dimanche 5 avril 2020

Dimanche 5 avril. Vingtième jour.

Aujourd'hui 14h41

Putain, ça penche.
Moins qu’hier et plus que demain.
C’est le bon sens.

Vendredi, lorsque je suis allée faire mes courses à SuperU, il y avait le mec con qui s’en foutait que je laisse mon caddy dans la file pour aller rechercher le paquet de muesli oublié et puis il y avait surtout une dame que j’ai suivie tout le temps dans les rayons, la perdant dans un virage et la retrouvant au suivant.

C’était une vieille dame, ça veut dire plus vieille que moi.
C’était une vieille dame digne, avec un joli manteau qui faisait un peu couture, elle était coiffée et elle avait une liste à la main.
C’était une vieille dame qui, si on l’observait comme j’ai eu le temps de le faire puisque je la croisais tout le temps, semblait un peu perdu, on aurait dit qu’elle courait sans trop  savoir ce qu’elle désirait acheter ni ce qu’elle devait peser quand elle s’est trouvée devant la balance à tickets.
C’était une vieille dame qui semblait seule.
C’était une vieille dame qui avait écouté les informations qui recommandent de se protéger pour faire ses courses.

La vieille dame avait devant sa bouche un masque improvisé fait avec une couche découpée, fixée par des épingles de nourrice à des élastiques qui faisaient le tour de sa tête.
J’ai eu le temps de la regarder, de perdre pied face à ce profil encore gracieux recouvert d’une couche et chaque fois que je la recroisais, je ne voulais plus la regarder. Il y a des raccourcis qui se prennent tout seuls et qui devancent tous les freins qu’on a mis en route, on a beau savoir qu’on va se vautrer, qu’on va dans le mur et freiner des quatre fers, c’est trop tard, une vieille dame avec une couche sur le visage, c’est l’image tatouée sur la rétine pour le reste de la journée.
Ces images qui déchirent,  je les connais, elles sont au catalogue de mes horreurs, le tiroir que je n’ouvre jamais. La dernière de cette image, c’est un homme mort au matin sur un trottoir de Pondichéry, il y a aussi un chien sur l’autoroute dont je ne veux plus me souvenir il y a devant ma voiture, un homme allongé qui me hante.
Depuis vendredi après-midi, il y a une vieille dame au profil délicat écrasé par une couche.

J’ai plusieurs mètres d’un très joli coton blanc et autant d’un  coton gratté tout doux.
J’ai une bonne réserve d’élastiques.
J’ai une machine à coudre performante qui sort de sa révision décennale et qui fonctionne mieux qu’une neuve.
Je sais coudre.
Je vais coudre des masques pour que les vieilles dames retrouvent leur dignité et restent belles.

Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu'on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m'élance et puis je recule
Devant une phrase inutile

Putain, ça penche.
Plus que demain, bien plus.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 4 avril 2020

Samedi 4 avril. Dix-neuvième jour.

Aujourd'hui 14h45


Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.

Gros coup de mou ce matin, l’impression de vivre dans La servante écarlate, 1984 ou Le hussard sur le toit. J’ai évité La peste car je ne l’ai pas lu.

Je ne vois pas où est le lien social retrouvé.
Hier arrivée à la caisse de SuperU, dans la file d’attente de trois personnes, je me rends compte que j’ai oublié de prendre un paquet de muesli et je dis au mec derrière moi que je vais laisser mon caddy pour retourner dans le rayon chercher un produit que j’ai oublié.
Il m’a répondu qu’il s’en foutait.
C’est ce qu’il m’a dit en me regardant avec mépris et ça m’a plombée toute la journée d’hier et toute la matinée d’aujourd’hui.
Jno m’a dit de peindre mais je lui ai dit que la peinture ça faisait du volume et qu’un jour arriverait où je ne saurais plus où entreposer mes peintures, qu’en ce moment  je préférais écrire, l’écriture ne prend pas de place et avec les claviers et les disques durs, elle est devenue éphémère, elle s’envole et disparaît, à part pour ceux qui lisent mes billets de blog avec trois années de retard et s’offusquent de mes propos.
Ça peut arriver, c’est dérangeant mais ça donne aussi l’impression qu’on n’a pas écrit pour rien.
C’est ce que j’en ai retenu.

À force de me laver les mains, de me frotter les doigts j’ai perdu ma touche ID pour ouvrir mon iPhone.
À force de pleurer, j’ai fini par arrêter de pleurer.
À force de faire semblant de rire, je ne fais plus rire.

Aujourd’hui tout penche et on voit beaucoup le vide à travers les planches.

Rien n’a plus, rien n’a plus vraiment le même goût
Vivien Leigh a les cheveux blancs
Elle regrette le noir et blanc

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.




vendredi 3 avril 2020

Vendredi 3 avril. Dix-huitième jour.

SuperU. Aujourd'hui 13h57
Putain, ça penche.
Hier une amie m’a appelée pour me demander de l’aide.

Elle m’a dit, c’est à toi que je m’adresse car je connais ta discrétion, tu ne racontes jamais rien et je sais que je peux compter sur ton silence quant à ce qui m’amène à te demander du soutien.
Je lui ai promis que je ne raconterai rien.

Alors, voilà ce qui est arrivé hier à mon amie.
Cette semaine, en  retournant la terre de son potager, elle avait mis en évidence un départ de galerie souterraine et avait décidé hier après-midi d’en faire l’exploration.
Je lui ai dit que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir l’aider alors que nous sommes distantes de plusieurs centaines de kilomètres et confinées chacune dans notre maison.
Elle m’a expliqué que justement dans le contexte du confinement la rubrique « exploration souterraine » n’étant pas mentionnée sur l’attestation de sortie dérogatoire, elle devait rester très discrète pour explorer ce départ de galerie et que j’allais les aider en restant connectée avec eux, le temps de leur exploration.  
Là, je l’ai interrompue et lui ai demandé pourquoi elle parlait au pluriel. Elle m’a dit que son mari faisait partie de l’expédition, qu’ils se préparaient à deux depuis déjà plusieurs jours et que le début de l’opération était prévue ce jeudi à  17h00.
Je n’avais plus rien à ajouter puisque tout était décidé, elle me demandait simplement de rester connectée à eux durant l’expédition pour qu’au cas où cette dernière tourne mal, je puisse donner l’alerte. Impossible de refuser.

Elle me dit qu’ils ont rassemblé le matériel et n’ont plus qu’à enfiler les treillis militaires que son mari a retrouvés au fond du garage.
À 16h55, elle m’appelle sur WhatsApp et je vois sur mon écran de téléphone qu’ils sont prêts à partir, chacun avec un treillis, lui un peu trop moulé dans le machin qui doit dater de ses vingt ans, et elle, l’air d’avoir enfilé un pyjama trop grand, elle a roulé les jambes sur les chevilles et les manches sur les poignets. Ils ont des lampes frontales. J’ai reconnu le modèle, j’avais acheté les mêmes à Décathlon pour le voyage.

Ils s’engouffrent et disparaissent dans la terre du potager.
À partir de cet instant, je n’ai plus d’image.
Ils me parlent et me décrivent leur progression dans la galerie et après environ dix  minutes de progression ils sont bloqués par une porte.
Mon amie me dit, c'est une porte de placard, elle ferme entièrement le passage de la galerie, nous allons l’ouvrir.
Après un moment de silence, je l’entends dire, on dirait que nous sommes dans notre placard de cuisine, nous sommes au milieu des étagères, je reconnais mes provisions.
Je leur hurle de rester calme et de me décrire ce qu’ils voient.
Je ne sais vraiment pas quoi leur conseiller, je trouve que ça penche sérieusement et que je n’étais pas préparée à vivre un truc pareil, même à distance sur WhatsApp.
Ils ne me parlent plus, je les entends qui déplacent des objets en s’esclaffant mais leurs voix sont assourdies et je ne peux pas entendre ce qu’ils disent.
Au bout d’un temps qui m’a semblé des siècles, mon amie me dit, tu ne vas pas nous croire, nous venons de mettre la main sur des produits rares et inconnus.
Elle est soudain passée en mode « je viens de découvrir la tombe de Toutankhamon » et elle m’énumère leurs découvertes :

- 2 sauces soja de 2019
- 1 nuoc nam de 2019
- Poudre de noix de coco de 2019
- Agar agar de 2018
- Fleur d'oranger de 2015
- Cannelle de 2011
- Raider de 1988
- Treets de 1983
- Tang de 1978
- Pchitt orange de 1977
- Une tranche de pain moisie emballée dans un dépliant du RPR.

Je sens que plus rien ne sera comme avant, ils ont découvert leurs fonds de placard.
Je n’ose pas leur dire.
J’ai peur qu’ils ne reviennent plus.
Je leur promets que je resterai secrète, que je ne raconterai jamais ce voyage à l’arrière de leur placard de cuisine.
Je ne dirai jamais qu’ils buvaient du Tang ou mangeaient des Raider.
Je ne dirai jamais qu’ils appellent du shit du Pchitt et qu’en plus en 1977, il était orange.
Je me promets de ne rien dire.

Et puis, ils sont remontés à l’air libre de leur jardin, les mains pleines de leurs découvertes datées et ils m’ont dit qu’ils allaient les ranger dans leur placard de cuisine.
Je ne leur ai rien dit.
Ils ont tout rangé comme des trésors anciens, des souvenirs d’avant.
Ils ont enlevé leur treillis et leur lampes frontales.
Pour l’apéro, ils se sont offerts un verre de Tang.

Putain, ça penche.
C’est la faute du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


jeudi 2 avril 2020

Jeudi 2 avril. Dix-septième jour.

Le pont sur la Garonne. Verdun sur Garonne aujourd'hui 14h09

Putain, ça penche.
Le confinement révèle ce que nous sommes et ça me fait pencher.

C’est  panique ou  conspiration.
Hier Géraldine m’a dit, ça peut même être les deux à la fois. J’ai dit oui en réalisant que l’un allait souvent avec l’autre.  Sans doute que les thèses conspirationnistes calment la panique en désignant des coupables.
J’ai aussi eu une pensée pour tous ceux qui sont contre les vaccins et comme ils appartiennent  fréquemment à la même catégorie que ceux de la théorie du complot, je me suis demandée quel sera leur comportement le jour où les chercheurs auront trouvé le vaccin.
J’ai commencé à rire et ça penchait moins.
Moins qu’hier et plus que demain.

La médaille d’amour pas distinguée m’a amenée aux boucles d’oreilles. Comme quoi, une période dure peut conduire à des réflexions inattendues sur des objets de futilité.
C’est le côté pas distingué, plus que le bijou, qui m’a fait cheminer.
Dans le milieu où je suis née, on ne se fait pas percer les oreilles, on porte des clips.
Je ne sais absolument pas d’où peut venir ce principe ; oreilles percées tu as, tu appartiens au peuple, tu n’es pas distinguée.
J’ai traversé mon enfance en enviant les copines de l’école qui avaient les oreilles percées. L’adolescence a suivi avec le collège et le lycée qui ont empiré mon envie et dès que j’ai été majeure émancipée, j’ai fait percer mes oreilles. Pour bien les percer et calmer mes manques, j'ai fait percer chaque oreille quatre fois. C’était fait, à vingt ans j’étais définitivement calmée après m’être retrouvée avec des lobes en chou-fleur et frôlant la septicémie.
La vie m’a consolée lorsqu’au partage de l’héritage d’une grand tante sans enfant, on m’a donné une énorme et magnifique paire de boucles d’oreilles orientales en or en me disant, elles sont pour toi, de toutes les femmes de la famille, il n’y a que toi qui a les oreilles percées.

Je fais une photo par jour pour ce billet.
Ce sont des photos sans personne puisqu’il n’y a personne dehors lorsque je me promène durant l’heure autorisée et que si par un hasard extrêmement rare, je croise quelqu’un, il ne répond pas à mon bonjour et détourne la tête rapidement.
Ce sont donc des photos un peu vides comme le vide qu'on voit à travers les planches,  sauf si  comme hier, je décide de me prendre en photo et de me mettre en scène, la tête allongée dans l’herbe que j’ai collée ensuite dans un champ de boutons d’or.
C’était morbide et c’était l’idée de l’image.
J’en étais totalement consciente.
J’ai choisi sur la dizaine de photos que Jno avait faites sous mes ordres autoritaires, la seule où j’ai un petit rictus.
Je trouvais ce petit rictus impertinent sur une image de gisante.
Une Ophélie comme l’a noté une amie, une Ophélie au fil de l’eau.
Une Ophélie au fil de la vie, au fil de la nature qui verdit, une Ophélie au fil de ses pensées qui penchent moins qu’hier mais plus que demain.
Une Ophélie au foulard stambouliote.

Quand nous sommes partis pour la promenade réglementaire et réglementée, j’ai eu peur d’avoir froid et je suis remontée chercher un foulard et j’ai pris le bleu sur l’étagère des foulards car je portais un pull du même bleu. Dans la rue, Jno m’a regardé et m’a dit, j’aime bien quand tu mets ton foulard turque et je lui ai répondu, sois précis, c'est mon foulard stambouliote, car j’adore ce mot impossible à placer dans une conversation et il faut sauter sur l’occasion dès qu’elle se présente. Et après on a parlé de nos séjours à Istanbul et des magasins de foulards en soie sur la rive asiatique du Bosphore, là où il y a un choix de folie pour s’offrir un foulard. Et on a dit et redit stambouliote en rigolant.

Aujourd’hui, c’est le jour du panier de légumes. Je me souviens très bien que lundi de la semaine  d'avant, j’avais dit que j’attendais le panier simplement pour être à jeudi et que là maintenant, on en est au deuxième panier et que mathématiquement c’est la preuve que le temps passe depuis le lundi de mon souhait.

Redevenir simple et faire simple comme les enfants, compter en dodos.
Mais ce n’est pas simple comme des dodos d’enfant et ce sont des journées bricolées pour ne pas se laisser envahir par l’angoisse qui fait pencher.
J’ai lu que la distanciation sociale avait créé du lien social. Je ne le vois pas autour de moi, je ne vois pas ce qu’on appelle du « lien social », nous sommes toujours des êtres transparents dans la rue où nous habitons et ça me fait pencher du mauvais côté, celui d’où on ne reviendra pas, le côté qui ne voudra plus de sourires hypocrites.

Soldat sans joie va déguerpis
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 1 avril 2020

Mercredi 1er avril. Seizième jour.

Cet après-midi. Sieste à l'ile de Labreille.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

Je pense tout le temps à ce moins qu’hier mais plus que demain.
Je me souviens quand j’étais ado de ces médailles d’amour sur lesquelles était inscrit, plus qu’hier mais moins que demain. Il fallait que je réfléchisse pour en comprendre le sens et cinquante ans plus tard, je dois toujours réfléchir et calculer pour être certaine de le dire dans le bon sens .
Elles me fascinaient ces médailles avec leur moins, petit tiret de rubis ou de grenat car c’était presque comme une formule mathématique et puis c’était surtout un bijou réservé aux ploucs d’après ce que j’avais compris des commentaires familiaux. On ne m’avait pas dit « ploucs », ça ne se disait pas de cette manière, on avait dû me dire que ce n’était pas très distingué.
Ce n’était pas un bijou pour une bourgeoise, c’était pour le peuple, ce n’était pas distingué.
Alors forcément, ça me fascinait.
Quand je prenais le bus pour aller au lycée Stendhal à Grenoble, je voyais des femmes qui portaient cette médaille autour du cou et je me disais, ce sont des « pas distinguées » mais elles ont de la chance, on les aime plus qu’hier et moins que demain.
Et quand j’ai rencontré Jno, j’ai eu un espoir fou, celui qu’il m’offre la médaille d’amour puisque lui ne savait pas que ce n’était pas distingué et qu’il venait d’une famille où l’on avait une grosse tendance à aimer le « pas distingué ». Je tenais enfin mon espoir et y suis restée longtemps accrochée. Et puis, j’ai oublié.
Mais ce plus qu’hier et moins que demain me revient souvent et depuis deux semaines que ça penche, chaque matin, je me dis à l’inverse que ça penche moins qu’hier mais plus que demain et je repense à la médaille d’amour.
Je suis allée faire une recherche sur Google et il y en a de belles, très chères sur les sites d’enchères.
J’ai ré-ouvert la porte de mon rêve, tout est encore possible.

Notre vie est réglée militairement. C’est l’ordre et la planification de la journée qui permet de ne pas perdre pied et d’oublier les angoisses.
Nous entrons dans le confinement quand nous sortons du lit à 9h00, précisément à 9h05 quand les cloches de la tour sonnent l’heure pour la deuxième fois.
Matinée à cuisiner et à téléphoner aux copines pour prendre de leurs nouvelles et discuter.
Déjeuner téloche.
À 14h00 tapante, vu qu’il faut remplir l’ausweis au dernier moment chaussures aux pieds pour ne pas perdre de temps sur l’heure impartie et inscrite, nous partons marcher vers la Garonne. Je dois à ce moment-là faire la photo pour le billet, je n’ai pas le droit d’en prendre une dans ma bibliothèque, elle doit être fraiche du jour.
À 15h00, on est de retour.
Je choisis ma photo et j’écris avec de la musique dans les oreilles.
Jno est à côté de moi à gauche de la ligne de nos bureaux et je crois qu’il trie les documents des adoptions pour avancer et relancer dès que le confinement aura pris fin. (si jamais ils lisaient mes billets, qu’ils sachent bien, s’ils ne l’ont toujours pas compris, que nous ne lâcherons jamais).
16h30, Jno nous prépare un thé avec deux biscuits, pas plus, on a pris la bonne résolution de ne pas finir obèses, Alcoolos, on se tâte.
Fin d’après-midi en patate de canapé et réflexion sur le menu du soir.
18h30, un petit coup de rouge en apéro. Le seul moment de relâchement autorisé.
Diner téloche.
Début de soirée sous la douche puisque nous devons faire partie des rares individus qui se douchent le soir. C’est mon côté aseptisé, l’homme doit être douché et rasé pour être autorisé à se glisser dans les draps à mes côtés.
Soirée Netflix avec deux épisodes de série par jour.
Vers 23h00 ou un peu plus, on fait  «  quitter le service » sur l’écran Netflix et on monte se coucher pour lire jusqu’à minuit.
Et on se dit, encore une journée de passée et c’était moins qu’hier mais plus que demain et ça nous donne de l’espoir.
Dans cet emploi du temps militaire, il y a parfois un peu d’imprévu mais c’est du surplus, ce n’est jamais un imprévu qui arrive pour combler un vide.
On évite le vide, celui qu’on voit à travers les planches.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mardi 31 mars 2020

Mardi 31 mars. Quinzième jour.

Cet après-midi. La balade réglementaire à l'ile de Labreille.


Putain, ça penche.

Et ça penche depuis ce matin.

Le matin c’est le plus dur quand ça ne va pas, je me souviens que je le disais à ma psy et qu’elle ne disait pas le contraire. Mais ma psy, elle ne disait jamais le contraire de ce que je lui disais, ou elle le disait autrement.
Le matin on a pas envie de commencer, on a envie d’être au soir, on a envie que la nuit continue pour éviter la journée. Le confinement, il commence quand on sort du lit, Jno me l’avait dit dès les premiers jours.

Ce matin, je n’avais pas envie de commencer une journée de rien, une journée sans personne, une journée sans enfants, une journée sans mon absente, une journée de merde.
Quand j’attaque une journée de merde, j’ai immédiatement mal à la gorge et le nez qui coule. Un petit mal de gorge, un mini reniflement mais une gigantesque angoisse.
C’est le premier effet du confinement, s’imaginer qu’on est malade ou qu’on incube, et qu’on va mourir à plat ventre. Je pars à fond dans le cauchemar et je reprends pied en me rappelant que ça fait quinze jours que j’ai ces symptômes parce que je suis allergique et que c’est tous les printemps comme ça. Et puis je me souviens aussi que j’ai bien toussé au Laos et en Thaïlande et que je ne dois pas gâcher cette chance d’avoir autant tousser et de pouvoir ainsi moins angoisser que les autres et que je dois redresser le truc qui penche tellement qu’on voit le vide à travers les planches.

J’ai appelé mon amie Lina, celle pour laquelle j’ai eu un coup de foudre un jour à Pondichéry. Je ne m’explique pas l’amitié que j’ai ressentie pour elle sans savoir qui elle était, je l’ai d’abord aimée et ensuite je l’ai découverte et depuis c’est comme ça, on continue de se découvrir.
Alors j’ai appelé Lina, parce que j’aime bien dire, Allo Lina ! Ça fait une jolie allitération  pour démarrer la conversation.
On a parlé de nos enfants, de bouffe, du jour où on se reverra et je me suis sentie mieux, l’angoisse de démarrer une journée de merde avait disparu. Il ne restait plus qu’à passer une journée confinée et ça me semblait gérable.  

Il faut emmener l’esprit ailleurs et revoir ses exigences, aimer les radis cuits, les croutons suédois au petit-déjeuner, les repas allégés et les bouquets de pâquerettes.
Et pour emmener l’esprit ailleurs, certains ont vite compris qu’il y avait un marché à saisir, la bonne parole et le réconfort se paient.
La détresse est un terrain facile à labourer. Ça me met hors de moi …

La radio du service public est devenue insupportable, jusqu’à quand vont-ils tenir à nous raconter le bonheur d’une voix radieuse, jusqu’à quand vont-ils arriver à nous faire passer la matinée avec du rien, jusqu’à quand va-t-on écouter leurs recettes de crumble et la programmation musicale ridiculement optimiste ?
La radio n’est plus dans la radio, les voix sont déformées par les communications téléphoniques, ça ne fonctionne plus pour moi.
L’écran de la télé est devenue une mosaïque d’écrans vidéo aux pixels qui se figent et qui se cherchent. Ça fait amateur.

Tout a changé, tout est un peu détruit et pourtant, imperturbable, la nature continue de vivre et s’offre le luxe de se reconstruire.
Nous aussi, nous allons nous offrir ce luxe dans pas longtemps, nous allons nous retrouver, nous reconstruire, nous n’aurons plus besoin des gourous ni des dieux, nous aurons simplement besoin des autres et qu’ils soient au rendez-vous.
Il faut rêver cette utopie pour avancer, après il sera bien temps de se dire qu’on a trop imaginé, on aura le temps de regarder la réalité et de rectifier l’utopie.
Le matin, il faut rêver et s’emmener vers ce qui efface la perspective d’une journée de merde.
Demain matin, je m’emmènerai.
Je rêverai qu’on fera Pâques à Noël  en mangeant des œufs et des lapins bradés et qu’on s’offrira une vie retrouvée.

Putain, ça penche.
Mais bien moins que ce matin .

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars. Quatorzième jour.

Grigris du quatorzième jour.

Putain, ça penche.

Le temps est long, aujourd’hui c’est seulement lundi et hier je n’ai pas eu l’impression que c’était dimanche. Il va falloir s’y faire, c’est ce qui me fait tenir, me dire qu’on va prendre l’habitude car on prend l’habitude de tout et on est capable de se ré-inventer des vies, il paraît que ça peut se faire dans un délai de deux semaines, alors l’habitude est pour bientôt, exactement pour demain midi.

Hier,  j’ai demandé à Jno s’il pensait que les gens allaient changer. C’est une question obsédante pour moi, savoir comment on va s’en sortir. Je suis plus perturbée par le « comment » que par le « quand » et si je suis autant perturbée c’est que je ne sens aucune solidarité se mettre en place, je ne sens pas que mes voisins se préoccupent les uns des autres, je les vois passer devant nos fenêtres, ils passent et repassent sans jamais un geste ou un regard.
Jno m’a dit que rien ne changerait, que si nous avions parfois échangé quelques mots, ce n’était que des relations éphémères et sans vrais sentiments, il me dit qu’aujourd’hui, nous sommes dans le dur des relations parce qu’il n’y a plus de place pour faire semblant. Il m’a dit, tu te préoccupes bien plus des autres que les autres ne se préoccupent de toi.
C’était un peu plombant comme conversation et ça nous a fait pencher un peu.
Pour ne pas trop pencher, Jno m’a raconté l’histoire du bon virus, la virus qui ne rend pas malade et qui ne risque pas de faire mourir, il avait imaginé un virus qui nous ferait du bien, qui nous donnerait du plaisir et nous rendrait bon. Le virus qui nous rend tous « mon bébé, mon amour ».
Cela m’a permis de m’endormir moins sombre et de moins penser, de moins  pencher.

Ce matin, j’ai trouvé le jour triste et je me suis dit, c’est triste comme un lundi mais ça ne fonctionnait pas vraiment puisque je ne voyais pas la différence avec le dimanche d’hier.
J’ai tenté le lundi au soleil, mais c’était presque la neige par la fenêtre. Presque, car à Toulouse ou à Montauban, je n’ai jamais  vu de la vraie neige, c’est toujours presque, comme pour Souchon.
J’ai tenté les réseaux sociaux qui semblaient eux aussi désertés.
Je suis encore allée demander son avis à Jno, espérant que comme hier soir il aurait l’idée qui sauve pour ne pas trop pencher mais il a été moins brillant et m’a dit, les gens n’ont rien à dire, ils n’ont pas d’imagination.
Alors, j’ai téléphoné à une copine qui m’a dit que samedi quand je l’avais appelée, ça l’avait tirée de son marasme et elle était sortie se balader pendant l’heure autorisée. Elle ne se doutait pas qu’en me le disant, elle me sortait à l’instant de la tristesse poisseuse qui me faisait pencher.

Sa sortie de marasme m’ayant redressée, j’ai eu envie d’une expérimentation culinaire.
Jeudi quand j’ai récupéré mes paniers de légumes auprès du maraicher, j’avais tout en double car j’avais pris deux paniers pour tenir la semaine et que chaque panier avait un contenu imposé et  par conséquent deux fois le même si on achète deux paniers.
Ce que je n’avais pas prévu c’est que le maraicher allait déjà mettre en double dans chaque panier, deux paquets de blettes, deux bottes de radis …
Pour les blettes, ça allait, je me suis organisée à cuisiner les côtes et les feuilles séparément et j’ai imaginé une déclinaison de quatre plats. Faut aimer les blettes mais si on aime, c’est super bon et si on aime moins, c’est bon tout de même. Nous on aime, donc je ne sais pas pourquoi j’envisage le « on aime moins », sans doute pour mes lecteurs et aussi parce quand on s’est connu Jno et moi, lui il aimait pas trop. (Maintenant, il aime).
Donc pour mes quatre paquets de blettes, deux de vertes, deux de rouges (je vous rappelle que j’avais tout en double et donc en quadruple), c’était plié, mais pour les radis si on a commencé à les manger de bon cœur,  on s’est rapidement rendu compte qu’on ne viendrait jamais à bout des quatre bottes de radis, surtout sans pain. Il fallait trouver une idée et je me suis dit que je pouvais peut-être les faire cuire même si ce n’est pas dans les habitudes. J’ai vérifié sur internet que le radis n’était pas classé en produit toxique ou plante vénéneuse une fois cuit et j’ai fait une  poêlée de radis au wok.
Le bilan de cette recette rare c’est que c’est assez long à cuire, que ça reste rose et joli à la cuisson, que ça a toujours le goût de radis qui ressemble à du navet et que c’est même assez fin avec des blancs de poulet à la crème.
On espère que pour jeudi prochain, le maraicher ne va pas nous en remettre car entre la soupe de fanes, ceux à la croque au sel, les cuits de midi et ceux qui restent pour demain car ça ne diminue pas à la cuisson, on a une overdose de radis.
En y repensant je me dis un truc un peu con qui me fait rire toute seule, c’est peut-être préférable d’avoir une overdose de radis que de choux ! Quatre choux ...

Hier soir on a attaqué une série sur Netflix, The Crown.
J’ai hésité pour choisir, j’avais demandé à Elisabeth des conseils que je n’ai pas suivis pour ce choix. (Mais en écrivant son prénom Elisabeth, je me dis que ça a forcément dû jouer ! ). J’avais peur d’une série trop noire et angoissante alors j’ai choisi The Crown pour ses très bonnes critiques et surtout pour sa longueur, trois saisons, trente épisodes. Si on en regarde deux par soir chaque soir, ça nous amène à la fin de la deuxième période de confinement.

Il faut avoir des objectifs et ne pas compter en jours.
Il faut compter en épisodes qu’on regarde par deux, en paquets de blettes qu’on décline en quatre repas et en dizaines et dizaines de radis qu’on optimise crus et cuits.
Il ne faut plus compter.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.






Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...