mardi 7 avril 2020

Mardi 7 avril. Vingt deuxième jour.

Aujourd'hui 14h28
Putain, ça penche.

Aujourd’hui la téloche a dit que ça faisait trois semaines.
Nous on a l’impression que ça fait plus, on est enfermé chez nous depuis qu’on est rentré de voyage et les trois semaines, c’était samedi dernier.

Jno me dit que ça redonne de la fragilité à la vie, que ça rappelle que la vie peut être reprise sans avertir ou si peu.
Je lui dis que je l’ai toujours su et je lui dis, Étienne … Je n’ai pas revu Étienne, c’était au bout de mes forces. Lorsque le procureur a autorisé le rapatriement de son corps, c’était trop tard pour moi, j’avais déjà fait un chemin et j’ai eu peur.
J’ai toujours vu la mort autour de moi, sur un lit, sur une route, sur un trottoir, sur un bûcher. L’indicible aussi de la mort d’un ami assassiné, cette mort que je n’ai jamais acceptée.
On ne peut pas mourir alors qu’on est sur le bord d’une route en train de pisser.
Quand je pense à lui, c’est la vision que j’ai puisque ça s’est passé comme ça et ensuite plus rien.
Il est mort.
C’était la Yougoslavie de Tito.
Nous avons pris le petit déjeuner en écoutant France Inter qui nous parlait du deuil. Alors, on a eu ces réflexions, on s’est regardé et on a dit, Putain, ça penche, c’est pas terrible pour démarrer la journée. 
Et on a décidé de penser à autre chose.

Je suis montée me mettre devant ma machine à coudre, la musique dans les oreilles, pour m’abrutir et ne plus penser.  J’ai enlevé un geste dans le processus de fabrication et ça me fait encore gagner du temps.
Je sais bien coudre, j’ai appris à dix ans sur la machine à coudre de ma mère, je faisais tous les vêtements de mes Barbies, c’était souvent compliqué parce que c’est tout petit une robe de Barbie et il fallait être très précise dans la coupe et la couture.
Cette  école de couture  miniature m’a rapidement formée car lorsque j’ai transposé mes créations sur une taille adulte, j’ai trouvé que c’était hyper simple.  
Je ne sais pas à quoi ça peut servir cette fabrication de masques. Je n’en sais rien.
Je le fais car j’ai simplement peur qu’il soit décidé qu’il faille en porter un pour ressortir et que des gens se trouvent démunis.
Je le fais car je dois le faire puisque je sais le faire.
Mais je ne sais pas à quoi ça sert, c’est comme les chaussettes et les écharpes en laine pour les soldats dans les tranchées, ils mourraient dans les tranchées avec des chaussettes et une écharpe …

Philippe a frappé au carreau.
Il m’a apporté un kilo de farine pour que je puisse faire des crêpes.
Je vais me dépêcher tant que j’ai encore des œufs.
C’était le moment léger de la fin de matinée.
Et pour continuer le moment d’espoir j’ai refait dans ma tête le projet de voyage que Jno m’a raconté hier. Il m’a dit, on ira au Vietnam à Saïgon, ensuite au Cambodge et puis le sud du Laos et on retournera au Vietnam à Hanoï.
Il a souri et m’a dit, ça te plait ?
Oui ça me plait.
Il m’a dit, dès que ça penche plus, dès qu’on est sorti de ce cauchemar, je t’emmène là-bas.

Là-bas
Faut du cœur et faut du courage
Mais tout est possible à mon âge
Si tu as la force et la foi.

Putain, ça penche
Faut reprendre du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 6 avril 2020

Lundi 6 avril. Vingt et unième jour.

Aujourd'hui. 14h53


Putain, ça penche.
Mais pas trop, même si on est lundi et qu’on a l’impression d’avoir remis le couvert.

Hier j’ai envoyé un message à nos plus proches voisins qui n’ont toujours pas remarqué que nous étions revenus de voyage.
Je leur ai demandé comment ils allaient et leur ai dit que s’ils avaient besoin de masques en tissus et que s’ils n’avaient pas de quoi en faire, je pouvais leur en confectionner.
Comme je n’ai reçu aucune réponse, je me suis dit qu’ils étaient peut-être morts dans leur jardin …
Et puis je viens de voir passer le voisin devant nos fenêtres, et d’une certaine manière, je suis rassurée.
Presque envie de rire.

On s’aimait
Et puis la vie avec son rouleau
La vie avec son rouleau.

C’est ce que j’ai dans les oreilles et je me dis que quand un texte est si bien écrit, il va avec tout.
C’est comme une jolie robe bien coupée, on peut la mettre n’importe où et n’importe comment.
C’est comme mes ballerines de Barcelone, un petit rien très chic, très beau et un peu cher qui fonctionne dans toutes les circonstances. Quand je les ai achetées, je n’avais pas envisagé la fonction pantoufles, et bien ça fonctionne parfaitement.  
Comme quoi, il suffit d’y mettre le prix et ensuite on ne regrette pas.

Nous avons testé l’attestation de sortie virtuelle. Sur l’iPhone de Jno, on a vu l’attestation se générer comme ils disent, et il a pu la photographier pour la présenter à un éventuel contrôle. Pour moi, j’ai juste eu le message qu’elle était enregistrée dans mon téléphone mais je me suis bien demandée où.

Ici et là, ici et là
Ici et là.

Je me suis dit que c’est ce que je répondrai si j’étais contrôlée, je leur demanderai où ça peut s’enregistrer sur un iPhone.
Je n’ai pas trouvé.

Ce matin, je suis allée sur le site de la poste, Imprimetestimbres.com pour affranchir une enveloppe  puisque notre bureau de poste est fermé mais qu’on a quand même des boites aux lettres qui sont relevées.
Je suis arrivée à obtenir ma petite vignette à coller sur mon enveloppe avec un bâton de colle, précisent-ils. Mais entre le moment où j’ai commencé ma recherche et l’étape du bâton de colle, il s’est écoulé vingt bonnes minutes.
J’ai une bonne pratique de l’informatique et ai encore un cerveau qui va vite, mais je me suis demandée comment on pouvait imaginer que la moyenne des Français était capable de faire cette démarche.
On sent les mecs barrés dans leur tête qui ne se mettent pas du tout à la place du client lambda et se perdent dans un cheminement quasiment intime pour soudain dans un instant de lucidité conclure sur le bâton de colle.
Presque envie de rire.

Le porte-parole du gouvernement sri lankais vient de recommander aux Sri Lankais dans le cadre de la lutte contre le coronavirus de boire trois à quatre tasses de thé chaud par jour.
En France, c’est trois à quatre verres de rouge par jour.
En Thaïlande, c’est trois à quatre lignes.
Preque envie de rire.

La porte claque, il  reste comme un parfum derrière elle
Une caresse d’absence.

Putain ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


dimanche 5 avril 2020

Dimanche 5 avril. Vingtième jour.

Aujourd'hui 14h41

Putain, ça penche.
Moins qu’hier et plus que demain.
C’est le bon sens.

Vendredi, lorsque je suis allée faire mes courses à SuperU, il y avait le mec con qui s’en foutait que je laisse mon caddy dans la file pour aller rechercher le paquet de muesli oublié et puis il y avait surtout une dame que j’ai suivie tout le temps dans les rayons, la perdant dans un virage et la retrouvant au suivant.

C’était une vieille dame, ça veut dire plus vieille que moi.
C’était une vieille dame digne, avec un joli manteau qui faisait un peu couture, elle était coiffée et elle avait une liste à la main.
C’était une vieille dame qui, si on l’observait comme j’ai eu le temps de le faire puisque je la croisais tout le temps, semblait un peu perdu, on aurait dit qu’elle courait sans trop  savoir ce qu’elle désirait acheter ni ce qu’elle devait peser quand elle s’est trouvée devant la balance à tickets.
C’était une vieille dame qui semblait seule.
C’était une vieille dame qui avait écouté les informations qui recommandent de se protéger pour faire ses courses.

La vieille dame avait devant sa bouche un masque improvisé fait avec une couche découpée, fixée par des épingles de nourrice à des élastiques qui faisaient le tour de sa tête.
J’ai eu le temps de la regarder, de perdre pied face à ce profil encore gracieux recouvert d’une couche et chaque fois que je la recroisais, je ne voulais plus la regarder. Il y a des raccourcis qui se prennent tout seuls et qui devancent tous les freins qu’on a mis en route, on a beau savoir qu’on va se vautrer, qu’on va dans le mur et freiner des quatre fers, c’est trop tard, une vieille dame avec une couche sur le visage, c’est l’image tatouée sur la rétine pour le reste de la journée.
Ces images qui déchirent,  je les connais, elles sont au catalogue de mes horreurs, le tiroir que je n’ouvre jamais. La dernière de cette image, c’est un homme mort au matin sur un trottoir de Pondichéry, il y a aussi un chien sur l’autoroute dont je ne veux plus me souvenir il y a devant ma voiture, un homme allongé qui me hante.
Depuis vendredi après-midi, il y a une vieille dame au profil délicat écrasé par une couche.

J’ai plusieurs mètres d’un très joli coton blanc et autant d’un  coton gratté tout doux.
J’ai une bonne réserve d’élastiques.
J’ai une machine à coudre performante qui sort de sa révision décennale et qui fonctionne mieux qu’une neuve.
Je sais coudre.
Je vais coudre des masques pour que les vieilles dames retrouvent leur dignité et restent belles.

Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu'on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m'élance et puis je recule
Devant une phrase inutile

Putain, ça penche.
Plus que demain, bien plus.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 4 avril 2020

Samedi 4 avril. Dix-neuvième jour.

Aujourd'hui 14h45


Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.

Gros coup de mou ce matin, l’impression de vivre dans La servante écarlate, 1984 ou Le hussard sur le toit. J’ai évité La peste car je ne l’ai pas lu.

Je ne vois pas où est le lien social retrouvé.
Hier arrivée à la caisse de SuperU, dans la file d’attente de trois personnes, je me rends compte que j’ai oublié de prendre un paquet de muesli et je dis au mec derrière moi que je vais laisser mon caddy pour retourner dans le rayon chercher un produit que j’ai oublié.
Il m’a répondu qu’il s’en foutait.
C’est ce qu’il m’a dit en me regardant avec mépris et ça m’a plombée toute la journée d’hier et toute la matinée d’aujourd’hui.
Jno m’a dit de peindre mais je lui ai dit que la peinture ça faisait du volume et qu’un jour arriverait où je ne saurais plus où entreposer mes peintures, qu’en ce moment  je préférais écrire, l’écriture ne prend pas de place et avec les claviers et les disques durs, elle est devenue éphémère, elle s’envole et disparaît, à part pour ceux qui lisent mes billets de blog avec trois années de retard et s’offusquent de mes propos.
Ça peut arriver, c’est dérangeant mais ça donne aussi l’impression qu’on n’a pas écrit pour rien.
C’est ce que j’en ai retenu.

À force de me laver les mains, de me frotter les doigts j’ai perdu ma touche ID pour ouvrir mon iPhone.
À force de pleurer, j’ai fini par arrêter de pleurer.
À force de faire semblant de rire, je ne fais plus rire.

Aujourd’hui tout penche et on voit beaucoup le vide à travers les planches.

Rien n’a plus, rien n’a plus vraiment le même goût
Vivien Leigh a les cheveux blancs
Elle regrette le noir et blanc

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




vendredi 3 avril 2020

Vendredi 3 avril. Dix-huitième jour.

SuperU. Aujourd'hui 13h57
Putain, ça penche.
Hier une amie m’a appelée pour me demander de l’aide.

Elle m’a dit, c’est à toi que je m’adresse car je connais ta discrétion, tu ne racontes jamais rien et je sais que je peux compter sur ton silence quant à ce qui m’amène à te demander du soutien.
Je lui ai promis que je ne raconterai rien.

Alors, voilà ce qui est arrivé hier à mon amie.
Cette semaine, en  retournant la terre de son potager, elle avait mis en évidence un départ de galerie souterraine et avait décidé hier après-midi d’en faire l’exploration.
Je lui ai dit que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir l’aider alors que nous sommes distantes de plusieurs centaines de kilomètres et confinées chacune dans notre maison.
Elle m’a expliqué que justement dans le contexte du confinement la rubrique « exploration souterraine » n’étant pas mentionnée sur l’attestation de sortie dérogatoire, elle devait rester très discrète pour explorer ce départ de galerie et que j’allais les aider en restant connectée avec eux, le temps de leur exploration.  
Là, je l’ai interrompue et lui ai demandé pourquoi elle parlait au pluriel. Elle m’a dit que son mari faisait partie de l’expédition, qu’ils se préparaient à deux depuis déjà plusieurs jours et que le début de l’opération était prévue ce jeudi à  17h00.
Je n’avais plus rien à ajouter puisque tout était décidé, elle me demandait simplement de rester connectée à eux durant l’expédition pour qu’au cas où cette dernière tourne mal, je puisse donner l’alerte. Impossible de refuser.

Elle me dit qu’ils ont rassemblé le matériel et n’ont plus qu’à enfiler les treillis militaires que son mari a retrouvés au fond du garage.
À 16h55, elle m’appelle sur WhatsApp et je vois sur mon écran de téléphone qu’ils sont prêts à partir, chacun avec un treillis, lui un peu trop moulé dans le machin qui doit dater de ses vingt ans, et elle, l’air d’avoir enfilé un pyjama trop grand, elle a roulé les jambes sur les chevilles et les manches sur les poignets. Ils ont des lampes frontales. J’ai reconnu le modèle, j’avais acheté les mêmes à Décathlon pour le voyage.

Ils s’engouffrent et disparaissent dans la terre du potager.
À partir de cet instant, je n’ai plus d’image.
Ils me parlent et me décrivent leur progression dans la galerie et après environ dix  minutes de progression ils sont bloqués par une porte.
Mon amie me dit, c'est une porte de placard, elle ferme entièrement le passage de la galerie, nous allons l’ouvrir.
Après un moment de silence, je l’entends dire, on dirait que nous sommes dans notre placard de cuisine, nous sommes au milieu des étagères, je reconnais mes provisions.
Je leur hurle de rester calme et de me décrire ce qu’ils voient.
Je ne sais vraiment pas quoi leur conseiller, je trouve que ça penche sérieusement et que je n’étais pas préparée à vivre un truc pareil, même à distance sur WhatsApp.
Ils ne me parlent plus, je les entends qui déplacent des objets en s’esclaffant mais leurs voix sont assourdies et je ne peux pas entendre ce qu’ils disent.
Au bout d’un temps qui m’a semblé des siècles, mon amie me dit, tu ne vas pas nous croire, nous venons de mettre la main sur des produits rares et inconnus.
Elle est soudain passée en mode « je viens de découvrir la tombe de Toutankhamon » et elle m’énumère leurs découvertes :

- 2 sauces soja de 2019
- 1 nuoc nam de 2019
- Poudre de noix de coco de 2019
- Agar agar de 2018
- Fleur d'oranger de 2015
- Cannelle de 2011
- Raider de 1988
- Treets de 1983
- Tang de 1978
- Pchitt orange de 1977
- Une tranche de pain moisie emballée dans un dépliant du RPR.

Je sens que plus rien ne sera comme avant, ils ont découvert leurs fonds de placard.
Je n’ose pas leur dire.
J’ai peur qu’ils ne reviennent plus.
Je leur promets que je resterai secrète, que je ne raconterai jamais ce voyage à l’arrière de leur placard de cuisine.
Je ne dirai jamais qu’ils buvaient du Tang ou mangeaient des Raider.
Je ne dirai jamais qu’ils appellent du shit du Pchitt et qu’en plus en 1977, il était orange.
Je me promets de ne rien dire.

Et puis, ils sont remontés à l’air libre de leur jardin, les mains pleines de leurs découvertes datées et ils m’ont dit qu’ils allaient les ranger dans leur placard de cuisine.
Je ne leur ai rien dit.
Ils ont tout rangé comme des trésors anciens, des souvenirs d’avant.
Ils ont enlevé leur treillis et leur lampes frontales.
Pour l’apéro, ils se sont offerts un verre de Tang.

Putain, ça penche.
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 2 avril 2020

Jeudi 2 avril. Dix-septième jour.

Le pont sur la Garonne. Verdun sur Garonne aujourd'hui 14h09

Putain, ça penche.
Le confinement révèle ce que nous sommes et ça me fait pencher.

C’est  panique ou  conspiration.
Hier Géraldine m’a dit, ça peut même être les deux à la fois. J’ai dit oui en réalisant que l’un allait souvent avec l’autre.  Sans doute que les thèses conspirationnistes calment la panique en désignant des coupables.
J’ai aussi eu une pensée pour tous ceux qui sont contre les vaccins et comme ils appartiennent  fréquemment à la même catégorie que ceux de la théorie du complot, je me suis demandée quel sera leur comportement le jour où les chercheurs auront trouvé le vaccin.
J’ai commencé à rire et ça penchait moins.
Moins qu’hier et plus que demain.

La médaille d’amour pas distinguée m’a amenée aux boucles d’oreilles. Comme quoi, une période dure peut conduire à des réflexions inattendues sur des objets de futilité.
C’est le côté pas distingué, plus que le bijou, qui m’a fait cheminer.
Dans le milieu où je suis née, on ne se fait pas percer les oreilles, on porte des clips.
Je ne sais absolument pas d’où peut venir ce principe ; oreilles percées tu as, tu appartiens au peuple, tu n’es pas distinguée.
J’ai traversé mon enfance en enviant les copines de l’école qui avaient les oreilles percées. L’adolescence a suivi avec le collège et le lycée qui ont empiré mon envie et dès que j’ai été majeure émancipée, j’ai fait percer mes oreilles. Pour bien les percer et calmer mes manques, j'ai fait percer chaque oreille quatre fois. C’était fait, à vingt ans j’étais définitivement calmée après m’être retrouvée avec des lobes en chou-fleur et frôlant la septicémie.
La vie m’a consolée lorsqu’au partage de l’héritage d’une grand tante sans enfant, on m’a donné une énorme et magnifique paire de boucles d’oreilles orientales en or en me disant, elles sont pour toi, de toutes les femmes de la famille, il n’y a que toi qui a les oreilles percées.

Je fais une photo par jour pour ce billet.
Ce sont des photos sans personne puisqu’il n’y a personne dehors lorsque je me promène durant l’heure autorisée et que si par un hasard extrêmement rare, je croise quelqu’un, il ne répond pas à mon bonjour et détourne la tête rapidement.
Ce sont donc des photos un peu vides comme le vide qu'on voit à travers les planches,  sauf si  comme hier, je décide de me prendre en photo et de me mettre en scène, la tête allongée dans l’herbe que j’ai collée ensuite dans un champ de boutons d’or.
C’était morbide et c’était l’idée de l’image.
J’en étais totalement consciente.
J’ai choisi sur la dizaine de photos que Jno avait faites sous mes ordres autoritaires, la seule où j’ai un petit rictus.
Je trouvais ce petit rictus impertinent sur une image de gisante.
Une Ophélie comme l’a noté une amie, une Ophélie au fil de l’eau.
Une Ophélie au fil de la vie, au fil de la nature qui verdit, une Ophélie au fil de ses pensées qui penchent moins qu’hier mais plus que demain.
Une Ophélie au foulard stambouliote.

Quand nous sommes partis pour la promenade réglementaire et réglementée, j’ai eu peur d’avoir froid et je suis remontée chercher un foulard et j’ai pris le bleu sur l’étagère des foulards car je portais un pull du même bleu. Dans la rue, Jno m’a regardé et m’a dit, j’aime bien quand tu mets ton foulard turque et je lui ai répondu, sois précis, c'est mon foulard stambouliote, car j’adore ce mot impossible à placer dans une conversation et il faut sauter sur l’occasion dès qu’elle se présente. Et après on a parlé de nos séjours à Istanbul et des magasins de foulards en soie sur la rive asiatique du Bosphore, là où il y a un choix de folie pour s’offrir un foulard. Et on a dit et redit stambouliote en rigolant.

Aujourd’hui, c’est le jour du panier de légumes. Je me souviens très bien que lundi de la semaine  d'avant, j’avais dit que j’attendais le panier simplement pour être à jeudi et que là maintenant, on en est au deuxième panier et que mathématiquement c’est la preuve que le temps passe depuis le lundi de mon souhait.

Redevenir simple et faire simple comme les enfants, compter en dodos.
Mais ce n’est pas simple comme des dodos d’enfant et ce sont des journées bricolées pour ne pas se laisser envahir par l’angoisse qui fait pencher.
J’ai lu que la distanciation sociale avait créé du lien social. Je ne le vois pas autour de moi, je ne vois pas ce qu’on appelle du « lien social », nous sommes toujours des êtres transparents dans la rue où nous habitons et ça me fait pencher du mauvais côté, celui d’où on ne reviendra pas, le côté qui ne voudra plus de sourires hypocrites.

Soldat sans joie va déguerpis
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 1 avril 2020

Mercredi 1er avril. Seizième jour.

Cet après-midi. Sieste à l'ile de Labreille.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

Je pense tout le temps à ce moins qu’hier mais plus que demain.
Je me souviens quand j’étais ado de ces médailles d’amour sur lesquelles était inscrit, plus qu’hier mais moins que demain. Il fallait que je réfléchisse pour en comprendre le sens et cinquante ans plus tard, je dois toujours réfléchir et calculer pour être certaine de le dire dans le bon sens .
Elles me fascinaient ces médailles avec leur moins, petit tiret de rubis ou de grenat car c’était presque comme une formule mathématique et puis c’était surtout un bijou réservé aux ploucs d’après ce que j’avais compris des commentaires familiaux. On ne m’avait pas dit « ploucs », ça ne se disait pas de cette manière, on avait dû me dire que ce n’était pas très distingué.
Ce n’était pas un bijou pour une bourgeoise, c’était pour le peuple, ce n’était pas distingué.
Alors forcément, ça me fascinait.
Quand je prenais le bus pour aller au lycée Stendhal à Grenoble, je voyais des femmes qui portaient cette médaille autour du cou et je me disais, ce sont des « pas distinguées » mais elles ont de la chance, on les aime plus qu’hier et moins que demain.
Et quand j’ai rencontré Jno, j’ai eu un espoir fou, celui qu’il m’offre la médaille d’amour puisque lui ne savait pas que ce n’était pas distingué et qu’il venait d’une famille où l’on avait une grosse tendance à aimer le « pas distingué ». Je tenais enfin mon espoir et y suis restée longtemps accrochée. Et puis, j’ai oublié.
Mais ce plus qu’hier et moins que demain me revient souvent et depuis deux semaines que ça penche, chaque matin, je me dis à l’inverse que ça penche moins qu’hier mais plus que demain et je repense à la médaille d’amour.
Je suis allée faire une recherche sur Google et il y en a de belles, très chères sur les sites d’enchères.
J’ai ré-ouvert la porte de mon rêve, tout est encore possible.

Notre vie est réglée militairement. C’est l’ordre et la planification de la journée qui permet de ne pas perdre pied et d’oublier les angoisses.
Nous entrons dans le confinement quand nous sortons du lit à 9h00, précisément à 9h05 quand les cloches de la tour sonnent l’heure pour la deuxième fois.
Matinée à cuisiner et à téléphoner aux copines pour prendre de leurs nouvelles et discuter.
Déjeuner téloche.
À 14h00 tapante, vu qu’il faut remplir l’ausweis au dernier moment chaussures aux pieds pour ne pas perdre de temps sur l’heure impartie et inscrite, nous partons marcher vers la Garonne. Je dois à ce moment-là faire la photo pour le billet, je n’ai pas le droit d’en prendre une dans ma bibliothèque, elle doit être fraiche du jour.
À 15h00, on est de retour.
Je choisis ma photo et j’écris avec de la musique dans les oreilles.
Jno est à côté de moi à gauche de la ligne de nos bureaux et je crois qu’il trie les documents des adoptions pour avancer et relancer dès que le confinement aura pris fin. (si jamais ils lisaient mes billets, qu’ils sachent bien, s’ils ne l’ont toujours pas compris, que nous ne lâcherons jamais).
16h30, Jno nous prépare un thé avec deux biscuits, pas plus, on a pris la bonne résolution de ne pas finir obèses, Alcoolos, on se tâte.
Fin d’après-midi en patate de canapé et réflexion sur le menu du soir.
18h30, un petit coup de rouge en apéro. Le seul moment de relâchement autorisé.
Diner téloche.
Début de soirée sous la douche puisque nous devons faire partie des rares individus qui se douchent le soir. C’est mon côté aseptisé, l’homme doit être douché et rasé pour être autorisé à se glisser dans les draps à mes côtés.
Soirée Netflix avec deux épisodes de série par jour.
Vers 23h00 ou un peu plus, on fait  «  quitter le service » sur l’écran Netflix et on monte se coucher pour lire jusqu’à minuit.
Et on se dit, encore une journée de passée et c’était moins qu’hier mais plus que demain et ça nous donne de l’espoir.
Dans cet emploi du temps militaire, il y a parfois un peu d’imprévu mais c’est du surplus, ce n’est jamais un imprévu qui arrive pour combler un vide.
On évite le vide, celui qu’on voit à travers les planches.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...