mardi 14 avril 2020

Mardi 14 avril. Vingt-neuvième jour

Celle qui nous sonne le départ de la journée.

Putain, ça penche.
Pas de Pchitt orange
Pas de clopes
Pas d’alcool
Pas de nez rouge en vue
Je me suis mise Adamo dans les oreilles, ça donne une idée du degré de la gite.

Je cherche un nez rouge, pas celui que je me mets sur le nez, j’en cherche un sur un nez d’en face.
On s’en est repris pour vingt-huit jours, pas un mois, vingt-huit jours.
On est exactement à la moitié de ce qu’on fera en tout, si on arrête au 11 mai.
On est le 14 avril et ça fait pile un mois que nous sommes rentrés de voyage.
J’ai une liste d’envies sur Netflix pour tenir six mois, j’ai ma bibliothèque YouTube pleine à exploser et tombe la neige, triste certitude, tu ne viendras pas ce soir.

Où est mon nez rouge, celui qui me fera tellement rire que je lui dirai, arrête, je vais me pisser dessus.
Peut-être que demain, mon nez rouge arrivera par surprise, il faut toujours se dire que l’impossible peut arriver puisque c’est exactement ce qui nous arrive en ce moment. L’impossible est dans notre vie.
Je n’ai pas rencontré de nez rouge irrésistible mais j’ai un petit début de nez rose avec mes voisins.
Il faut être honnête et reconnaître qu’il y a du progrès depuis un mois.
Je leur ai fait des masques en tissus. Ceux qui me font penser aux chaussettes des soldats qui mourraient dans les tranchées.
La voisine du chien qui ressemble à un rat (le chien) et qui en avait demandé deux, n’a toujours pas sorti la tête par sa fenêtre.
Les autres se sont nettement déridés avec des amorces de sourires, des chocolats et des bottes d’asperges. Ils ne me font pas encore rire, ils m’ont fait sourire et je leur ai fait cadeau de mes sourires en retour.
Je leur ai décerné un nez  rose.

Il aura fallu plus de soixante ans et l’horreur de cette épidémie pour que je comprenne que les sourires que je voyais sur les photos des années de guerre, étaient de vrais sourires.
Je n’avais jamais compris que des femmes et des hommes puissent sourire alors que c’était la guerre, l’horrible guerre que l’on apprenait à l’école et que l’on voyait dans les films.
Les bombes tombaient sur Londres, les juifs se faisaient gazer à Auschwitz, les résistants mourraient sous la torture et les gens souriaient sur les photos de famille, on les voyait boire des verres, se prendre par la taille, rigoler en narguant l’objectif. Cela avait toujours été incompréhensible pour moi jusqu’à ces derniers jours. Ces gens qui s’amusaient devant l’objectif me semblaient des traitres, s’ils souriaient c’est qu’ils étaient pétainistes et dénonçaient leurs voisins juifs à la police,  je faisais ce raccourci.
J’imagine qu’un jour mes arrière-petits-enfants regarderont la photo que Philippe a faite de Jno et moi devant sa fenêtre et se diront, mais comment pouvaient-ils rire ? Comment pouvait-elle avoir l’air si heureuse ?
Aujourd’hui, je comprends que l’on peut vivre une tragédie et avoir des moments de rire, des moments de complicité et d’amour.
Il m’aura fallu tout ce temps et le coronavirus pour avoir la lecture des photos de famille en temps de guerre.

On a le droit de se faire rire.
On peut rigoler sans trahir.

Plutôt qu'd'aller chez le masseur elle invitait le premier baigneur
A tâter du côté de son cœur, en douceur, en douceur
En douceur et profondeur
Z'étaient chouettes les filles du bord de mer
Z'étaient chouettes pour qui savait y faire

Adamo m’aura fait rire.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 13 avril 2020

Lundi 13 avril. Vingt-huitième jour.

Aujourd'hui. Presque Istanbul. 

Putain, ça penche
La mauvaise humeur du matin.

Il faut se remettre dans la routine, celle qui permet de tenir, celle qui est une bouée de sauvetage à laquelle on se raccroche pour faire passer ce temps qu’on n’a plus l’âge de souhaiter faire passer à cette vitesse.
Que restera-t-il de nous à la fin de ce temps perdu ?
Ce temps que  je comptais et économisais en le dégustant, aujourd’hui, on ne le compte plus, on le laisse se débobiner et se débiner dans un gâchis immonde.

On se tient à notre routine, Conrad dit que c’est ce qui sauve le marin quand il s’embarque et sait qu’il ne reviendra pas au port de départ avant un ou deux ans, c’est la routine, bénie soit-elle. Au bout de quelques jours, le marin sait ce qu’il doit faire au quotidien ; il le fait comme si c’était ce qu’il y avait de plus important au monde ; et savoir qu’il doit accomplir telle ou telle tâche le préserve de la solitude, de l’enfermement et du désespoir qui tôt ou tard l’assailliront. C’est l’écrivain espagnol Javier Marias qui en parle aujourd’hui dans l’Obs en citant Conrad de mémoire.

Alors on commence dès le réveil grâce à l’horloge de la tour qui sonne deux fois l’heure, à l’heure puis à l’heure plus cinq minutes et aussi les demi-heures. L’heure sonnée deux fois, c’est pour les sourds, les paresseux, les distraits ou exprès pour nous qui avons fixé de nous lever aux cloches du deuxième neuf heure.

Ce matin, quand ça a sonné, Jno m’a dit, déjà et je lui ai répondu, enfin. Je lui ai expliqué qu’on ne pouvait plus dire, déjà, que cet adverbe n’avait plus de sens dans une vie enfermée et que ce serait plus judicieux de dire, enfin. Il s’est levé et m’a dit que c’était trop tôt pour commencer une conversation limite philosophique et que je ne devais pas perdre de vue que le matin, j’étais de mauvaise humeur et qu’il avait envie de pisser.

Ensuite routine du petit déjeuner qu’on se permet de légèrement varier en prenant deux fois par semaine un petit déjeuner backpacker en lieu et place des biscottes beurre confiture miel. La variation backpacker, c’est un muesli aux fruits frais et au yaourt, c’est ce que tous les restos des lieux historiques du tourisme des années soixante-dix et quatre-vingt, proposent aux routards. Vous trouverez ce menu petit déjeuner à Kuta, à Hikkaduwa, à Goa, à Varkala, à Luang Prabang, à Varanasi, partout où les routards sont passés, alors on se fait un petit coup de voyage au muesli, deux fois par semaine et c’était ce matin.
Moi, ça me rend quand-même un peu triste car je me demande si je le referai en vrai.

Ensuite, j’ai zoné dans la maison pour ne pas dire que j’ai failli tourner en rond.
Alors, j’ai fait les poils des jambes et puis j’ai quand-même tourné vraiment en rond pour faire passer ma mauvaise humeur.
J’ai réfléchi à ce que je pourrais préparer pour déjeuner, une idée de gourmande mais qui ne fasse pas prendre dix kilos et qui corresponde à ce que j’ai dans mon frigo. C’est un truc qui m’emmène ailleurs la bouffe, je trouve que c’est créatif, j’attache de l’importance aux couleurs de ce que je cuisine.
Et puis on a mangé en dix minutes ce que j’avais mis deux heures à faire.

On a regardé le JT. 
Aujourd’hui ça faisait sketch comique.
Ouverture sur l’appel à délation dans les cités HLM.
Ensuite portrait d’une famille confinée. Trois filles bien propres sur elles qui nous confient leur expérience de scolarité sur l’écran et leur maman toute amidonnée et bien coiffée,  filmée assise sur son fauteuil Louis XV ou se déplaçant toute raide sur le parquet en marquèterie. Après on les a vus se dégourdir les jambes en faisant un petit tennis dans la cour de leur logement.
C’était le moment le plus drôle du JT, je me suis jetée sur Jno en rigolant et en lui disant, tu vois, ma trouille existentielle, c’était de me retrouver comme la maman amidonnée.
Mais ce n’était quand même pas drôle car on avait sauté sans transition des cités HLM à l’appartement des nantis confinés.
Et le bouquet final a été assez réussi avec la déclaration de Ursula
von der Leyen, la Présidente de la Commission Européenne, les vieux doivent rester confinés jusqu’à fin 2020.
Et ils ont interviewé des vieux qui avaient l’air désespéré.
C’était horrible.
Là, j’ai vraiment penché très fort, j’ai pensé, si on doit rester enfermés jusqu’à  la fin de l’année et qu’en plus ils nous interdisent de sortir à deux, ça va être dur de ne pas avaler trois tubes de Lexomil d’un coup.
J’avais énormément penché en rassemblant les deux éventualités car il faut reconnaître que c’était un peu violent et extrême.
Et puis j’ai eu l’idée qui sauve, j’ai tapé «Ursula von der Leyen âge» dans Google et le chiffre qui est apparu m’a redonné une bouffée d’envie de vivre, elle a soixante et un ans !
J’ai mis mon nez rouge et j’ai dit à Jno, tu sais quelle âge elle a cette bouffonne ? Soixante et un ans !!! Et après on a rigolé en se tirant la langue entre nos deux bureaux.
C’était bon, un coup de Google chrome et je penchais moins.

Et on est allé faire notre balade réglementaire et réglementée, j’étais tellement contente que j’en ai oublié de faire mon attestation et que j’ai franchi la porte clandestinement.
Sur le chemin de la balade, j’ai raconté à Jno que cette semaine, j’avais reçu plein de mails de ma famille car un cousin de mon père était mort.
J’ai été suprise de constater que j’étais  toujours dans leur mailing list et je me suis bien gardée de leur répondre ou de me manifester. La dernière fois que j’ai répondu au mail d’un cousin, ça m’avait valu d’être mise au bûcher comme une sorcière. Deux ans plus tard, comme je n’ai pas grillé dans les flammes, je ris d’être témoin silencieuse de leurs envois de mails charmants et de leurs photos de famille. 
Comment peuvent-ils m’associer à leurs échanges ?
Rien n’est pardonné.

Nous sommes rentrés chez nous, j’avais remis mon nez rouge.
C’était bien.
Jno m’a dit, je crois qu’à la fin du confinement, on connaîtra Verdun sur Garonne aussi bien qu’Istanbul.
C’est pour une phrase comme celle-là que je  trouve mon compagnon brillant, il sait gérer ce qui est épouvantable, il trouve exactement le moment pour sortir une réflexion à la fois absurde et géniale.
Et c’est toujours mon silence qui y répond car il n’y a plus rien à dire après un coup pareil.

Hier, mes enfants sur l’écran.
La robe de chambre d’Ernesto trop courte aux manches.
Le regard profond de Félicie
Le bavardage incessant de Ryan en trois langues.
L’économiste n’est pas medium.
Ce sont eux qui nous font rire.
La musique dans ma tête pour compartimenter le temps qui passe.

Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an ?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
Je sais me contenter
de petites choses à présent.

Putain, ça penche
Ça va pas mais ça va aller.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




dimanche 12 avril 2020

Dimanche 12 avril. Vingt-septième jour.

Aujourd'hui. 15h47

Putain, ça penche.
C’est Pâques.
Pâques ne changera rien, c’est une photocopie de la journée d’hier, de celle d’avant d’hier et des autres, c’est toujours une journée de merde.

J’ai dit à Jno qu’il fallait faire des projets, qu’il fallait imaginer des choses qu’on ferait quand on se sortirait de cette mélasse et je lui ai dit, tu devras m’appeler « petit chou ». Il m’a dit, ce n’est pas un projet ! C’est juste une idée et en plus c’est totalement idiot, je ne vais pas t’appeler comme ça. Je lui ai expliqué que c’était un projet, complètement extravagant mais que c’était nécessaire. Il fallait que dans quelques années, quand il m’appellerait « petit chou », ça ait l’air absurde,  mais bien moins absurde que la situation d’aujourd’hui.
Il faut aller vers le plus pour sentir le moins plus tard.
Pencher beaucoup aujourd’hui pour pencher moins demain

On est resté sur ce « petit chou »  et il n’a pas dit non.
J’espère qu’il va vite m’appeler « petit chou ».

Après on s’est dit que les trois mois de voyage n’avaient été qu’une fenêtre dans nos douleurs, mais qu’on avait eu cette fenêtre et qu’il faudrait toujours se souvenir combien nous avions été heureux.
J’ai dit à Jno quelque chose que je ne lui avais jamais dit avant, pas par pudeur, simplement que cela ne m’était jamais apparu aussi évident.
Quand ça penche, il ne dit rien d’inutile, il rassure.
Quand ça penche, il sait faire, il est même brillant.
Je lui ai dit et il m’a répondu, oui, je crois que je sais mieux gérer les situations critiques que la vie banale de tous les jours où je dois être assez ordinaire.
Je lui ai confirmé qu’il pouvait effectivement être ennuyeux.
La chance, c’est que notre vie a rarement été banale et fade et qu’il a donc plus souvent eu l’occasion d’être brillant qu’ordinaire.

J’écoute beaucoup de musique et il y a parfois des phrases qui résonnent, des mots qui semblent être là juste pour la phrase que j’écris.

Je lui dirai les mots bleus
Ceux qui rendent les gens heureux
Une histoire d'amour sans paroles
N'a plus besoin du protocole
Et tous les longs discours futiles
Terniraient quelque peu le style
De nos retrouvailles
De nos retrouvailles

Mes enfants me manquent, les grands, les petits et mon absente.
Sur mon manque, je mets mon nez rouge.
Je ris.
Je pleure.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 11 avril 2020

Samedi 11 avril. Vingt-sixième jour.

Le miracle de l'ongle.

Putain, ça penche.
Demain, je vais faire un poulet rôti.
Mon four est vegan, il n’a jamais vu de viande.

J’achète mes poulets déjà rôtis sur le marché de Montauban et donc ça fait quatre mois que je n’ai pas mangé de poulet rôti et j’ai décidé d’en faire cuire un dans mon four vegan.
Je suis allée chez le boucher. Expédition courageuse en ces temps de virus et doublement courageuse pour quelqu’un qui ne mange pas de viande à l’exception du poulet car le poulet, c’est une exception décidée comme le sont les exceptions, on ne les explique pas.
J’ai passé trente minutes sur le trottoir dans la file d’attente et quand ça été enfin mon tour, j’ai dit, je voudrais un poulet. Le boucher a pris un poulet et j’ai demandé, il est prêt ? Il n’a pas entendu ce que je lui disais car j’avais un masque sur le visage et lui, il avait une visière devant le visage. Lui ça ne l’empêchait pas de m’entendre mais ça lui faisait une voix caverneuse qui faisait peur. J’ai renouvelé ma question, il est prêt ? Et de sa voix qui sortait de derrière l’écran en plastique fixé à sa casquette,  il m’a dit, non, il faut le faire cuire. Je me suis sentie la reine des connes, je voulais juste savoir si le poulet était prêt à cuire parce qu’avec son étiquette « poulet du Gers » collé au cul, je voyais bien qu’il était cru.

Ça m’a rappelé un jour en Inde, où j’avais eu envie de cuisiner du poulet mais je ne voyais  pas où je pouvais en acheter. J’avais demandé à nos voisins et ils m’avaient indiqué le chicken corner, pas loin dans Nehru street. J’avais facilement trouvé le lieu car il y avait sur la rue des poulets dans des cages.  J’avais demandé quatre cuisses et j’avais attendu le mec qui avait disparu en partant à l’arrière de l’échoppe. J’avais attendu devant un gros tronc posé verticalement sur le sol. Et puis soudain et heureusement sans prévenir, le mec était revenu avec un  poulet piaillant qu’il tenait par les pattes et lui avait tranché le cou sur le billot devant moi. J’avais les jambes coupées et le seul truc qui  m’est venu à l’esprit, c’est que quatre cuisses, ça allait faire deux poulets et j’ai donc dit au mec que finalement, deux cuisses et deux ailes, ça m’irait bien. Il a tout plumé, découpé et quand il m’a tendu le sac dans lequel il avait mis ma commande, c’était horrible, c’était tout tiède.
Je suis revenue à l’appartement en me disant que je n’étais pas en état de le cuisiner et de le manger, que j’allais mettre le sac dans le frigo pour oublier un peu ce qui s’était passé.

J’ai remis mes sandales de trek hier et j’ai regardé mes pieds, surtout mes ongles.
Depuis quatre ans, j’ai l’ongle du gros orteil gauche tout moche, tout rongé. J’ai consulté trois médecins qui m’ont tous dit que ça ressemblait à une mycose et qu’ils allaient me traiter pour et qu’on verrait bien. J’ai donc appliqué tous les traitements locaux prescrits et ça n’a rien fait. Seul élément positif, ça n’a jamais empiré.
À l’automne dernier, je l’ai remontré à mon nouveau généraliste en comptant sur son oeil neuf pour avoir un diagnostic et il m’a dit, ça fait mycose mais comme vous avez épuisé tous les traitements locaux, je vais vous prescrire un traitement par voie générale. Jusqu’à présent, ce traitement ne m’avait pas été proposé car il n’est pas anodin, il peut avoir des conséquences hépatiques graves, il faut donc faire un bilan sanguin avant et dans les trois mois qui suivent et à la fin des six mois du traitement. Il me dit aussi qu’il faut faire un prélèvement sur l’ongle pour faire un analyse biologique et confirmer la mycose supposée.
Je fais tout, je démarre mon traitement bien que le biologiste ait dit que l’analyse de mon prélèvement ne parle pas en faveur d’une mycose. Le généraliste me dit, continuez tout de même le traitement puisque vous n’avez pas de contre-indication, on ne sait jamais.
Trois mois plus tard, il me demande de refaire faire un prélèvement de mon ongle abimé pour avoir un deuxième avis de biologiste puisque je ne constate pas d’évolution malgré le traitement. La deuxième analyse n’apportant rien, le résultat n’est toujours pas en faveur d’une mycose, mon médecin me dit d’arrêter le traitement et qu’on verra ce qu’en pense un dermato, à mon retour de voyage.
Avant de partir, nous sommes allés nous faire faire des pieds tout neufs chez une pédicure, le rituel d’avant départ comme on ferre un cheval avant une longue randonnée.
La pédicure regarde mon ongle et fait des diagnostics qui me font frémir puis  termine en disant, c’est quand-même dommage d’avoir des  pieds jolis comme j’en vois rarement et que cet ongle soit abimé. Vous devriez le soigner avec des huiles essentielles, il faut mettre matin et soir des gouttes d’huile de tea tree sur votre ongle, c’est très efficace, vous verrez.
Je lui dis, oui. Mais je sais bien que je ne le ferai pas car nous partons pour trois mois de voyage et jamais je ne pourrais soigner mon ongle matin et soir.
Et nous sommes partis en voyage et j’ai oublié mon ongle.
Un soir à Luang Pragang ou à Pakbeng, je ne sais plus où, j’ai regardé mon pied avec son cauchemar d’ongle et comme dans un conte de fée, j’ai vu mon ongle qui  repoussait gaillardement, tout neuf, tout beau.
Je n’avais jamais mis l’huile essentielle, je n’avais plus rien fait.
Aujourd’hui mon ongle a repoussé presque entièrement et il est sain, guéri.
C’était vraisemblablement une mycose malgré les analyses négatives des labos,  le traitement par voie générale a été efficace mais il fallait être patient.
Je me suis dit que si j’avais suivi les conseils de la pédicure et appliqué l’huile essentielle de tea tree matin et soir, j’aurais crié au miracle de l’huile essentielle.
J’y aurais cru dur comme fer puisque j’en avais la preuve.
Et j’aurais raconté une autre histoire.
Comment aurais-je su que l’huile essentielle n’y était pour rien ?
Les raisonnements scientifiques sont très compliqués mais parfois on a l’impression qu’on peut vivre ces raisonnements dans notre quotidien.

Putain, ça penche
Moins qu’hier
J’ai récupéré mon ongle.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

vendredi 10 avril 2020

Vendredi 10 avril. Vingt-cinquième jour.

Aujourd'hui. Devant chez Virginie et Philippe. 

Putain, ça penche.
Liliane a fait sa valise.

C’était la nouvelle du matin que j’ai absorbée dans ma mauvaise humeur du matin comme chaque nouvelle du matin.
Ils l’ont pas dit comme ça dans le poste. La radio du service public a dit que Liliane Marchais était morte et a rappelé qu’elle était l’épouse de Georges Marchais secrétaire général du parti communiste français.
C’est une nouvelle triste mais qui m’a fait rire à cause de l’histoire des valises que Liliane devait faire pour rentrer à Paris vu que Mitterrand avait pris ses distances avec le programme commun. Quarante ans plus tard, on ne se souvient plus que de ça.  

Hier soir, Jno m’a dit qu’il aurait pu être gourou. Il m’a dit ça très sérieusement avec un ton de gourou content de lui. Je lui ai dit que je le savais et m’en étais rendue compte quand j’avais quinze ans. Plus âgé que moi, il avait une sorte de force de persuasion tranquille qui était désarmante mais qui n’avait pas fonctionné longtemps avec moi même si j’avais quinze ans et était amoureuse.
C’est vrai qu’il avait tout pour que ça marche, la pratique du yoga, du sport et du théâtre. Au début de notre relation, je croyais absolument tout ce qu’il me disait jusqu’au jour où il m’a parlé de la flèche apollonienne. Je n’avais jamais entendu parler d’un truc pareil mais il m’explique que c’est une force  qu’il va exercer à l’endroit du troisième œil, qu’il va appuyer très fort entre mes deux yeux et que je vais sentir la puissance de la flèche apollonienne me pénétrer. 
C’est exactement à ce moment-là que j’aurais dû m’enfuir mais à quinze j’étais curieuse, j’ai accepté qu’il me marque de la flèche apollonienne. Je me suis allongée sur le lit et il s’est placé au-dessus de moi et il a appuyé très fort avec son index entre mes deux yeux, que j’avais fermés.
Il faisait exactement comme s’il enfonçait une flèche, la fameuse flèche apollonienne, entre mes yeux mais soudain son doigt a dérapé en glissant sur ma peau et son index s’est retrouvé enfoncé dans mon œil. Ne me demandez pas si c’était le gauche ou le droit, je me souviens juste avoir hurlé de douleur et de peur pendant que lui ne faisait que me dire, pardon Véro, pardon, pardon, pardon, je m’excuse …
Comme je n’ai pas perdu mon œil, j’ai pardonné mais je n’ai plus jamais cru à tout ce qu’il pouvait me raconter sur le yoga, les chakras ou le Zazen. Son côté gourou bienveillant avait disparu le temps d’un dérapage entre mes deux yeux.   
Et quand parfois, il lui arrive de repartir dans des théories trop ésotériques, il me suffit de dire, je vois tout à fait, c’est genre flèche apollonienne ? Fin de partie. Fou rire.

Hier soir on parlait des gourous.
Mais on n’a pas eu de fou rire.
Putain, ça penche du mauvais côté.
Je vais reprendre un Pchitt orange.

Bien sûr mon amour, on va traverser
Bien sûr mon amour, presque arrivé
Bien sûr mon amour il faut pas douter
On s'aime si fort ensemble, on va gagner

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 9 avril 2020

Jeudi 9 avril. Vingt-quatrième jour.

Aujourd'hui. 14h58


Putain, ça penche.

Je couds des masques pour tous les voisins de la rue.
Je ne sais pas à quoi ça sert, je pense toujours aux soldats qui sont morts dans les tranchées les pieds au chaud dans leurs chaussettes de laine et ça penche.

Les deux derniers  masques commandés sont pour une qui en a voulu deux car elle promène son chien. Je ne vois pas ce que le chien change au nombre de masques mais je lui en ai fait deux. Elle ne voulait pas d’élastiques car elle a une cicatrice derrière une oreille, alors j’ai fabriqué des liens avec la lisière de mon métrage de coton. Elle a dit qu’elle viendrait me dire merci quand on aura le droit de sortir.
C’est ce qui passait dans ma tête alors que je cousais pour elle devant ma machine.
Elle ne m’aime pas, elle a toujours montré qu’elle ne m’aimait pas depuis que nous sommes arrivés ici. Ce n’est pas moi qu’elle n’aime pas, c’est tout ce que je représente et qui lui déplait, bourgeoise et  ce qui va avec cette adjectif injuste. J’ai toujours trouvé révoltant d’être jugée uniquement sur ce qualificatif.
Cela ne changera jamais, je resterai à ses yeux celle qui incarne tout ce qu’elle déteste.
Je lui couds ses deux masques puisqu’elle en a besoin de deux à cause de son chien qui est de la taille d’un rat, et je lui fais ses petits liens pour qu’elle n’ait pas mal aux oreilles et je m’en bat les couilles qu’elle ne m’aime pas. Ce qui compte c’est qu’elle soit rassurée par ce masque.

Une de mes amies m’a appelée pour me dire que son ex-mari avait le Covid et était hospitalisé sous oxygène.
Je ne connais pas son ex-mari, je connaissais celui qui lui a succédé. Je ne sais pas comment on dit, le post-mari ? Enfin, pour moi, il y a vingt-cinq ans, c’était tout banalement celui qui était son mari.
Il y a vingt-cinq ans, on se tapait le HIV. On se le tapait pas tous, puisqu’on disait que c’était réservé aux homos et on se rassurait grâce à cette stigmatisation.  C’était moins radical que ça, mais si on était pas homo et qu’on était hétéro mono-partenaire, si on avait pas été transfusé, on pouvait dormir tranquille et penser que c’était pour les autres, basta.
Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le même schéma.
Il y a vingt-cinq ans, le mari de mon ami est mort.
Un soir, il m’a téléphoné et ensuite, il est mort.
Mon amie m’avait demandé de passer chez eux chercher des vêtements. Je me souviens que je fouillais dans leur placard pour trouver la chemise, le pantalon, la ceinture, la veste. C’était terriblement intime et impressionnant.
Ensuite j’étais allée à l’hôpital et j’étais entrée dans sa chambre.
C’était moins éprouvant que d’ouvrir l’intimité de leurs armoires.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, elle est venu me dire que son ex-mari, le père de ses fils,  est touché à son tour par un virus, je trouve cela terriblement odieux.

La vie c'est du théâtre
Et des souvenirs
Mais nous sommes opiniâtres
À ne pas mourir
À traîner sur les berges
Venez voir
On dirait Jane et Serge
Sur le pont des Arts


J’ai entendu Ariane Ascaride qui disait que quand tout serait terminé elle se saoulerait la gueule. Elle l’a dit comme ça. Elle l’a dit plusieurs fois. C’était dérangeant.
Ce n’est pas ce que je ferai.
Je ne me suis jamais saoulé la gueule, c’était  bien pire et je ne referai pas le bien pire et le moins pire non plus.
Quand tout sera terminé, j’aurai envie d’aller faire le marché à Montauban, d’aller voir la Méditerranée à Agde, j’aurai envie de revoir mes enfants et mes amis.
Quand tout sera terminé, j’aurais envie de n’avoir perdu personne.
Quand tout sera terminé, je taillerai la zone.

Putain, ça penche
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mercredi 8 avril 2020

Mercredi 8 avril. Vingt-troisième jour.

Aujourd'hui 15h15. Devant chez Virginie et Philippe. 

Putain, ça penche
Avec le coronavirus y’a plus d’intolérance au  gluten.

Le gluten est passé de mode, ce n’est plus dans les préoccupations.
Le kilo de farine de blé est devenu l’objectif du jour pour des millions de Français.

L’autre truc qui me sidère parce que j’en suis incapable, c’est que des gens disent avec fierté qu’ils relisent des livres qu’ils ont déjà lus.
Je pense que ça ne m’est jamais arrivé ou involontairement et dès que je m’en rends compte, je cesse de lire car je n’ai plus de curiosité, y’a un truc qui est mort et qui ne peut plus m’emmener.

Ce matin, quand on s’est levé, très tard, il était question de fraternité sur France Inter. C’était mieux que le deuil d’hier matin.
Ce que j’entends le matin en me levant a toujours de l’importance, sans doute parce que je suis de mauvaise humeur de commencer ces journées de merde où je me fais du souci, alors le premier message qui me tombe dans l’oreille me porte pendant les heures qui suivent.

Ce matin, c’était donc de fraternité qu’il était question sur notre radio du service public. Penser aux autres, se préoccuper de son prochain, faire passer l’autre avant soi-même. C’est ainsi que j’ai été élevée sauf que chez nous, ce n’était pas républicain, c’était catho, mais dans le fond si ça portait ses fruits, ce n’est pas important. Pour une fois, je passe sur l’enrobage catho pour rester sur le concept altruiste qui me manque tellement dans cette période tragique.
Penser aux autres, c’est ce que répétait mon père, il nous a élevés avec cette phrase et il m’en reste au moins l’idée faute surement d’avoir toujours mis en application le concept altruiste qu’il prônait. (Le mettait-il lui-même toujours en application ? )

Quand je me questionne sur ce concept de l’altruisme, de la fraternité, je me demande toujours ce dont on est capable, quelle est la part de sacrifice et jusqu’où on peut aller.
Et il me revient à chaque fois à l’esprit, la rencontre que nous avions faite il y a plusieurs années à Bali. Un jeune couple de touristes français qui mangeait à la table voisine et avec lequel nous avions engagé une conversation de voyageurs et très rapidement nous avions senti qu’ils avaient besoin de parler et de nous raconter ce qu’ils venaient de vivre. Ils revenaient de l’île de Komodo, au large de Bali dans la mer de Flores. Nous étions intéressés par leur avis car après plusieurs séjours à Bali, nous ne nous étions  jamais décidés à y aller.
Sur l’ile de Komodo, il y a des dragons, les dragons de Komodo. Ce sont des lézards mais en taille géante, environ trois mètres et soixante dix kilos. Ils sont carnivores et s’attaquent aussi aux hommes. Ça a l’air pataud comme ça, mais ça démarre à 20km/h en une fraction de seconde. Pour résumer, c’est hyper dangereux et nous, on n’a jamais été très chauds pour aller à Komodo, l’idée des dragons mangeurs d’hommes, pour moi c’est pire qu’un pont de planches.
Ce jeune couple nous raconte donc qu’ils sont partis en groupe accompagné d’un guide local pour aller voir les dragons rassemblés dans un enclos. C’est ce qu’on leur avait vendu.
Sur le chemin de l’aller, ils n’avaient pas compris pourquoi une chèvre faisait partie du groupe. Le guide la tenait par une ficelle passée autour de son cou et elle marchait avec eux.
Quand ils sont arrivés sur place, ils nous ont raconté que l’enclos était un espace fermé sommairement  par des bambous auquel ils avaient accédé par une sorte de couloir resserré.
Leur première surprise était arrivée avec la petite chèvre qui avait servi de repas aux reptiles. Ils nous disent, rien que ça, on avait envie de vomir.
La deuxième surprise, qui en avait été une aussi pour le guide local, c’est que la petite chèvre avait dû sembler un repas un peu light pour les dragons et que subitement ils s’étaient précipités sur la clôture pour attaquer les touristes.  Le guide n’avait qu’un bâton pour se défendre et la dizaine de touristes s’était précipitée vers le goulot de sortie pour échapper aux dragons qui avaient défoncé la clôture.
Je me souviens encore de leur émotion à nous raconter ce qu’ils avaient alors vécu. Ils nous ont dit, tout le monde s’est engouffré dans ce petit chemin,  nous sommes tombés sur le sol et les autres nous marchaient dessus. Cela s’est terminé en énorme bousculade.
Personne ne cherchait à aider personne.
C’est ce qu’il nous ont dit.
La jeune femme pleurait.

Nous ne sommes jamais allés à Komodo voir les dragons.
La seule petite chèvre a suffi à m’en couper l’envie.
La deuxième partie de l’histoire me terrorise.

Petite fille du soleil
Le matin n'attend pas
Petite fille du soleil
Non ne pleure pas
Petite fille du soleil

Putain, ça penche
Une botte d’asperges, un kilo de miel, un litre de Guignolet
Ça redresse.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...