jeudi 9 avril 2020

Jeudi 9 avril. Vingt-quatrième jour.

Aujourd'hui. 14h58


Putain, ça penche.

Je couds des masques pour tous les voisins de la rue.
Je ne sais pas à quoi ça sert, je pense toujours aux soldats qui sont morts dans les tranchées les pieds au chaud dans leurs chaussettes de laine et ça penche.

Les deux derniers  masques commandés sont pour une qui en a voulu deux car elle promène son chien. Je ne vois pas ce que le chien change au nombre de masques mais je lui en ai fait deux. Elle ne voulait pas d’élastiques car elle a une cicatrice derrière une oreille, alors j’ai fabriqué des liens avec la lisière de mon métrage de coton. Elle a dit qu’elle viendrait me dire merci quand on aura le droit de sortir.
C’est ce qui passait dans ma tête alors que je cousais pour elle devant ma machine.
Elle ne m’aime pas, elle a toujours montré qu’elle ne m’aimait pas depuis que nous sommes arrivés ici. Ce n’est pas moi qu’elle n’aime pas, c’est tout ce que je représente et qui lui déplait, bourgeoise et  ce qui va avec cette adjectif injuste. J’ai toujours trouvé révoltant d’être jugée uniquement sur ce qualificatif.
Cela ne changera jamais, je resterai à ses yeux celle qui incarne tout ce qu’elle déteste.
Je lui couds ses deux masques puisqu’elle en a besoin de deux à cause de son chien qui est de la taille d’un rat, et je lui fais ses petits liens pour qu’elle n’ait pas mal aux oreilles et je m’en bat les couilles qu’elle ne m’aime pas. Ce qui compte c’est qu’elle soit rassurée par ce masque.

Une de mes amies m’a appelée pour me dire que son ex-mari avait le Covid et était hospitalisé sous oxygène.
Je ne connais pas son ex-mari, je connaissais celui qui lui a succédé. Je ne sais pas comment on dit, le post-mari ? Enfin, pour moi, il y a vingt-cinq ans, c’était tout banalement celui qui était son mari.
Il y a vingt-cinq ans, on se tapait le HIV. On se le tapait pas tous, puisqu’on disait que c’était réservé aux homos et on se rassurait grâce à cette stigmatisation.  C’était moins radical que ça, mais si on était pas homo et qu’on était hétéro mono-partenaire, si on avait pas été transfusé, on pouvait dormir tranquille et penser que c’était pour les autres, basta.
Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le même schéma.
Il y a vingt-cinq ans, le mari de mon ami est mort.
Un soir, il m’a téléphoné et ensuite, il est mort.
Mon amie m’avait demandé de passer chez eux chercher des vêtements. Je me souviens que je fouillais dans leur placard pour trouver la chemise, le pantalon, la ceinture, la veste. C’était terriblement intime et impressionnant.
Ensuite j’étais allée à l’hôpital et j’étais entrée dans sa chambre.
C’était moins éprouvant que d’ouvrir l’intimité de leurs armoires.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, elle est venu me dire que son ex-mari, le père de ses fils,  est touché à son tour par un virus, je trouve cela terriblement odieux.

La vie c'est du théâtre
Et des souvenirs
Mais nous sommes opiniâtres
À ne pas mourir
À traîner sur les berges
Venez voir
On dirait Jane et Serge
Sur le pont des Arts


J’ai entendu Ariane Ascaride qui disait que quand tout serait terminé elle se saoulerait la gueule. Elle l’a dit comme ça. Elle l’a dit plusieurs fois. C’était dérangeant.
Ce n’est pas ce que je ferai.
Je ne me suis jamais saoulé la gueule, c’était  bien pire et je ne referai pas le bien pire et le moins pire non plus.
Quand tout sera terminé, j’aurai envie d’aller faire le marché à Montauban, d’aller voir la Méditerranée à Agde, j’aurai envie de revoir mes enfants et mes amis.
Quand tout sera terminé, j’aurais envie de n’avoir perdu personne.
Quand tout sera terminé, je taillerai la zone.

Putain, ça penche
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mercredi 8 avril 2020

Mercredi 8 avril. Vingt-troisième jour.

Aujourd'hui 15h15. Devant chez Virginie et Philippe. 

Putain, ça penche
Avec le coronavirus y’a plus d’intolérance au  gluten.

Le gluten est passé de mode, ce n’est plus dans les préoccupations.
Le kilo de farine de blé est devenu l’objectif du jour pour des millions de Français.

L’autre truc qui me sidère parce que j’en suis incapable, c’est que des gens disent avec fierté qu’ils relisent des livres qu’ils ont déjà lus.
Je pense que ça ne m’est jamais arrivé ou involontairement et dès que je m’en rends compte, je cesse de lire car je n’ai plus de curiosité, y’a un truc qui est mort et qui ne peut plus m’emmener.

Ce matin, quand on s’est levé, très tard, il était question de fraternité sur France Inter. C’était mieux que le deuil d’hier matin.
Ce que j’entends le matin en me levant a toujours de l’importance, sans doute parce que je suis de mauvaise humeur de commencer ces journées de merde où je me fais du souci, alors le premier message qui me tombe dans l’oreille me porte pendant les heures qui suivent.

Ce matin, c’était donc de fraternité qu’il était question sur notre radio du service public. Penser aux autres, se préoccuper de son prochain, faire passer l’autre avant soi-même. C’est ainsi que j’ai été élevée sauf que chez nous, ce n’était pas républicain, c’était catho, mais dans le fond si ça portait ses fruits, ce n’est pas important. Pour une fois, je passe sur l’enrobage catho pour rester sur le concept altruiste qui me manque tellement dans cette période tragique.
Penser aux autres, c’est ce que répétait mon père, il nous a élevés avec cette phrase et il m’en reste au moins l’idée faute surement d’avoir toujours mis en application le concept altruiste qu’il prônait. (Le mettait-il lui-même toujours en application ? )

Quand je me questionne sur ce concept de l’altruisme, de la fraternité, je me demande toujours ce dont on est capable, quelle est la part de sacrifice et jusqu’où on peut aller.
Et il me revient à chaque fois à l’esprit, la rencontre que nous avions faite il y a plusieurs années à Bali. Un jeune couple de touristes français qui mangeait à la table voisine et avec lequel nous avions engagé une conversation de voyageurs et très rapidement nous avions senti qu’ils avaient besoin de parler et de nous raconter ce qu’ils venaient de vivre. Ils revenaient de l’île de Komodo, au large de Bali dans la mer de Flores. Nous étions intéressés par leur avis car après plusieurs séjours à Bali, nous ne nous étions  jamais décidés à y aller.
Sur l’ile de Komodo, il y a des dragons, les dragons de Komodo. Ce sont des lézards mais en taille géante, environ trois mètres et soixante dix kilos. Ils sont carnivores et s’attaquent aussi aux hommes. Ça a l’air pataud comme ça, mais ça démarre à 20km/h en une fraction de seconde. Pour résumer, c’est hyper dangereux et nous, on n’a jamais été très chauds pour aller à Komodo, l’idée des dragons mangeurs d’hommes, pour moi c’est pire qu’un pont de planches.
Ce jeune couple nous raconte donc qu’ils sont partis en groupe accompagné d’un guide local pour aller voir les dragons rassemblés dans un enclos. C’est ce qu’on leur avait vendu.
Sur le chemin de l’aller, ils n’avaient pas compris pourquoi une chèvre faisait partie du groupe. Le guide la tenait par une ficelle passée autour de son cou et elle marchait avec eux.
Quand ils sont arrivés sur place, ils nous ont raconté que l’enclos était un espace fermé sommairement  par des bambous auquel ils avaient accédé par une sorte de couloir resserré.
Leur première surprise était arrivée avec la petite chèvre qui avait servi de repas aux reptiles. Ils nous disent, rien que ça, on avait envie de vomir.
La deuxième surprise, qui en avait été une aussi pour le guide local, c’est que la petite chèvre avait dû sembler un repas un peu light pour les dragons et que subitement ils s’étaient précipités sur la clôture pour attaquer les touristes.  Le guide n’avait qu’un bâton pour se défendre et la dizaine de touristes s’était précipitée vers le goulot de sortie pour échapper aux dragons qui avaient défoncé la clôture.
Je me souviens encore de leur émotion à nous raconter ce qu’ils avaient alors vécu. Ils nous ont dit, tout le monde s’est engouffré dans ce petit chemin,  nous sommes tombés sur le sol et les autres nous marchaient dessus. Cela s’est terminé en énorme bousculade.
Personne ne cherchait à aider personne.
C’est ce qu’il nous ont dit.
La jeune femme pleurait.

Nous ne sommes jamais allés à Komodo voir les dragons.
La seule petite chèvre a suffi à m’en couper l’envie.
La deuxième partie de l’histoire me terrorise.

Petite fille du soleil
Le matin n'attend pas
Petite fille du soleil
Non ne pleure pas
Petite fille du soleil

Putain, ça penche
Une botte d’asperges, un kilo de miel, un litre de Guignolet
Ça redresse.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mardi 7 avril 2020

Mardi 7 avril. Vingt deuxième jour.

Aujourd'hui 14h28
Putain, ça penche.

Aujourd’hui la téloche a dit que ça faisait trois semaines.
Nous on a l’impression que ça fait plus, on est enfermé chez nous depuis qu’on est rentré de voyage et les trois semaines, c’était samedi dernier.

Jno me dit que ça redonne de la fragilité à la vie, que ça rappelle que la vie peut être reprise sans avertir ou si peu.
Je lui dis que je l’ai toujours su et je lui dis, Étienne … Je n’ai pas revu Étienne, c’était au bout de mes forces. Lorsque le procureur a autorisé le rapatriement de son corps, c’était trop tard pour moi, j’avais déjà fait un chemin et j’ai eu peur.
J’ai toujours vu la mort autour de moi, sur un lit, sur une route, sur un trottoir, sur un bûcher. L’indicible aussi de la mort d’un ami assassiné, cette mort que je n’ai jamais acceptée.
On ne peut pas mourir alors qu’on est sur le bord d’une route en train de pisser.
Quand je pense à lui, c’est la vision que j’ai puisque ça s’est passé comme ça et ensuite plus rien.
Il est mort.
C’était la Yougoslavie de Tito.
Nous avons pris le petit déjeuner en écoutant France Inter qui nous parlait du deuil. Alors, on a eu ces réflexions, on s’est regardé et on a dit, Putain, ça penche, c’est pas terrible pour démarrer la journée. 
Et on a décidé de penser à autre chose.

Je suis montée me mettre devant ma machine à coudre, la musique dans les oreilles, pour m’abrutir et ne plus penser.  J’ai enlevé un geste dans le processus de fabrication et ça me fait encore gagner du temps.
Je sais bien coudre, j’ai appris à dix ans sur la machine à coudre de ma mère, je faisais tous les vêtements de mes Barbies, c’était souvent compliqué parce que c’est tout petit une robe de Barbie et il fallait être très précise dans la coupe et la couture.
Cette  école de couture  miniature m’a rapidement formée car lorsque j’ai transposé mes créations sur une taille adulte, j’ai trouvé que c’était hyper simple.  
Je ne sais pas à quoi ça peut servir cette fabrication de masques. Je n’en sais rien.
Je le fais car j’ai simplement peur qu’il soit décidé qu’il faille en porter un pour ressortir et que des gens se trouvent démunis.
Je le fais car je dois le faire puisque je sais le faire.
Mais je ne sais pas à quoi ça sert, c’est comme les chaussettes et les écharpes en laine pour les soldats dans les tranchées, ils mourraient dans les tranchées avec des chaussettes et une écharpe …

Philippe a frappé au carreau.
Il m’a apporté un kilo de farine pour que je puisse faire des crêpes.
Je vais me dépêcher tant que j’ai encore des œufs.
C’était le moment léger de la fin de matinée.
Et pour continuer le moment d’espoir j’ai refait dans ma tête le projet de voyage que Jno m’a raconté hier. Il m’a dit, on ira au Vietnam à Saïgon, ensuite au Cambodge et puis le sud du Laos et on retournera au Vietnam à Hanoï.
Il a souri et m’a dit, ça te plait ?
Oui ça me plait.
Il m’a dit, dès que ça penche plus, dès qu’on est sorti de ce cauchemar, je t’emmène là-bas.

Là-bas
Faut du cœur et faut du courage
Mais tout est possible à mon âge
Si tu as la force et la foi.

Putain, ça penche
Faut reprendre du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 6 avril 2020

Lundi 6 avril. Vingt et unième jour.

Aujourd'hui. 14h53


Putain, ça penche.
Mais pas trop, même si on est lundi et qu’on a l’impression d’avoir remis le couvert.

Hier j’ai envoyé un message à nos plus proches voisins qui n’ont toujours pas remarqué que nous étions revenus de voyage.
Je leur ai demandé comment ils allaient et leur ai dit que s’ils avaient besoin de masques en tissus et que s’ils n’avaient pas de quoi en faire, je pouvais leur en confectionner.
Comme je n’ai reçu aucune réponse, je me suis dit qu’ils étaient peut-être morts dans leur jardin …
Et puis je viens de voir passer le voisin devant nos fenêtres, et d’une certaine manière, je suis rassurée.
Presque envie de rire.

On s’aimait
Et puis la vie avec son rouleau
La vie avec son rouleau.

C’est ce que j’ai dans les oreilles et je me dis que quand un texte est si bien écrit, il va avec tout.
C’est comme une jolie robe bien coupée, on peut la mettre n’importe où et n’importe comment.
C’est comme mes ballerines de Barcelone, un petit rien très chic, très beau et un peu cher qui fonctionne dans toutes les circonstances. Quand je les ai achetées, je n’avais pas envisagé la fonction pantoufles, et bien ça fonctionne parfaitement.  
Comme quoi, il suffit d’y mettre le prix et ensuite on ne regrette pas.

Nous avons testé l’attestation de sortie virtuelle. Sur l’iPhone de Jno, on a vu l’attestation se générer comme ils disent, et il a pu la photographier pour la présenter à un éventuel contrôle. Pour moi, j’ai juste eu le message qu’elle était enregistrée dans mon téléphone mais je me suis bien demandée où.

Ici et là, ici et là
Ici et là.

Je me suis dit que c’est ce que je répondrai si j’étais contrôlée, je leur demanderai où ça peut s’enregistrer sur un iPhone.
Je n’ai pas trouvé.

Ce matin, je suis allée sur le site de la poste, Imprimetestimbres.com pour affranchir une enveloppe  puisque notre bureau de poste est fermé mais qu’on a quand même des boites aux lettres qui sont relevées.
Je suis arrivée à obtenir ma petite vignette à coller sur mon enveloppe avec un bâton de colle, précisent-ils. Mais entre le moment où j’ai commencé ma recherche et l’étape du bâton de colle, il s’est écoulé vingt bonnes minutes.
J’ai une bonne pratique de l’informatique et ai encore un cerveau qui va vite, mais je me suis demandée comment on pouvait imaginer que la moyenne des Français était capable de faire cette démarche.
On sent les mecs barrés dans leur tête qui ne se mettent pas du tout à la place du client lambda et se perdent dans un cheminement quasiment intime pour soudain dans un instant de lucidité conclure sur le bâton de colle.
Presque envie de rire.

Le porte-parole du gouvernement sri lankais vient de recommander aux Sri Lankais dans le cadre de la lutte contre le coronavirus de boire trois à quatre tasses de thé chaud par jour.
En France, c’est trois à quatre verres de rouge par jour.
En Thaïlande, c’est trois à quatre lignes.
Preque envie de rire.

La porte claque, il  reste comme un parfum derrière elle
Une caresse d’absence.

Putain ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


dimanche 5 avril 2020

Dimanche 5 avril. Vingtième jour.

Aujourd'hui 14h41

Putain, ça penche.
Moins qu’hier et plus que demain.
C’est le bon sens.

Vendredi, lorsque je suis allée faire mes courses à SuperU, il y avait le mec con qui s’en foutait que je laisse mon caddy dans la file pour aller rechercher le paquet de muesli oublié et puis il y avait surtout une dame que j’ai suivie tout le temps dans les rayons, la perdant dans un virage et la retrouvant au suivant.

C’était une vieille dame, ça veut dire plus vieille que moi.
C’était une vieille dame digne, avec un joli manteau qui faisait un peu couture, elle était coiffée et elle avait une liste à la main.
C’était une vieille dame qui, si on l’observait comme j’ai eu le temps de le faire puisque je la croisais tout le temps, semblait un peu perdu, on aurait dit qu’elle courait sans trop  savoir ce qu’elle désirait acheter ni ce qu’elle devait peser quand elle s’est trouvée devant la balance à tickets.
C’était une vieille dame qui semblait seule.
C’était une vieille dame qui avait écouté les informations qui recommandent de se protéger pour faire ses courses.

La vieille dame avait devant sa bouche un masque improvisé fait avec une couche découpée, fixée par des épingles de nourrice à des élastiques qui faisaient le tour de sa tête.
J’ai eu le temps de la regarder, de perdre pied face à ce profil encore gracieux recouvert d’une couche et chaque fois que je la recroisais, je ne voulais plus la regarder. Il y a des raccourcis qui se prennent tout seuls et qui devancent tous les freins qu’on a mis en route, on a beau savoir qu’on va se vautrer, qu’on va dans le mur et freiner des quatre fers, c’est trop tard, une vieille dame avec une couche sur le visage, c’est l’image tatouée sur la rétine pour le reste de la journée.
Ces images qui déchirent,  je les connais, elles sont au catalogue de mes horreurs, le tiroir que je n’ouvre jamais. La dernière de cette image, c’est un homme mort au matin sur un trottoir de Pondichéry, il y a aussi un chien sur l’autoroute dont je ne veux plus me souvenir il y a devant ma voiture, un homme allongé qui me hante.
Depuis vendredi après-midi, il y a une vieille dame au profil délicat écrasé par une couche.

J’ai plusieurs mètres d’un très joli coton blanc et autant d’un  coton gratté tout doux.
J’ai une bonne réserve d’élastiques.
J’ai une machine à coudre performante qui sort de sa révision décennale et qui fonctionne mieux qu’une neuve.
Je sais coudre.
Je vais coudre des masques pour que les vieilles dames retrouvent leur dignité et restent belles.

Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu'on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m'élance et puis je recule
Devant une phrase inutile

Putain, ça penche.
Plus que demain, bien plus.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 4 avril 2020

Samedi 4 avril. Dix-neuvième jour.

Aujourd'hui 14h45


Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.

Gros coup de mou ce matin, l’impression de vivre dans La servante écarlate, 1984 ou Le hussard sur le toit. J’ai évité La peste car je ne l’ai pas lu.

Je ne vois pas où est le lien social retrouvé.
Hier arrivée à la caisse de SuperU, dans la file d’attente de trois personnes, je me rends compte que j’ai oublié de prendre un paquet de muesli et je dis au mec derrière moi que je vais laisser mon caddy pour retourner dans le rayon chercher un produit que j’ai oublié.
Il m’a répondu qu’il s’en foutait.
C’est ce qu’il m’a dit en me regardant avec mépris et ça m’a plombée toute la journée d’hier et toute la matinée d’aujourd’hui.
Jno m’a dit de peindre mais je lui ai dit que la peinture ça faisait du volume et qu’un jour arriverait où je ne saurais plus où entreposer mes peintures, qu’en ce moment  je préférais écrire, l’écriture ne prend pas de place et avec les claviers et les disques durs, elle est devenue éphémère, elle s’envole et disparaît, à part pour ceux qui lisent mes billets de blog avec trois années de retard et s’offusquent de mes propos.
Ça peut arriver, c’est dérangeant mais ça donne aussi l’impression qu’on n’a pas écrit pour rien.
C’est ce que j’en ai retenu.

À force de me laver les mains, de me frotter les doigts j’ai perdu ma touche ID pour ouvrir mon iPhone.
À force de pleurer, j’ai fini par arrêter de pleurer.
À force de faire semblant de rire, je ne fais plus rire.

Aujourd’hui tout penche et on voit beaucoup le vide à travers les planches.

Rien n’a plus, rien n’a plus vraiment le même goût
Vivien Leigh a les cheveux blancs
Elle regrette le noir et blanc

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




vendredi 3 avril 2020

Vendredi 3 avril. Dix-huitième jour.

SuperU. Aujourd'hui 13h57
Putain, ça penche.
Hier une amie m’a appelée pour me demander de l’aide.

Elle m’a dit, c’est à toi que je m’adresse car je connais ta discrétion, tu ne racontes jamais rien et je sais que je peux compter sur ton silence quant à ce qui m’amène à te demander du soutien.
Je lui ai promis que je ne raconterai rien.

Alors, voilà ce qui est arrivé hier à mon amie.
Cette semaine, en  retournant la terre de son potager, elle avait mis en évidence un départ de galerie souterraine et avait décidé hier après-midi d’en faire l’exploration.
Je lui ai dit que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir l’aider alors que nous sommes distantes de plusieurs centaines de kilomètres et confinées chacune dans notre maison.
Elle m’a expliqué que justement dans le contexte du confinement la rubrique « exploration souterraine » n’étant pas mentionnée sur l’attestation de sortie dérogatoire, elle devait rester très discrète pour explorer ce départ de galerie et que j’allais les aider en restant connectée avec eux, le temps de leur exploration.  
Là, je l’ai interrompue et lui ai demandé pourquoi elle parlait au pluriel. Elle m’a dit que son mari faisait partie de l’expédition, qu’ils se préparaient à deux depuis déjà plusieurs jours et que le début de l’opération était prévue ce jeudi à  17h00.
Je n’avais plus rien à ajouter puisque tout était décidé, elle me demandait simplement de rester connectée à eux durant l’expédition pour qu’au cas où cette dernière tourne mal, je puisse donner l’alerte. Impossible de refuser.

Elle me dit qu’ils ont rassemblé le matériel et n’ont plus qu’à enfiler les treillis militaires que son mari a retrouvés au fond du garage.
À 16h55, elle m’appelle sur WhatsApp et je vois sur mon écran de téléphone qu’ils sont prêts à partir, chacun avec un treillis, lui un peu trop moulé dans le machin qui doit dater de ses vingt ans, et elle, l’air d’avoir enfilé un pyjama trop grand, elle a roulé les jambes sur les chevilles et les manches sur les poignets. Ils ont des lampes frontales. J’ai reconnu le modèle, j’avais acheté les mêmes à Décathlon pour le voyage.

Ils s’engouffrent et disparaissent dans la terre du potager.
À partir de cet instant, je n’ai plus d’image.
Ils me parlent et me décrivent leur progression dans la galerie et après environ dix  minutes de progression ils sont bloqués par une porte.
Mon amie me dit, c'est une porte de placard, elle ferme entièrement le passage de la galerie, nous allons l’ouvrir.
Après un moment de silence, je l’entends dire, on dirait que nous sommes dans notre placard de cuisine, nous sommes au milieu des étagères, je reconnais mes provisions.
Je leur hurle de rester calme et de me décrire ce qu’ils voient.
Je ne sais vraiment pas quoi leur conseiller, je trouve que ça penche sérieusement et que je n’étais pas préparée à vivre un truc pareil, même à distance sur WhatsApp.
Ils ne me parlent plus, je les entends qui déplacent des objets en s’esclaffant mais leurs voix sont assourdies et je ne peux pas entendre ce qu’ils disent.
Au bout d’un temps qui m’a semblé des siècles, mon amie me dit, tu ne vas pas nous croire, nous venons de mettre la main sur des produits rares et inconnus.
Elle est soudain passée en mode « je viens de découvrir la tombe de Toutankhamon » et elle m’énumère leurs découvertes :

- 2 sauces soja de 2019
- 1 nuoc nam de 2019
- Poudre de noix de coco de 2019
- Agar agar de 2018
- Fleur d'oranger de 2015
- Cannelle de 2011
- Raider de 1988
- Treets de 1983
- Tang de 1978
- Pchitt orange de 1977
- Une tranche de pain moisie emballée dans un dépliant du RPR.

Je sens que plus rien ne sera comme avant, ils ont découvert leurs fonds de placard.
Je n’ose pas leur dire.
J’ai peur qu’ils ne reviennent plus.
Je leur promets que je resterai secrète, que je ne raconterai jamais ce voyage à l’arrière de leur placard de cuisine.
Je ne dirai jamais qu’ils buvaient du Tang ou mangeaient des Raider.
Je ne dirai jamais qu’ils appellent du shit du Pchitt et qu’en plus en 1977, il était orange.
Je me promets de ne rien dire.

Et puis, ils sont remontés à l’air libre de leur jardin, les mains pleines de leurs découvertes datées et ils m’ont dit qu’ils allaient les ranger dans leur placard de cuisine.
Je ne leur ai rien dit.
Ils ont tout rangé comme des trésors anciens, des souvenirs d’avant.
Ils ont enlevé leur treillis et leur lampes frontales.
Pour l’apéro, ils se sont offerts un verre de Tang.

Putain, ça penche.
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...