dimanche 12 avril 2020

Dimanche 12 avril. Vingt-septième jour.

Aujourd'hui. 15h47

Putain, ça penche.
C’est Pâques.
Pâques ne changera rien, c’est une photocopie de la journée d’hier, de celle d’avant d’hier et des autres, c’est toujours une journée de merde.

J’ai dit à Jno qu’il fallait faire des projets, qu’il fallait imaginer des choses qu’on ferait quand on se sortirait de cette mélasse et je lui ai dit, tu devras m’appeler « petit chou ». Il m’a dit, ce n’est pas un projet ! C’est juste une idée et en plus c’est totalement idiot, je ne vais pas t’appeler comme ça. Je lui ai expliqué que c’était un projet, complètement extravagant mais que c’était nécessaire. Il fallait que dans quelques années, quand il m’appellerait « petit chou », ça ait l’air absurde,  mais bien moins absurde que la situation d’aujourd’hui.
Il faut aller vers le plus pour sentir le moins plus tard.
Pencher beaucoup aujourd’hui pour pencher moins demain

On est resté sur ce « petit chou »  et il n’a pas dit non.
J’espère qu’il va vite m’appeler « petit chou ».

Après on s’est dit que les trois mois de voyage n’avaient été qu’une fenêtre dans nos douleurs, mais qu’on avait eu cette fenêtre et qu’il faudrait toujours se souvenir combien nous avions été heureux.
J’ai dit à Jno quelque chose que je ne lui avais jamais dit avant, pas par pudeur, simplement que cela ne m’était jamais apparu aussi évident.
Quand ça penche, il ne dit rien d’inutile, il rassure.
Quand ça penche, il sait faire, il est même brillant.
Je lui ai dit et il m’a répondu, oui, je crois que je sais mieux gérer les situations critiques que la vie banale de tous les jours où je dois être assez ordinaire.
Je lui ai confirmé qu’il pouvait effectivement être ennuyeux.
La chance, c’est que notre vie a rarement été banale et fade et qu’il a donc plus souvent eu l’occasion d’être brillant qu’ordinaire.

J’écoute beaucoup de musique et il y a parfois des phrases qui résonnent, des mots qui semblent être là juste pour la phrase que j’écris.

Je lui dirai les mots bleus
Ceux qui rendent les gens heureux
Une histoire d'amour sans paroles
N'a plus besoin du protocole
Et tous les longs discours futiles
Terniraient quelque peu le style
De nos retrouvailles
De nos retrouvailles

Mes enfants me manquent, les grands, les petits et mon absente.
Sur mon manque, je mets mon nez rouge.
Je ris.
Je pleure.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 11 avril 2020

Samedi 11 avril. Vingt-sixième jour.

Le miracle de l'ongle.

Putain, ça penche.
Demain, je vais faire un poulet rôti.
Mon four est vegan, il n’a jamais vu de viande.

J’achète mes poulets déjà rôtis sur le marché de Montauban et donc ça fait quatre mois que je n’ai pas mangé de poulet rôti et j’ai décidé d’en faire cuire un dans mon four vegan.
Je suis allée chez le boucher. Expédition courageuse en ces temps de virus et doublement courageuse pour quelqu’un qui ne mange pas de viande à l’exception du poulet car le poulet, c’est une exception décidée comme le sont les exceptions, on ne les explique pas.
J’ai passé trente minutes sur le trottoir dans la file d’attente et quand ça été enfin mon tour, j’ai dit, je voudrais un poulet. Le boucher a pris un poulet et j’ai demandé, il est prêt ? Il n’a pas entendu ce que je lui disais car j’avais un masque sur le visage et lui, il avait une visière devant le visage. Lui ça ne l’empêchait pas de m’entendre mais ça lui faisait une voix caverneuse qui faisait peur. J’ai renouvelé ma question, il est prêt ? Et de sa voix qui sortait de derrière l’écran en plastique fixé à sa casquette,  il m’a dit, non, il faut le faire cuire. Je me suis sentie la reine des connes, je voulais juste savoir si le poulet était prêt à cuire parce qu’avec son étiquette « poulet du Gers » collé au cul, je voyais bien qu’il était cru.

Ça m’a rappelé un jour en Inde, où j’avais eu envie de cuisiner du poulet mais je ne voyais  pas où je pouvais en acheter. J’avais demandé à nos voisins et ils m’avaient indiqué le chicken corner, pas loin dans Nehru street. J’avais facilement trouvé le lieu car il y avait sur la rue des poulets dans des cages.  J’avais demandé quatre cuisses et j’avais attendu le mec qui avait disparu en partant à l’arrière de l’échoppe. J’avais attendu devant un gros tronc posé verticalement sur le sol. Et puis soudain et heureusement sans prévenir, le mec était revenu avec un  poulet piaillant qu’il tenait par les pattes et lui avait tranché le cou sur le billot devant moi. J’avais les jambes coupées et le seul truc qui  m’est venu à l’esprit, c’est que quatre cuisses, ça allait faire deux poulets et j’ai donc dit au mec que finalement, deux cuisses et deux ailes, ça m’irait bien. Il a tout plumé, découpé et quand il m’a tendu le sac dans lequel il avait mis ma commande, c’était horrible, c’était tout tiède.
Je suis revenue à l’appartement en me disant que je n’étais pas en état de le cuisiner et de le manger, que j’allais mettre le sac dans le frigo pour oublier un peu ce qui s’était passé.

J’ai remis mes sandales de trek hier et j’ai regardé mes pieds, surtout mes ongles.
Depuis quatre ans, j’ai l’ongle du gros orteil gauche tout moche, tout rongé. J’ai consulté trois médecins qui m’ont tous dit que ça ressemblait à une mycose et qu’ils allaient me traiter pour et qu’on verrait bien. J’ai donc appliqué tous les traitements locaux prescrits et ça n’a rien fait. Seul élément positif, ça n’a jamais empiré.
À l’automne dernier, je l’ai remontré à mon nouveau généraliste en comptant sur son oeil neuf pour avoir un diagnostic et il m’a dit, ça fait mycose mais comme vous avez épuisé tous les traitements locaux, je vais vous prescrire un traitement par voie générale. Jusqu’à présent, ce traitement ne m’avait pas été proposé car il n’est pas anodin, il peut avoir des conséquences hépatiques graves, il faut donc faire un bilan sanguin avant et dans les trois mois qui suivent et à la fin des six mois du traitement. Il me dit aussi qu’il faut faire un prélèvement sur l’ongle pour faire un analyse biologique et confirmer la mycose supposée.
Je fais tout, je démarre mon traitement bien que le biologiste ait dit que l’analyse de mon prélèvement ne parle pas en faveur d’une mycose. Le généraliste me dit, continuez tout de même le traitement puisque vous n’avez pas de contre-indication, on ne sait jamais.
Trois mois plus tard, il me demande de refaire faire un prélèvement de mon ongle abimé pour avoir un deuxième avis de biologiste puisque je ne constate pas d’évolution malgré le traitement. La deuxième analyse n’apportant rien, le résultat n’est toujours pas en faveur d’une mycose, mon médecin me dit d’arrêter le traitement et qu’on verra ce qu’en pense un dermato, à mon retour de voyage.
Avant de partir, nous sommes allés nous faire faire des pieds tout neufs chez une pédicure, le rituel d’avant départ comme on ferre un cheval avant une longue randonnée.
La pédicure regarde mon ongle et fait des diagnostics qui me font frémir puis  termine en disant, c’est quand-même dommage d’avoir des  pieds jolis comme j’en vois rarement et que cet ongle soit abimé. Vous devriez le soigner avec des huiles essentielles, il faut mettre matin et soir des gouttes d’huile de tea tree sur votre ongle, c’est très efficace, vous verrez.
Je lui dis, oui. Mais je sais bien que je ne le ferai pas car nous partons pour trois mois de voyage et jamais je ne pourrais soigner mon ongle matin et soir.
Et nous sommes partis en voyage et j’ai oublié mon ongle.
Un soir à Luang Pragang ou à Pakbeng, je ne sais plus où, j’ai regardé mon pied avec son cauchemar d’ongle et comme dans un conte de fée, j’ai vu mon ongle qui  repoussait gaillardement, tout neuf, tout beau.
Je n’avais jamais mis l’huile essentielle, je n’avais plus rien fait.
Aujourd’hui mon ongle a repoussé presque entièrement et il est sain, guéri.
C’était vraisemblablement une mycose malgré les analyses négatives des labos,  le traitement par voie générale a été efficace mais il fallait être patient.
Je me suis dit que si j’avais suivi les conseils de la pédicure et appliqué l’huile essentielle de tea tree matin et soir, j’aurais crié au miracle de l’huile essentielle.
J’y aurais cru dur comme fer puisque j’en avais la preuve.
Et j’aurais raconté une autre histoire.
Comment aurais-je su que l’huile essentielle n’y était pour rien ?
Les raisonnements scientifiques sont très compliqués mais parfois on a l’impression qu’on peut vivre ces raisonnements dans notre quotidien.

Putain, ça penche
Moins qu’hier
J’ai récupéré mon ongle.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

vendredi 10 avril 2020

Vendredi 10 avril. Vingt-cinquième jour.

Aujourd'hui. Devant chez Virginie et Philippe. 

Putain, ça penche.
Liliane a fait sa valise.

C’était la nouvelle du matin que j’ai absorbée dans ma mauvaise humeur du matin comme chaque nouvelle du matin.
Ils l’ont pas dit comme ça dans le poste. La radio du service public a dit que Liliane Marchais était morte et a rappelé qu’elle était l’épouse de Georges Marchais secrétaire général du parti communiste français.
C’est une nouvelle triste mais qui m’a fait rire à cause de l’histoire des valises que Liliane devait faire pour rentrer à Paris vu que Mitterrand avait pris ses distances avec le programme commun. Quarante ans plus tard, on ne se souvient plus que de ça.  

Hier soir, Jno m’a dit qu’il aurait pu être gourou. Il m’a dit ça très sérieusement avec un ton de gourou content de lui. Je lui ai dit que je le savais et m’en étais rendue compte quand j’avais quinze ans. Plus âgé que moi, il avait une sorte de force de persuasion tranquille qui était désarmante mais qui n’avait pas fonctionné longtemps avec moi même si j’avais quinze ans et était amoureuse.
C’est vrai qu’il avait tout pour que ça marche, la pratique du yoga, du sport et du théâtre. Au début de notre relation, je croyais absolument tout ce qu’il me disait jusqu’au jour où il m’a parlé de la flèche apollonienne. Je n’avais jamais entendu parler d’un truc pareil mais il m’explique que c’est une force  qu’il va exercer à l’endroit du troisième œil, qu’il va appuyer très fort entre mes deux yeux et que je vais sentir la puissance de la flèche apollonienne me pénétrer. 
C’est exactement à ce moment-là que j’aurais dû m’enfuir mais à quinze j’étais curieuse, j’ai accepté qu’il me marque de la flèche apollonienne. Je me suis allongée sur le lit et il s’est placé au-dessus de moi et il a appuyé très fort avec son index entre mes deux yeux, que j’avais fermés.
Il faisait exactement comme s’il enfonçait une flèche, la fameuse flèche apollonienne, entre mes yeux mais soudain son doigt a dérapé en glissant sur ma peau et son index s’est retrouvé enfoncé dans mon œil. Ne me demandez pas si c’était le gauche ou le droit, je me souviens juste avoir hurlé de douleur et de peur pendant que lui ne faisait que me dire, pardon Véro, pardon, pardon, pardon, je m’excuse …
Comme je n’ai pas perdu mon œil, j’ai pardonné mais je n’ai plus jamais cru à tout ce qu’il pouvait me raconter sur le yoga, les chakras ou le Zazen. Son côté gourou bienveillant avait disparu le temps d’un dérapage entre mes deux yeux.   
Et quand parfois, il lui arrive de repartir dans des théories trop ésotériques, il me suffit de dire, je vois tout à fait, c’est genre flèche apollonienne ? Fin de partie. Fou rire.

Hier soir on parlait des gourous.
Mais on n’a pas eu de fou rire.
Putain, ça penche du mauvais côté.
Je vais reprendre un Pchitt orange.

Bien sûr mon amour, on va traverser
Bien sûr mon amour, presque arrivé
Bien sûr mon amour il faut pas douter
On s'aime si fort ensemble, on va gagner

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 9 avril 2020

Jeudi 9 avril. Vingt-quatrième jour.

Aujourd'hui. 14h58


Putain, ça penche.

Je couds des masques pour tous les voisins de la rue.
Je ne sais pas à quoi ça sert, je pense toujours aux soldats qui sont morts dans les tranchées les pieds au chaud dans leurs chaussettes de laine et ça penche.

Les deux derniers  masques commandés sont pour une qui en a voulu deux car elle promène son chien. Je ne vois pas ce que le chien change au nombre de masques mais je lui en ai fait deux. Elle ne voulait pas d’élastiques car elle a une cicatrice derrière une oreille, alors j’ai fabriqué des liens avec la lisière de mon métrage de coton. Elle a dit qu’elle viendrait me dire merci quand on aura le droit de sortir.
C’est ce qui passait dans ma tête alors que je cousais pour elle devant ma machine.
Elle ne m’aime pas, elle a toujours montré qu’elle ne m’aimait pas depuis que nous sommes arrivés ici. Ce n’est pas moi qu’elle n’aime pas, c’est tout ce que je représente et qui lui déplait, bourgeoise et  ce qui va avec cette adjectif injuste. J’ai toujours trouvé révoltant d’être jugée uniquement sur ce qualificatif.
Cela ne changera jamais, je resterai à ses yeux celle qui incarne tout ce qu’elle déteste.
Je lui couds ses deux masques puisqu’elle en a besoin de deux à cause de son chien qui est de la taille d’un rat, et je lui fais ses petits liens pour qu’elle n’ait pas mal aux oreilles et je m’en bat les couilles qu’elle ne m’aime pas. Ce qui compte c’est qu’elle soit rassurée par ce masque.

Une de mes amies m’a appelée pour me dire que son ex-mari avait le Covid et était hospitalisé sous oxygène.
Je ne connais pas son ex-mari, je connaissais celui qui lui a succédé. Je ne sais pas comment on dit, le post-mari ? Enfin, pour moi, il y a vingt-cinq ans, c’était tout banalement celui qui était son mari.
Il y a vingt-cinq ans, on se tapait le HIV. On se le tapait pas tous, puisqu’on disait que c’était réservé aux homos et on se rassurait grâce à cette stigmatisation.  C’était moins radical que ça, mais si on était pas homo et qu’on était hétéro mono-partenaire, si on avait pas été transfusé, on pouvait dormir tranquille et penser que c’était pour les autres, basta.
Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le même schéma.
Il y a vingt-cinq ans, le mari de mon ami est mort.
Un soir, il m’a téléphoné et ensuite, il est mort.
Mon amie m’avait demandé de passer chez eux chercher des vêtements. Je me souviens que je fouillais dans leur placard pour trouver la chemise, le pantalon, la ceinture, la veste. C’était terriblement intime et impressionnant.
Ensuite j’étais allée à l’hôpital et j’étais entrée dans sa chambre.
C’était moins éprouvant que d’ouvrir l’intimité de leurs armoires.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, elle est venu me dire que son ex-mari, le père de ses fils,  est touché à son tour par un virus, je trouve cela terriblement odieux.

La vie c'est du théâtre
Et des souvenirs
Mais nous sommes opiniâtres
À ne pas mourir
À traîner sur les berges
Venez voir
On dirait Jane et Serge
Sur le pont des Arts


J’ai entendu Ariane Ascaride qui disait que quand tout serait terminé elle se saoulerait la gueule. Elle l’a dit comme ça. Elle l’a dit plusieurs fois. C’était dérangeant.
Ce n’est pas ce que je ferai.
Je ne me suis jamais saoulé la gueule, c’était  bien pire et je ne referai pas le bien pire et le moins pire non plus.
Quand tout sera terminé, j’aurai envie d’aller faire le marché à Montauban, d’aller voir la Méditerranée à Agde, j’aurai envie de revoir mes enfants et mes amis.
Quand tout sera terminé, j’aurais envie de n’avoir perdu personne.
Quand tout sera terminé, je taillerai la zone.

Putain, ça penche
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mercredi 8 avril 2020

Mercredi 8 avril. Vingt-troisième jour.

Aujourd'hui 15h15. Devant chez Virginie et Philippe. 

Putain, ça penche
Avec le coronavirus y’a plus d’intolérance au  gluten.

Le gluten est passé de mode, ce n’est plus dans les préoccupations.
Le kilo de farine de blé est devenu l’objectif du jour pour des millions de Français.

L’autre truc qui me sidère parce que j’en suis incapable, c’est que des gens disent avec fierté qu’ils relisent des livres qu’ils ont déjà lus.
Je pense que ça ne m’est jamais arrivé ou involontairement et dès que je m’en rends compte, je cesse de lire car je n’ai plus de curiosité, y’a un truc qui est mort et qui ne peut plus m’emmener.

Ce matin, quand on s’est levé, très tard, il était question de fraternité sur France Inter. C’était mieux que le deuil d’hier matin.
Ce que j’entends le matin en me levant a toujours de l’importance, sans doute parce que je suis de mauvaise humeur de commencer ces journées de merde où je me fais du souci, alors le premier message qui me tombe dans l’oreille me porte pendant les heures qui suivent.

Ce matin, c’était donc de fraternité qu’il était question sur notre radio du service public. Penser aux autres, se préoccuper de son prochain, faire passer l’autre avant soi-même. C’est ainsi que j’ai été élevée sauf que chez nous, ce n’était pas républicain, c’était catho, mais dans le fond si ça portait ses fruits, ce n’est pas important. Pour une fois, je passe sur l’enrobage catho pour rester sur le concept altruiste qui me manque tellement dans cette période tragique.
Penser aux autres, c’est ce que répétait mon père, il nous a élevés avec cette phrase et il m’en reste au moins l’idée faute surement d’avoir toujours mis en application le concept altruiste qu’il prônait. (Le mettait-il lui-même toujours en application ? )

Quand je me questionne sur ce concept de l’altruisme, de la fraternité, je me demande toujours ce dont on est capable, quelle est la part de sacrifice et jusqu’où on peut aller.
Et il me revient à chaque fois à l’esprit, la rencontre que nous avions faite il y a plusieurs années à Bali. Un jeune couple de touristes français qui mangeait à la table voisine et avec lequel nous avions engagé une conversation de voyageurs et très rapidement nous avions senti qu’ils avaient besoin de parler et de nous raconter ce qu’ils venaient de vivre. Ils revenaient de l’île de Komodo, au large de Bali dans la mer de Flores. Nous étions intéressés par leur avis car après plusieurs séjours à Bali, nous ne nous étions  jamais décidés à y aller.
Sur l’ile de Komodo, il y a des dragons, les dragons de Komodo. Ce sont des lézards mais en taille géante, environ trois mètres et soixante dix kilos. Ils sont carnivores et s’attaquent aussi aux hommes. Ça a l’air pataud comme ça, mais ça démarre à 20km/h en une fraction de seconde. Pour résumer, c’est hyper dangereux et nous, on n’a jamais été très chauds pour aller à Komodo, l’idée des dragons mangeurs d’hommes, pour moi c’est pire qu’un pont de planches.
Ce jeune couple nous raconte donc qu’ils sont partis en groupe accompagné d’un guide local pour aller voir les dragons rassemblés dans un enclos. C’est ce qu’on leur avait vendu.
Sur le chemin de l’aller, ils n’avaient pas compris pourquoi une chèvre faisait partie du groupe. Le guide la tenait par une ficelle passée autour de son cou et elle marchait avec eux.
Quand ils sont arrivés sur place, ils nous ont raconté que l’enclos était un espace fermé sommairement  par des bambous auquel ils avaient accédé par une sorte de couloir resserré.
Leur première surprise était arrivée avec la petite chèvre qui avait servi de repas aux reptiles. Ils nous disent, rien que ça, on avait envie de vomir.
La deuxième surprise, qui en avait été une aussi pour le guide local, c’est que la petite chèvre avait dû sembler un repas un peu light pour les dragons et que subitement ils s’étaient précipités sur la clôture pour attaquer les touristes.  Le guide n’avait qu’un bâton pour se défendre et la dizaine de touristes s’était précipitée vers le goulot de sortie pour échapper aux dragons qui avaient défoncé la clôture.
Je me souviens encore de leur émotion à nous raconter ce qu’ils avaient alors vécu. Ils nous ont dit, tout le monde s’est engouffré dans ce petit chemin,  nous sommes tombés sur le sol et les autres nous marchaient dessus. Cela s’est terminé en énorme bousculade.
Personne ne cherchait à aider personne.
C’est ce qu’il nous ont dit.
La jeune femme pleurait.

Nous ne sommes jamais allés à Komodo voir les dragons.
La seule petite chèvre a suffi à m’en couper l’envie.
La deuxième partie de l’histoire me terrorise.

Petite fille du soleil
Le matin n'attend pas
Petite fille du soleil
Non ne pleure pas
Petite fille du soleil

Putain, ça penche
Une botte d’asperges, un kilo de miel, un litre de Guignolet
Ça redresse.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 7 avril 2020

Mardi 7 avril. Vingt deuxième jour.

Aujourd'hui 14h28
Putain, ça penche.

Aujourd’hui la téloche a dit que ça faisait trois semaines.
Nous on a l’impression que ça fait plus, on est enfermé chez nous depuis qu’on est rentré de voyage et les trois semaines, c’était samedi dernier.

Jno me dit que ça redonne de la fragilité à la vie, que ça rappelle que la vie peut être reprise sans avertir ou si peu.
Je lui dis que je l’ai toujours su et je lui dis, Étienne … Je n’ai pas revu Étienne, c’était au bout de mes forces. Lorsque le procureur a autorisé le rapatriement de son corps, c’était trop tard pour moi, j’avais déjà fait un chemin et j’ai eu peur.
J’ai toujours vu la mort autour de moi, sur un lit, sur une route, sur un trottoir, sur un bûcher. L’indicible aussi de la mort d’un ami assassiné, cette mort que je n’ai jamais acceptée.
On ne peut pas mourir alors qu’on est sur le bord d’une route en train de pisser.
Quand je pense à lui, c’est la vision que j’ai puisque ça s’est passé comme ça et ensuite plus rien.
Il est mort.
C’était la Yougoslavie de Tito.
Nous avons pris le petit déjeuner en écoutant France Inter qui nous parlait du deuil. Alors, on a eu ces réflexions, on s’est regardé et on a dit, Putain, ça penche, c’est pas terrible pour démarrer la journée. 
Et on a décidé de penser à autre chose.

Je suis montée me mettre devant ma machine à coudre, la musique dans les oreilles, pour m’abrutir et ne plus penser.  J’ai enlevé un geste dans le processus de fabrication et ça me fait encore gagner du temps.
Je sais bien coudre, j’ai appris à dix ans sur la machine à coudre de ma mère, je faisais tous les vêtements de mes Barbies, c’était souvent compliqué parce que c’est tout petit une robe de Barbie et il fallait être très précise dans la coupe et la couture.
Cette  école de couture  miniature m’a rapidement formée car lorsque j’ai transposé mes créations sur une taille adulte, j’ai trouvé que c’était hyper simple.  
Je ne sais pas à quoi ça peut servir cette fabrication de masques. Je n’en sais rien.
Je le fais car j’ai simplement peur qu’il soit décidé qu’il faille en porter un pour ressortir et que des gens se trouvent démunis.
Je le fais car je dois le faire puisque je sais le faire.
Mais je ne sais pas à quoi ça sert, c’est comme les chaussettes et les écharpes en laine pour les soldats dans les tranchées, ils mourraient dans les tranchées avec des chaussettes et une écharpe …

Philippe a frappé au carreau.
Il m’a apporté un kilo de farine pour que je puisse faire des crêpes.
Je vais me dépêcher tant que j’ai encore des œufs.
C’était le moment léger de la fin de matinée.
Et pour continuer le moment d’espoir j’ai refait dans ma tête le projet de voyage que Jno m’a raconté hier. Il m’a dit, on ira au Vietnam à Saïgon, ensuite au Cambodge et puis le sud du Laos et on retournera au Vietnam à Hanoï.
Il a souri et m’a dit, ça te plait ?
Oui ça me plait.
Il m’a dit, dès que ça penche plus, dès qu’on est sorti de ce cauchemar, je t’emmène là-bas.

Là-bas
Faut du cœur et faut du courage
Mais tout est possible à mon âge
Si tu as la force et la foi.

Putain, ça penche
Faut reprendre du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 6 avril 2020

Lundi 6 avril. Vingt et unième jour.

Aujourd'hui. 14h53


Putain, ça penche.
Mais pas trop, même si on est lundi et qu’on a l’impression d’avoir remis le couvert.

Hier j’ai envoyé un message à nos plus proches voisins qui n’ont toujours pas remarqué que nous étions revenus de voyage.
Je leur ai demandé comment ils allaient et leur ai dit que s’ils avaient besoin de masques en tissus et que s’ils n’avaient pas de quoi en faire, je pouvais leur en confectionner.
Comme je n’ai reçu aucune réponse, je me suis dit qu’ils étaient peut-être morts dans leur jardin …
Et puis je viens de voir passer le voisin devant nos fenêtres, et d’une certaine manière, je suis rassurée.
Presque envie de rire.

On s’aimait
Et puis la vie avec son rouleau
La vie avec son rouleau.

C’est ce que j’ai dans les oreilles et je me dis que quand un texte est si bien écrit, il va avec tout.
C’est comme une jolie robe bien coupée, on peut la mettre n’importe où et n’importe comment.
C’est comme mes ballerines de Barcelone, un petit rien très chic, très beau et un peu cher qui fonctionne dans toutes les circonstances. Quand je les ai achetées, je n’avais pas envisagé la fonction pantoufles, et bien ça fonctionne parfaitement.  
Comme quoi, il suffit d’y mettre le prix et ensuite on ne regrette pas.

Nous avons testé l’attestation de sortie virtuelle. Sur l’iPhone de Jno, on a vu l’attestation se générer comme ils disent, et il a pu la photographier pour la présenter à un éventuel contrôle. Pour moi, j’ai juste eu le message qu’elle était enregistrée dans mon téléphone mais je me suis bien demandée où.

Ici et là, ici et là
Ici et là.

Je me suis dit que c’est ce que je répondrai si j’étais contrôlée, je leur demanderai où ça peut s’enregistrer sur un iPhone.
Je n’ai pas trouvé.

Ce matin, je suis allée sur le site de la poste, Imprimetestimbres.com pour affranchir une enveloppe  puisque notre bureau de poste est fermé mais qu’on a quand même des boites aux lettres qui sont relevées.
Je suis arrivée à obtenir ma petite vignette à coller sur mon enveloppe avec un bâton de colle, précisent-ils. Mais entre le moment où j’ai commencé ma recherche et l’étape du bâton de colle, il s’est écoulé vingt bonnes minutes.
J’ai une bonne pratique de l’informatique et ai encore un cerveau qui va vite, mais je me suis demandée comment on pouvait imaginer que la moyenne des Français était capable de faire cette démarche.
On sent les mecs barrés dans leur tête qui ne se mettent pas du tout à la place du client lambda et se perdent dans un cheminement quasiment intime pour soudain dans un instant de lucidité conclure sur le bâton de colle.
Presque envie de rire.

Le porte-parole du gouvernement sri lankais vient de recommander aux Sri Lankais dans le cadre de la lutte contre le coronavirus de boire trois à quatre tasses de thé chaud par jour.
En France, c’est trois à quatre verres de rouge par jour.
En Thaïlande, c’est trois à quatre lignes.
Preque envie de rire.

La porte claque, il  reste comme un parfum derrière elle
Une caresse d’absence.

Putain ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...