vendredi 24 avril 2020

Vendredi 24 avril. Trente neuvième jour.

Aujourd'hui Rte de Grenade.

Putain, ça penche
Ça va
Ça penche pas trop.

J’ai pris rendez-vous pour le contrôle annuel de mes seins.
La secrétaire m’a dit, vous pouvez venir à condition de porter un masque.
J’ai dit oui. Et j’ai raccroché en me demandant bien comment on pouvait dire ça à un patient qui vient pour faire des examens dans un cabinet de radiologie. C’est pas une séance d’UV.
Faut pas me faire croire qu’ils n’en ont pas des masques à donner à leurs patients ?
C’est possible, c’est sûrement ça. Je vais faire comme si je croyais que c’est vrai.
Et si je dis que je n’ai pas de masque, est-ce qu’on me répond, ok madame, vous reviendrez faire suivre votre cancer quand vous aurez un  masque et en attendant on croise les doigts pour que vous ne mourriez pas de votre cancer qui serait revenu, coucou le revoilou.
Ce serait doublement con d'avoir survécu au Covid et de mourir d’un cancer parce qu’on n’a pas de masque.
Imaginez que ça m’arrive. C’est peu probable, mais imaginez que je n’ai pas de masque ou qu’ils n’acceptent pas celui que j’ai cousu. C’est d’ailleurs ce qu’une copine vient de me dire au téléphone, tu leur as dit que c’était un masque maison ? Tu es certaine que ça va le faire avec ton masque en tissus ?
Ben non, j’ai pas dit que c’était un masque artisanal, un masque grand public comme dit notre Président qui veut faire croire qu’il sait tout mais qui sait rien.
J’ai juste répondu oui à la question de la secrétaire et j’ai vite dit, merci madame, j’ai bien noté le rendez-vous et j’ai raccroché précipitamment pour qu’elle ne pose pas de question sur la nature de mon masque.
Donc imaginons que je n’ai pas de masque et que donc je ne puisse pas faire mon contrôle annuel et que mon cancer ait fait coucou me revoilou et que j’en meure.
On pourra conclure que c’est un cas de cancer mortel pour absence de masque.
La semaine qui suit, je vous parie, (c’est frustrant de réaliser que je pourrai pas suivre sur les réseaux sociaux) que l’on va conclure sur le fait que de ne pas porter de masque provoque une aggravation des cancers, la semaine suivante ils diront que l’absence de masques est mortelle pour les cancéreux et la semaine qui suit, ils diront que porter un masque protège du cancer.
C’est vraiment dommage que pour arriver à cette brillante conclusion je me sois fait mourir.
Mais, il faut savoir se sacrifier pour faire avancer la science.

Putain, ça penche vraiment car maintenant que j’ai réalisé tout cet enchainement, je ne vais pas dormir jusqu’au jour du rendez-vous où il va falloir que je me présente avec un masque artisanal sans savoir si c’est réglementaire ou pas.
Putain, ça penche.

Au bal, au bal masqué, ohé, ohé
Elle danse, elle danse, elle danse au bal masqué
Elle ne peut pas s'arrêter, ohé, ohé
De danser, danser, danser au bal masqué
Au bal, au bal masqué, ohé, ohé
Au bal, au bal, au bal, au bal masqué
Elle ne peut pas s'arrêter, ohé, ohé
De danser, danser, danser, danser, danser


On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

jeudi 23 avril 2020

Jeudi 23 avril. Trente huitième jour.

Aujourd'hui. Sous mes fenêtres 14h54

Putain, ça penche
Je n’ai le temps de rien
On dirait que la vie se jette sur moi.

Hier, je le disais à quelqu’un qui m’a répondu, tu plaisantes ?
Je ne plaisante pas, je cours après le temps.
Je veux avoir le temps d’écrire, de peindre, de lire, de regarder des séries, de suivre les réseaux sociaux, de cuisiner, de marcher, de coudre, de prendre mes rendez-vous, de me vautrer sur le canapé, d’écouter de la musique. Et j’ai une commande de masques à coudre.
Dans l’ambiance mortifère et anxiogène, j’ai soudain une rage de vivre et de m’exprimer.
J’ai honte de mon envie de vivre. Je me dis que ce n’est pas normal.
Ce matin, une amie m’a dit, tu es une déglinguée.

Ce n’est  pas la vie d’aujourd’hui qui me semble de la science-fiction, ce sont nos trois mois de voyage qui ont l’air d’un film.
Hier, j’ai essayé de formuler ce que je ressentais, j’ai demandé à Jno si il vivait la même chose que moi quand il repensait à ces trois mois.
Je lui ai dit que nous étions partis pour nous réparer et que contrairement à ce qu’il aurait paru logique de faire comme par exemple un séjour encadré et confortable, nous avions choisi la stratégie inverse, partir pour longtemps et avancer sans beaucoup de repères.  
J’ai le sentiment très fort que c’est ce choix de la difficulté  qui m’a fait du bien.
Il fallait que nous soyons tout le temps solidaires, ne pas trop s’engueuler et surtout pas trop fort.
Je me suis mise à l’épreuve dès le départ avec une engueulade dans l’aéroport d’Abu Dhabi, je ne sais plus pourquoi d’ailleurs, c’est toujours comme ça et pendant l’engueulade-même il m’est arrivé souvent de me demander pourquoi on avait commencé à s’engueuler (que ceux qui rigolent, fassent un petit exercice d’introspection … ) et l’engueulade d’Abu Dhabi a fait qu’on s’est perdu dans l’aéroport au moment de la connexion. Ça peut paraître anodin et n’être qu’une engueulade de plus sauf que l’on était dans les Émirats Arabes, dans un aéroport immense et inconnu au moment d’une connexion courte, et que nous n’avions aucun moyen de nous appeler puisque dans ces moments de passage, nos téléphones sont muets. Je n’avais rien, pas de carte de crédit, pas un sou, uniquement mon passeport et ma carte d’embarquement. Rien d’autre. Alors, j’ai fait ce qui me semblait le plus intelligent pour ne pas louper le vol et se retrouver,  j’ai rejoint ma salle d’embarquement et j’ai embarqué.
Je suis montée dans l’avion, me suis assise sur mon siège et j’ai passé la demi-heure la plus longue de ma vie à attendre Jno en espérant que lui aussi se dirait que c’était la seule chose à envisager, embarquer.
J’ai questionné l’hôtesse dix fois chaque fois que je voyais un flot de passagers arriver dans le couloir et que je ne voyais pas Jno, je pense d’ailleurs qu’elle a compris qu’on avait dû s’engueuler même si je lui disais, lost. Elle me disait, wait, il y a encore un bus de passagers qui va arriver.
Et puis j’ai vu Jno marcher dans le couloir.
J’ai cru que j’allais faire un AVC.
Ce jour-là, le troisième du voyage, j’ai réalisé qu'il ne fallait plus s’engueuler comme ça, que nous n’arriverions jamais à voyager ensemble pendant trois mois si on se perdait dans les aéroports ou ailleurs.
Jamais plus.
On a dû avoir tellement peur, que l’on n’a plus jamais eu de grosse engueulade comme si on avait soudain pris la mesure de l’autre, de son existence et compris qu’il fallait rester soudés à deux pour poursuivre la route.
Cette route qui a été souvent  éprouvante, compliquée et inconfortable et qui nous réparait justement  parce qu’elle était comme ça et ne laissait aucune place aux compromis hypocrites ou aux faux semblants.
Ces trois mois me semblent irréels, une parenthèse, un coma.
Je n’arrive même pas à y penser, c’est une autre vie.

Putain, ça penche

Encore plus avec Bashung

les grands voyageurs
se posent sur le ventre
d'une âme sœur
ne respectent pas les consignes
ne font pas de cadeau
sinon des solitaires
à des égéries en souffrance
les grands voyageurs
vous donnent la migraine
avec des récits captivants

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mercredi 22 avril 2020

Mercredi 22 avril. Trente septième jour.

Aujourd'hui. 14h08


Putain, ça penche
Mais pas trop.

Nous avons fait la balade du circuit des chiens, on  pourrait la faire en aveugle tellement ça pue.
Et si jamais on ne me croyait pas, j’ai la preuve visuelle que certains sont bien à cran.
J’ai fait une photo tellement on riait devant l’affiche. On s’est dit, le mec non seulement il est hyper énervé mais il est mauvais en orthographe, mais faut quand-même  reconnaître qu’il a fait des tentatives en orthographe inclusive.
On n'en pouvait plus de rire.

Aujourd’hui c’est une journée élastique, pas dans le sens où la journée va s’étirer, ce qui serait une super mauvaise nouvelle, c’est une journée dédiée à l’élastique.

On a compris que les masques étaient la solution la plus simple pour combattre l’épidémie mais comme il n’y en a pas à nous distribuer, on nous le dit, mais pas trop, on nous le chuchote, on nous le conseille mais après on nous dit, c’est à vous de voir et surtout c’est à vous de le fabriquer. Pour fabriquer un masque, il faut déjà avoir quelques notions de couture et une machine à coudre et je sais que beaucoup ont eu l’opiniâtreté de se le confectionner à la main car c’était ça ou rien. Et puis même si on sait coudre, il faut le matériel pour coudre le masque. Le tissus en coton, ça se trouve presque toujours, mais l’élastique pour passer derrière les oreilles ou même des cordons,  il y a plein de gens qui n’en ont pas des mètres en réserve dans leurs placards.
Moi, j’en avais sans savoir d’où ça pouvait venir . Ce sont encore les correspondances curieuses de la vie, je possédais d’immenses métrages de percale blanche toute neuve, de coton gratté tout doux et des longueurs d’élastiques. J’ai pu ainsi réaliser plus de trente masques  pour nous, les enfants et les voisins.
Et puis, je n’ai plus eu d’élastique.
J’ai appelé la mercière qui m’a appris qu’elle n’avait plus d’élastique dans ses rayons non plus, elle a ajouté, vous n’en trouverez pas, il n’y en a plus nulle part.
C’était la pénurie d’élastique.
On parlait du PQ, des pâtes, de la farine mais pas de l’élastique.  
Je suis allée sur Internet et j’ai trouvé plusieurs plates formes qui en proposaient encore et j’ai passé deux commandes pour être certaine d’en recevoir une.
Hier j’ai reçu ma commande.
Cent mètres d’élastique à culotte dans une enveloppe.
Je me suis retrouvée désemparée devant ce trésor. Je sais que tout le monde en cherche, que tout le monde bricole et fabrique des ersatz d’élastique. Je me suis sentie presque coupable d’être en possession du saint Graal.  
J’ai appris au même moment que la mercerie avait le droit d’ouvrir sur rendez-vous comme un drive. Les magasins de textile sembleraient aussi autorisés à ouvrir sous peu.
À mon avis, c’est pas qu’ils pensent qu’on va se remettre à la broderie et au tricot, ce serait plutôt signe qu’ils comptent sur nous pour fabriquer nos masques et je pense que c’est honteux.
Je suis allée voir la mercière  pour lui acheter du fil et je lui ai dit que j’avais réussi à avoir cent mètres d’élastique. J’avais l’impression de le lui avouer comme les gens pendant la guerre qui arrivaient à se procurer des œufs et du beurre. Je lui ai dit que je pouvais produire des masques pour les gens qui en voulaient, qu’elle pouvait donner mon numéro de téléphone et que je prendrai les commandes.
Et puis cette pénurie d’élastique me trottait dans la tête car la mercière m’avait dit, j’en ai bien trouvé mais le problème, c’est qu’ils spéculent (elle m’a pas dit ce mot, elle m’a dit, ils charrient sur le prix), ils le vendent cinq euro le mètre.
Ça me met en colère que des gens puissent faire du fric avec une tragédie, vous vous dîtes que je devrais être rodée avec les adoptions, et bien non, ça ne m’a pas calmée, ça m’a donné la rage, et j’ai foncé sur internet pour vérifier le cours de l’élastique à culotte.
Jno s’y est mis, ce genre de défis ça le booste lui aussi, et rapidement il a trouvé une plate-forme qui nous proposait des bobines de deux cent yards.
On a cru qu’on allait y arriver en un quart d’heure et ça nous a pris deux heures.
La plate-forme ne veut plus servir d’intermédiaire et nous a demandé de négocier directement par chat avec le vendeur d’élastique. Jno m’a passé la main pour la négociation en anglais avec un vendeur chinois situé à trente minutes de Shangaï. (On a regardé sur Google Maps) Et là, on a démarré la négociation, pas sur le prix de l’élastique qui reste très très bon marché, mais on négocie le shipping qui lui est exhorbitant.
J’ai rappelé la mercière pour lui dire que j’avais trouvé des kilomètres d’élastique et que si elle en voulait, c’était le moment. Elle m’a dit yes, (elle a dit oui, en vrai mais comme j’étais passé en mode anglais avec le Chinois, j’ai pensé qu’elle avait dit yes) et on a commandé huit cent yards d’élastique pour tous les Verdunois.
Je ne sais pas si on a commandé ou si on a joué au poker mais de toute manière si on veut gagner, il faut bien jouer.
Du pangolin à l’élastique , on joue avec les Chinois.

Hier une copine me disait (elle ne le disait pas qu’à moi, mais en ce moment, j’ai besoin qu’on me parle en vrai,  alors j’imagine que tout ce que je lis, n’est adressé qu’à moi), elle me disait donc qu’hier un employé municipal lui avait apporté un masque destiné à protéger les personnes âgées et à risque. Rien que cette précision, ça plombe pour le reste de la soirée. Donc, elle se retrouve avec un masque offert par sa mairie et me décrit le masque qui est une chose fine et légère comme du papier cigarette, avec sur les côtés, des découpes dans le plastique méga fin pour se caler le machin dans les oreilles et des signes en chinois et elle ajoute, je préfère que ça ne soit pas traduit, genre "sale bourge capitaliste, va crever".
Et là, ça m’a donné un immense fou rire, je ne pouvais plus m’arrêter, j’en ris encore.
Elle a la déprime drôle ma copine.

Aujourd’hui, j’ai Jean-Louis Aubert dans les oreilles.
Comme il chante faux.
Je lui pardonne.

Mon amour, viens comme je vais
Tu es mon point de non-retour
Marchons, marchons ensemble
Allons, allons où bon nous semble
Quittons, quittons, ce monde qui tremble
Courage, courage, fuyons, rions, dansons

Putain, ça penche
Mais moins qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mardi 21 avril 2020

Mardi 21 avril. Trente sixième jour.

Aujourd'hui. 15h43 j'écoute ma natte pousser. 

Putain, ça penche.
Petit tas tombé
Petit tas tombé
Petit a sans petit b

Que c’est beau l’écriture de Souchon.
Pour moi, ça faisait aussi ; Petite à tomber.

Et même que le soleil se sent bien morveux aujourd’hui et que ce matin on n’est pas arrivé à se lever, un bon 9h30 et un petit déjeuner à 10h00. Jno m’a dit, de toute manière, pour ce qu’on a de prévu …
On a envie de rien et on est donc dans de bonnes dispositions pour attaquer la journée enfermée, encagée.

S'ennuyer tant
Mettre la télé tout le temps
Y voir le monde et le gâchis
Et puis après comme on est tout avachi.

Pourquoi tout colle à ce point, la vie et la musique dans mes oreilles ?

Depuis hier soir, je me dis qu’il n’est plus possible d’envisager l’avenir, on est pas no futur mais à peu près. Si on ne dit pas encore, no futur, c’est pour pas se décourager, c’est pour garder encore un peu de courage pour y croire, mais bon, le futur devient un exercice de haute voltige.
Alors on regarde en arrière.

Je continue à être dans les envois familiaux et maintenant je reçois des photos anciennes.
Jusqu’à hier soir, cela n’avait pas grand sens, jusqu’à ce moment incroyable où je reçois un mail de l’avocate qui traite les dossiers du groupe de femmes que j’ai créé.
Dans ce mail où elle nous explique sa démarche, il y a aussi la liste des femmes concernées avec leur état civil, pour certaines, le nom de naissance et le nom marital. Je balaie rapidement cette liste et stoppe ma lecture sur un nom qui me parle car c’est le nom de famille d’une branche de ma famille paternel.
J’hésite à envoyer un message pour dire à Sabine, car elle s’appelle Sabine, que son nom marital est un nom qui est dans ma famille car il peut y avoir tant d’homonymes, mais ce nom n’est pas si courant que ça, alors je lui demande si elle sait si la famille de son mari, son ex-mari en l’occurrence, aurait habité la Seine et Oise, actuellement le val d’Oise. Elle me répond que ça correspond, qu’elle sait que les grands parents de son mari y habitaient. Je lui dis, c’est rigolo, j’avais une grand-tante qui y vivait, et je lui donne les détails des prénoms et elle me dit, ça alors, on dirait que c’est la famille de mon mari !
Elle m’envoie dans la foulée, la photo d’un petit arbre généalogique un peu artisanal, très touchant car il y a les photos des personnes.  Je redresse la photo, je prends mon temps comme si je sentais que j’allais vivre un moment unique, je regarde la photo et je vois mes arrières grands-parents au milieu de l’arbre, Elie et Lucie Moyen !
C’était très impressionnant, c’était irréel.

Sabine appartient à  mon groupe de femmes victimes des implants vaginaux, et ce n’est que ce combat qui nous reliait, ce n’est que ce point commun d’avoir été des victimes d’une innovation médicale, et hier soir, je découvre qu’elle a un lien familial avec moi.
C’était un tourbillon, je remets en place les souvenirs, les liens de famille et je lui dis que j’ai dû rencontrer son beau-père lorsque j’étais enfant, je me souviens de ce jeune adulte qui pour moi était déjà un vieux.
Et je lui dis, tu réalises que mes arrières grands-parents sont aussi les arrières grands-parents de ton ex-mari et les arrière-arrière-grands-parents de tes enfants ?
Tu te rends compte que quand j’étais petite, j’allais voir la grand-mère de ton mari et que je passais des après-midis à jouer dans leur immense jardin ?
Non, on ne réalisait pas du tout.
C’était un film.

Si tout est moyen
Si la vie est un film de rien

Et c’est encore plus de la science-fiction pour moi puisque je reçois toujours les échanges de mes cousins, je vous rappelle qu’ils m’ont mise dans leur mailing-list et que depuis deux semaines je participe en spectateur à leurs échanges et les mails de ces derniers jours retraçaient la généalogie récente de notre famille.
Ce matin, dans leurs échanges, il y avait des photos d’archive.
Et il y avait une photo de Lucie à seize ans.
Lucie !
Lucie, c’est mon arrière-grand-mère et c’est l’arrière-arrière-grand-mère des enfants de Sabine.
Je lui ai envoyé la photo de Lucie.
je lui ai dit, je crois qu’il ne faut pas chercher à comprendre ce qui se passe.
On n’arrive plus à savoir où on va, alors on cherche d’où on vient.

Putain, ça penche
Ca penche sans Pchitt orange
Ça penche comme dans un roman.  
C’est peut-être un signe,
Je devrais aller acheter un truc à gratter.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

lundi 20 avril 2020

Lundi 20 avril. Trente cinquième jour.

Aujourd'hui. Le voisin.

Putain, ça penche
Ce matin, la mauvaise humeur était lourde et collante.

Je dis à Jno, j’ai envie de rien.
Il me répond, ça tombe bien, je ne vois pas ce que j’aurais pu te proposer. Tu es dans de bonnes dispositions pour démarrer la journée.

Je suis montée à l’étage, la musique hurlait par les fenêtres d’en face et un chat me regardait. Le voisin a baissé les hurlements de la musique et est venu discuter au-dessus de l’impasse, le chat nous observait.
C’était Naples, c’était sympa.
Le voisin est une version française de Rainman, il peut tourner en boucle pendant des heures, hurler sur la musique en passant l’aspirateur et soudain vous sortir une phrase pondue par un QI à 250.
Ce matin, il en avait marre comme tout le monde, il avait envie de rien lui non plus.
Je n’ai pas osé lui répondre qu’il était dans de bonnes dispositions pour démarrer la journée.

Y’en a d’autres qui avaient dû trouver le week end un peu long, onze mails de mes fantômes familiaux m’attendaient dans la boite mail. Moi qui m’étais imaginée qu’ils s’étaient tout dit, j’avais déconfiné un peu trop tôt.

Je pense aux orphelins roumains, ceux qu’on ne prenait jamais dans les bras, ceux qui restaient toute la journée pendant des mois dans leur lit et qui à force de ne recevoir aucun câlin, aucun baiser sont devenus des enfants cabossés.
Leur cabosse était irrécupérable, ça avait duré trop longtemps.
Je pense souvent à eux, j’en ai connu un qui n’a pas dérogé à l’histoire, un petit garçon difficile, un ado voyou, un adulte alcoolique et délinquant.
L’histoire d’une vie foutue dès le départ parce qu’il avait manqué des câlins.

Comme la journée démarrait très difficilement en pensant aux orphelins roumains, j’ai appelé des copines et c’est Lyseth qui m’a redonné le sourire et l’envie de vivre.
Comment dire le courage de Lyseth. Elle a des mots ancrés à la terre, des mots qui ne sont pas mâchés et qui simplifient la relation. Elle me dit qu’elle pense tout le temps à ce qu’Etienne ne vivra pas, que ce soit les moments dramatiques de l’épidémie mais aussi la naissance de son fils. Il n’est plus là, c’est tout.
Elle le dit comme elle le pense et c’est libérateur.
Je lui dis que je me cogne tout le temps à Etienne.
Elle me dit qu’elle le sait mais que ça va aller.
Je penche et elle me dit, Véro, ça va aller.

La promenade du début d’après-midi  a permis de confirmer l’hypothèse de la crotte de chien réhydratée qui pue. Jno me dit, on est sur le circuit des chiens.
Il pleuvait et ça a pué du départ à l’arrivée.

J’ai Souchon dans les oreilles, Le baiser.
Je me laisse aller sur un baiser osé sur mes lèvres déposé
Mais rien ne remplace :

Si tout est moyen
Si la vie est un film de rien
Ce passage-là était vraiment bien
Ce passage-là était bien

Si tout est moyen, je me dis que c’est forcément bien.

Putain, ça penche
Lyseth et Lina m’ont dit qu’on allait tout redresser.
Ça va pas, mais ça va aller.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

dimanche 19 avril 2020

Dimanche 19 avril. Trente quatrième jour.

Aujourd'hui 14h33

Putain, ça penche
C’est dimanche
Et on dirait que c’est pire le dimanche
C’est la faute de la rime.

Il pleut, c’est la première fois qu’il pleut depuis qu’on est rentré en France.
On est allé se balader entre deux averses sous un petit rayon de soleil.
Je fais remarquer à Jno que ça pue. Il fait un effort et inspire à fond en se concentrant et me dit, oui tu as raison, ça pue, même moi, je le sens.
Je lui explique que ce sont les crottes de chien qui puent. Ça fait un mois qu’elles se dessèchent sur le sol des rues et là, avec les deux nuits successives de pluie, elles se sont réhydratées. Jno m’écoute et me dit, tu crois ? Oui, je suis tout à fait certaine, ça sent la vieille crotte de chien réhydratée.
On a discuté encore sur quelques mètres de ce phénomène, on s’est même penché sur un spécimen et puis on n’y a plus pensé. 
Ça ne devait plus sentir.

C’était inintéressant mais moins angoissant que d’évoquer mes fantômes.
Une armée en embuscade qui se manifeste et vient me dire, on pense à toi, on ne t’oublie pas
, on vient gratter tes croutes.
L’armée doit être désœuvrée alors elle se souvient qu’il y a des croutes à gratter et cette semaine, ils s’y sont tous mis comme pour une opération commando.
Ils ont gratté par mail, par téléphone et par Messenger.
Un jour, je n’aurais plus de croutes, ils gratteront dans le vide.
Hier soir, j’ai bu un whisky.

Quand on est parti se promener, Jno m’a dit, même si c’était la fin du monde, autant le prendre avec le sourire et continuer à être heureux jusqu’au bout.

J’ai Lomepal dans les oreilles.

Tout est tellement joli près de toi
Pourvu que les grains du sablier se coincent
J'ai enfin vu le vrai moi près de toi
Merci pour ça
Tout est tellement joli près de toi
Pourvu que les grains du sablier se coincent
J'ai enfin vu le vrai moi près de toi
Merci pour ça


Ça me fait penser qu’hier j’ai mis un message à un copain pour prendre de ses nouvelles et de sa famille et j’ai écrit trop vite que j’espérais que son père allait bien. J’aurais dû avoir un doute en lui parlant de son père mais les dernières images que j’avais en tête étaient tellement optimistes que la question est venue spontanément.
Mais son père était mort et je l’avais oublié.
Cela aurait pu être gênant si Claude n’était pas le genre d’ami à venir vous excuser avant de vous reprocher quoique ce soit. Et hier, c’est ce qui s’est passé, il m’a expliqué pourquoi j’avais pu oublier que son père était mort.
Il est marrant, je l’ai toujours connu expliquant tout, je crois que ça le rassure.
Lorsque j’avais seize ans, il m’avait expliqué comment je devrais me comporter pour garder Jno pour la vie. Lui, à vingt-quatre ans, il se posait en grand spécialiste du couple et je me souviens qu’il m’avait dit, il faut l’étonner. Chaque soir, il doit être dans l’émerveillement et par exemple, si tu fais une choucroute, tu dois t’habiller en Alsacienne.
Il avait dû prendre d’autres exemples mais c’est l’image de l’Alsacienne qui est restée et je la vois chaque fois que je mange une choucroute.
En y repensant, je crois qu’il n’avait parlé que de la coiffe d’Alsacienne, son idée était précisément que je ne sois pas habillée.
Les années soixante-dix étaient impitoyables et insouciantes comme nous, c’était Les valseuses tous les jours.

Putain ça penche

Mais tout est tellement joli près de toi
J’ai enfin vu le vrai moi près de toi
Contre toi blotti
C'est la plus belle manière de partir
Bien sûr la douceur de tes doigts m'aide
Bien sur le son de ta voix m'aide
Merci pour ça

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.


samedi 18 avril 2020

Samedi 18 avril. Trente troisième jour.

Aujourd'hui. 14h40

Putain, ça penche
Aujourd’hui c’est plus que de pencher, c’est que la planche est étroite.
Je vais marcher en posant un pied l’un devant l’autre comme pour un défilé de mode.
Ce sera une fin élégante.

Je ne reçois plus de mails.
Jno me dit, ah bon ?
Je lui dis qu’ils ont dû tout se dire, que c’est fini.
Il rigole.
Mon téléphone a sonné puis n’a plus sonné.  C’était mieux comme ça car de toute manière je n’aurai pas répondu.
C’était une erreur, c’était une relation qui était une erreur.
Tous ces gens qui viennent soudain me dire que je suis toujours dans leur carnet d’adresses en m’envoyant des signes comme si cette période tragique conduisait à des actes insensés ou des actes manqués, tous ces gens me donnent des claques que je reçois encore et encore.

Ma matinée s’est passée à attendre.
Je me suis dit que je n’avais pas fini mon temps d’attente, qu’il fallait être tellement patiente, tellement prudente, tellement aimante.
Les mères attendent toujours un enfant.
C’est ce que j’appelle le mal de mères.
Les mères sont plurielles, c’est ce que j’ai appris.
J’attends qu’on m’adopte.

Le quotidien n’a pas eu de prise sur moi, je n’ai rien cuisiné, je n’ai rien fait.
J’ai attendu.

On est longtemps quelquefois
L'un devant l'autre comme ça
Tes bras font le tour de moi
Et tu me serres, et j'aime ça
J'aime ça mais ça ne dure pas
On ne peut pas rester serrés comme ça
Toujours, puis il faut que tu t'en ailles
Et c'est l'horrible bye-bye
L'atroce bye-bye
L'horrible bye-bye
L'atroce bye-bye


Hier, on s’est battu avec Netflix pendant une heure et demi.
Netflix s’était bloqué sur la langue d’origine de la série. Pour une série en anglais, c’était en anglais et c’était déjà fatigant en fin de journée l’idée de se taper une série en anglais mais nous, on voulait regarder une série suédoise. C’était plus qu’un exercice fatigant même pour Jno qui pourtant se familiarise avec le suédois depuis un an, en faisant les traductions de tout ce qui nous arrive par les journalistes suédois pour les adoptions illégales.
On s'est battu jusqu'à 22h30 après une très longue recherche à grand coups de télécommande vers le décodeur.
Et puis on a give up comme on dit en anglais (j’aime bien l’expression anglaise) et on est monté à l’étage un peu penauds et surtout déçus de la soirée de merde qu’on s’était tapée.
Je n’avais pas envie de m’endormir sur une défaite face à une machine et je me suis mise sur mon laptop (j’ai décidé moi aussi de parler dans une langue étrangère comme Neflix) et je suis allée fouiller sur le site Netflix et sur mon compte. Là, ça semblait plus simple de donner l’ordre de passer en français et j’ai tenté la manip avec tout de même la trouille de déconnecter tous mes abonnés du compte familial.
Et puis j’ai dit à Jno, je crois que j’y suis arrivée, en tout cas, sur mon compte, ça parle en français. Il a senti que c’était important pour moi de m’endormir sur une victoire plutôt que sur un give up, et il m’a dit, viens, on redescend et on va vérifier sur la téloche que ça nous parle en français.
Et tout fonctionnait parfaitement.
J’ai senti que Jno, il pensait, elle est balaise, elle a rien lâché et elle y est arrivé.
On avait passé une vraie soirée de merde mais finalement on s’est couché super content.
Ça penchait moins.
Comme quoi.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...