passait que pour accuser les touristes Chinois et vouloir les chasser. Quand je le dis à Jno, il me dit, Véro, c’est impossible ce que tu me dis. Et quelques jours plus tard, il vient m’en reparler et me dit, je pense que tu as raison, on avait un truc particulier et tu as vraiment été bien secouée.
Aujourd’hui cela ne change rien puisque nous n’aurons jamais de réponse rationnelle et scientifique, le dosage d’anticorps n’étant pas possible et à quoi  servirait-il ?
Aujourd’hui, c’est la première demi-journée de confinement. Je n’avais jamais écrit ce mot auparavant et c’est un mot qui me fait penser à de la transpiration car je l’associe à l’idée d’être serrés les uns contre les autres en plus d’être enfermés. C’est totalement imbécile et il faut que je m’enlève l’idée de la transpiration qui évolue rapidement vers la notion de mauvaise odeur. C’est justement ça, ce rien qui n’est pas du rien, l’idée qu’un confinement ça pue. Je vais travailler mon mental, comme ils disent, pour enlever l’odeur dès demain matin.
Depuis dimanche, cette peur du rien et sans doute du néant nous rapproche, on a envie de parler à des amis qui sont loin, on a envie de leur dire qu’on les aime. Enfin, j’ai envie car je ne sais pas si ça fonctionne pour « on » et ça ne fonctionne pas pour les voisins. Nous sommes rentrés chez nous samedi après-midi après trois mois d’absence dans l’indifférence générale de la part de nos voisins proches. Nous les avons vus passer devant nos fenêtres et rien, un vrai rien sans rien pour le coup. Ils n’allaient pas frapper chez nous sans doute mais on pensait avoir un message ou un coup de fil pour savoir si nous allions bien ou avions besoin de quelque chose. Là, c’était rien de rien et ça l’est toujours.
Pourtant ils savaient bien que nous n’étions plus là et ils se sont installés sans nous, le voisin qui a ses fenêtres de l’étage face aux nôtres a croisé ses rideaux sur les poignées parce qu’il a compris que plus personne ne pouvait l’apercevoir dans sa cuisine. J’attends le moment où il va de nouveau occulter sa fenêtre nous faisant ainsi comprendre qu’il a vu que nous étions revenus et qu’il doit de nouveau se cacher.
C’est Philippe, le seul ami que nous avons depuis notre arrivée ici il y a un an et demi, qui s’est soucié de nous comme il le fait d’ailleurs tout le long de l’année et pas comme un mec qui viendrait s’occuper des vieux du bout de la rue, il le fait avec amitié.  Philippe est ce que j’ai de plus précieux ici ; C’est un ami en vrai.
Nous n’avons pas pu nous revoir , on s’est appelé et on s’est revu sur l’écran.
J’ai aussi eu besoin de rassembler mes enfants autour de moi, la poule a ouvert ses ailes et leur a dit qu’elle les aimait. Il y avait de l’émotion et ce n’était pas rien non plus.
Nous avions à raconter, on a encore de la matière pour discuter mais dans quelques semaines, ce sera plus difficile de trouver des choses inédites à se raconter.
Et c’est exactement ce je souhaite, c’est que dans quelques semaines nous n’ayons pas grand-chose de nouveau à nous raconter comme on dit, la pluie et le beau temps, que tout soit lisse surtout et que ce rien soit bien présent pour nous tous.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...