jeudi 2 avril 2020

Jeudi 2 avril. Dix-septième jour.

Le pont sur la Garonne. Verdun sur Garonne aujourd'hui 14h09

Putain, ça penche.
Le confinement révèle ce que nous sommes et ça me fait pencher.

C’est  panique ou  conspiration.
Hier Géraldine m’a dit, ça peut même être les deux à la fois. J’ai dit oui en réalisant que l’un allait souvent avec l’autre.  Sans doute que les thèses conspirationnistes calment la panique en désignant des coupables.
J’ai aussi eu une pensée pour tous ceux qui sont contre les vaccins et comme ils appartiennent  fréquemment à la même catégorie que ceux de la théorie du complot, je me suis demandée quel sera leur comportement le jour où les chercheurs auront trouvé le vaccin.
J’ai commencé à rire et ça penchait moins.
Moins qu’hier et plus que demain.

La médaille d’amour pas distinguée m’a amenée aux boucles d’oreilles. Comme quoi, une période dure peut conduire à des réflexions inattendues sur des objets de futilité.
C’est le côté pas distingué, plus que le bijou, qui m’a fait cheminer.
Dans le milieu où je suis née, on ne se fait pas percer les oreilles, on porte des clips.
Je ne sais absolument pas d’où peut venir ce principe ; oreilles percées tu as, tu appartiens au peuple, tu n’es pas distinguée.
J’ai traversé mon enfance en enviant les copines de l’école qui avaient les oreilles percées. L’adolescence a suivi avec le collège et le lycée qui ont empiré mon envie et dès que j’ai été majeure émancipée, j’ai fait percer mes oreilles. Pour bien les percer et calmer mes manques, j'ai fait percer chaque oreille quatre fois. C’était fait, à vingt ans j’étais définitivement calmée après m’être retrouvée avec des lobes en chou-fleur et frôlant la septicémie.
La vie m’a consolée lorsqu’au partage de l’héritage d’une grand tante sans enfant, on m’a donné une énorme et magnifique paire de boucles d’oreilles orientales en or en me disant, elles sont pour toi, de toutes les femmes de la famille, il n’y a que toi qui a les oreilles percées.

Je fais une photo par jour pour ce billet.
Ce sont des photos sans personne puisqu’il n’y a personne dehors lorsque je me promène durant l’heure autorisée et que si par un hasard extrêmement rare, je croise quelqu’un, il ne répond pas à mon bonjour et détourne la tête rapidement.
Ce sont donc des photos un peu vides comme le vide qu'on voit à travers les planches,  sauf si  comme hier, je décide de me prendre en photo et de me mettre en scène, la tête allongée dans l’herbe que j’ai collée ensuite dans un champ de boutons d’or.
C’était morbide et c’était l’idée de l’image.
J’en étais totalement consciente.
J’ai choisi sur la dizaine de photos que Jno avait faites sous mes ordres autoritaires, la seule où j’ai un petit rictus.
Je trouvais ce petit rictus impertinent sur une image de gisante.
Une Ophélie comme l’a noté une amie, une Ophélie au fil de l’eau.
Une Ophélie au fil de la vie, au fil de la nature qui verdit, une Ophélie au fil de ses pensées qui penchent moins qu’hier mais plus que demain.
Une Ophélie au foulard stambouliote.

Quand nous sommes partis pour la promenade réglementaire et réglementée, j’ai eu peur d’avoir froid et je suis remontée chercher un foulard et j’ai pris le bleu sur l’étagère des foulards car je portais un pull du même bleu. Dans la rue, Jno m’a regardé et m’a dit, j’aime bien quand tu mets ton foulard turque et je lui ai répondu, sois précis, c'est mon foulard stambouliote, car j’adore ce mot impossible à placer dans une conversation et il faut sauter sur l’occasion dès qu’elle se présente. Et après on a parlé de nos séjours à Istanbul et des magasins de foulards en soie sur la rive asiatique du Bosphore, là où il y a un choix de folie pour s’offrir un foulard. Et on a dit et redit stambouliote en rigolant.

Aujourd’hui, c’est le jour du panier de légumes. Je me souviens très bien que lundi de la semaine  d'avant, j’avais dit que j’attendais le panier simplement pour être à jeudi et que là maintenant, on en est au deuxième panier et que mathématiquement c’est la preuve que le temps passe depuis le lundi de mon souhait.

Redevenir simple et faire simple comme les enfants, compter en dodos.
Mais ce n’est pas simple comme des dodos d’enfant et ce sont des journées bricolées pour ne pas se laisser envahir par l’angoisse qui fait pencher.
J’ai lu que la distanciation sociale avait créé du lien social. Je ne le vois pas autour de moi, je ne vois pas ce qu’on appelle du « lien social », nous sommes toujours des êtres transparents dans la rue où nous habitons et ça me fait pencher du mauvais côté, celui d’où on ne reviendra pas, le côté qui ne voudra plus de sourires hypocrites.

Soldat sans joie va déguerpis
Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

mercredi 1 avril 2020

Mercredi 1er avril. Seizième jour.

Cet après-midi. Sieste à l'ile de Labreille.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

Je pense tout le temps à ce moins qu’hier mais plus que demain.
Je me souviens quand j’étais ado de ces médailles d’amour sur lesquelles était inscrit, plus qu’hier mais moins que demain. Il fallait que je réfléchisse pour en comprendre le sens et cinquante ans plus tard, je dois toujours réfléchir et calculer pour être certaine de le dire dans le bon sens .
Elles me fascinaient ces médailles avec leur moins, petit tiret de rubis ou de grenat car c’était presque comme une formule mathématique et puis c’était surtout un bijou réservé aux ploucs d’après ce que j’avais compris des commentaires familiaux. On ne m’avait pas dit « ploucs », ça ne se disait pas de cette manière, on avait dû me dire que ce n’était pas très distingué.
Ce n’était pas un bijou pour une bourgeoise, c’était pour le peuple, ce n’était pas distingué.
Alors forcément, ça me fascinait.
Quand je prenais le bus pour aller au lycée Stendhal à Grenoble, je voyais des femmes qui portaient cette médaille autour du cou et je me disais, ce sont des « pas distinguées » mais elles ont de la chance, on les aime plus qu’hier et moins que demain.
Et quand j’ai rencontré Jno, j’ai eu un espoir fou, celui qu’il m’offre la médaille d’amour puisque lui ne savait pas que ce n’était pas distingué et qu’il venait d’une famille où l’on avait une grosse tendance à aimer le « pas distingué ». Je tenais enfin mon espoir et y suis restée longtemps accrochée. Et puis, j’ai oublié.
Mais ce plus qu’hier et moins que demain me revient souvent et depuis deux semaines que ça penche, chaque matin, je me dis à l’inverse que ça penche moins qu’hier mais plus que demain et je repense à la médaille d’amour.
Je suis allée faire une recherche sur Google et il y en a de belles, très chères sur les sites d’enchères.
J’ai ré-ouvert la porte de mon rêve, tout est encore possible.

Notre vie est réglée militairement. C’est l’ordre et la planification de la journée qui permet de ne pas perdre pied et d’oublier les angoisses.
Nous entrons dans le confinement quand nous sortons du lit à 9h00, précisément à 9h05 quand les cloches de la tour sonnent l’heure pour la deuxième fois.
Matinée à cuisiner et à téléphoner aux copines pour prendre de leurs nouvelles et discuter.
Déjeuner téloche.
À 14h00 tapante, vu qu’il faut remplir l’ausweis au dernier moment chaussures aux pieds pour ne pas perdre de temps sur l’heure impartie et inscrite, nous partons marcher vers la Garonne. Je dois à ce moment-là faire la photo pour le billet, je n’ai pas le droit d’en prendre une dans ma bibliothèque, elle doit être fraiche du jour.
À 15h00, on est de retour.
Je choisis ma photo et j’écris avec de la musique dans les oreilles.
Jno est à côté de moi à gauche de la ligne de nos bureaux et je crois qu’il trie les documents des adoptions pour avancer et relancer dès que le confinement aura pris fin. (si jamais ils lisaient mes billets, qu’ils sachent bien, s’ils ne l’ont toujours pas compris, que nous ne lâcherons jamais).
16h30, Jno nous prépare un thé avec deux biscuits, pas plus, on a pris la bonne résolution de ne pas finir obèses, Alcoolos, on se tâte.
Fin d’après-midi en patate de canapé et réflexion sur le menu du soir.
18h30, un petit coup de rouge en apéro. Le seul moment de relâchement autorisé.
Diner téloche.
Début de soirée sous la douche puisque nous devons faire partie des rares individus qui se douchent le soir. C’est mon côté aseptisé, l’homme doit être douché et rasé pour être autorisé à se glisser dans les draps à mes côtés.
Soirée Netflix avec deux épisodes de série par jour.
Vers 23h00 ou un peu plus, on fait  «  quitter le service » sur l’écran Netflix et on monte se coucher pour lire jusqu’à minuit.
Et on se dit, encore une journée de passée et c’était moins qu’hier mais plus que demain et ça nous donne de l’espoir.
Dans cet emploi du temps militaire, il y a parfois un peu d’imprévu mais c’est du surplus, ce n’est jamais un imprévu qui arrive pour combler un vide.
On évite le vide, celui qu’on voit à travers les planches.

Putain, ça penche.
Moins qu’hier mais plus que demain.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


mardi 31 mars 2020

Mardi 31 mars. Quinzième jour.

Cet après-midi. La balade réglementaire à l'ile de Labreille.


Putain, ça penche.

Et ça penche depuis ce matin.

Le matin c’est le plus dur quand ça ne va pas, je me souviens que je le disais à ma psy et qu’elle ne disait pas le contraire. Mais ma psy, elle ne disait jamais le contraire de ce que je lui disais, ou elle le disait autrement.
Le matin on a pas envie de commencer, on a envie d’être au soir, on a envie que la nuit continue pour éviter la journée. Le confinement, il commence quand on sort du lit, Jno me l’avait dit dès les premiers jours.

Ce matin, je n’avais pas envie de commencer une journée de rien, une journée sans personne, une journée sans enfants, une journée sans mon absente, une journée de merde.
Quand j’attaque une journée de merde, j’ai immédiatement mal à la gorge et le nez qui coule. Un petit mal de gorge, un mini reniflement mais une gigantesque angoisse.
C’est le premier effet du confinement, s’imaginer qu’on est malade ou qu’on incube, et qu’on va mourir à plat ventre. Je pars à fond dans le cauchemar et je reprends pied en me rappelant que ça fait quinze jours que j’ai ces symptômes parce que je suis allergique et que c’est tous les printemps comme ça. Et puis je me souviens aussi que j’ai bien toussé au Laos et en Thaïlande et que je ne dois pas gâcher cette chance d’avoir autant tousser et de pouvoir ainsi moins angoisser que les autres et que je dois redresser le truc qui penche tellement qu’on voit le vide à travers les planches.

J’ai appelé mon amie Lina, celle pour laquelle j’ai eu un coup de foudre un jour à Pondichéry. Je ne m’explique pas l’amitié que j’ai ressentie pour elle sans savoir qui elle était, je l’ai d’abord aimée et ensuite je l’ai découverte et depuis c’est comme ça, on continue de se découvrir.
Alors j’ai appelé Lina, parce que j’aime bien dire, Allo Lina ! Ça fait une jolie allitération  pour démarrer la conversation.
On a parlé de nos enfants, de bouffe, du jour où on se reverra et je me suis sentie mieux, l’angoisse de démarrer une journée de merde avait disparu. Il ne restait plus qu’à passer une journée confinée et ça me semblait gérable.  

Il faut emmener l’esprit ailleurs et revoir ses exigences, aimer les radis cuits, les croutons suédois au petit-déjeuner, les repas allégés et les bouquets de pâquerettes.
Et pour emmener l’esprit ailleurs, certains ont vite compris qu’il y avait un marché à saisir, la bonne parole et le réconfort se paient.
La détresse est un terrain facile à labourer. Ça me met hors de moi …

La radio du service public est devenue insupportable, jusqu’à quand vont-ils tenir à nous raconter le bonheur d’une voix radieuse, jusqu’à quand vont-ils arriver à nous faire passer la matinée avec du rien, jusqu’à quand va-t-on écouter leurs recettes de crumble et la programmation musicale ridiculement optimiste ?
La radio n’est plus dans la radio, les voix sont déformées par les communications téléphoniques, ça ne fonctionne plus pour moi.
L’écran de la télé est devenue une mosaïque d’écrans vidéo aux pixels qui se figent et qui se cherchent. Ça fait amateur.

Tout a changé, tout est un peu détruit et pourtant, imperturbable, la nature continue de vivre et s’offre le luxe de se reconstruire.
Nous aussi, nous allons nous offrir ce luxe dans pas longtemps, nous allons nous retrouver, nous reconstruire, nous n’aurons plus besoin des gourous ni des dieux, nous aurons simplement besoin des autres et qu’ils soient au rendez-vous.
Il faut rêver cette utopie pour avancer, après il sera bien temps de se dire qu’on a trop imaginé, on aura le temps de regarder la réalité et de rectifier l’utopie.
Le matin, il faut rêver et s’emmener vers ce qui efface la perspective d’une journée de merde.
Demain matin, je m’emmènerai.
Je rêverai qu’on fera Pâques à Noël  en mangeant des œufs et des lapins bradés et qu’on s’offrira une vie retrouvée.

Putain, ça penche.
Mais bien moins que ce matin .

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars. Quatorzième jour.

Grigris du quatorzième jour.

Putain, ça penche.

Le temps est long, aujourd’hui c’est seulement lundi et hier je n’ai pas eu l’impression que c’était dimanche. Il va falloir s’y faire, c’est ce qui me fait tenir, me dire qu’on va prendre l’habitude car on prend l’habitude de tout et on est capable de se ré-inventer des vies, il paraît que ça peut se faire dans un délai de deux semaines, alors l’habitude est pour bientôt, exactement pour demain midi.

Hier,  j’ai demandé à Jno s’il pensait que les gens allaient changer. C’est une question obsédante pour moi, savoir comment on va s’en sortir. Je suis plus perturbée par le « comment » que par le « quand » et si je suis autant perturbée c’est que je ne sens aucune solidarité se mettre en place, je ne sens pas que mes voisins se préoccupent les uns des autres, je les vois passer devant nos fenêtres, ils passent et repassent sans jamais un geste ou un regard.
Jno m’a dit que rien ne changerait, que si nous avions parfois échangé quelques mots, ce n’était que des relations éphémères et sans vrais sentiments, il me dit qu’aujourd’hui, nous sommes dans le dur des relations parce qu’il n’y a plus de place pour faire semblant. Il m’a dit, tu te préoccupes bien plus des autres que les autres ne se préoccupent de toi.
C’était un peu plombant comme conversation et ça nous a fait pencher un peu.
Pour ne pas trop pencher, Jno m’a raconté l’histoire du bon virus, la virus qui ne rend pas malade et qui ne risque pas de faire mourir, il avait imaginé un virus qui nous ferait du bien, qui nous donnerait du plaisir et nous rendrait bon. Le virus qui nous rend tous « mon bébé, mon amour ».
Cela m’a permis de m’endormir moins sombre et de moins penser, de moins  pencher.

Ce matin, j’ai trouvé le jour triste et je me suis dit, c’est triste comme un lundi mais ça ne fonctionnait pas vraiment puisque je ne voyais pas la différence avec le dimanche d’hier.
J’ai tenté le lundi au soleil, mais c’était presque la neige par la fenêtre. Presque, car à Toulouse ou à Montauban, je n’ai jamais  vu de la vraie neige, c’est toujours presque, comme pour Souchon.
J’ai tenté les réseaux sociaux qui semblaient eux aussi désertés.
Je suis encore allée demander son avis à Jno, espérant que comme hier soir il aurait l’idée qui sauve pour ne pas trop pencher mais il a été moins brillant et m’a dit, les gens n’ont rien à dire, ils n’ont pas d’imagination.
Alors, j’ai téléphoné à une copine qui m’a dit que samedi quand je l’avais appelée, ça l’avait tirée de son marasme et elle était sortie se balader pendant l’heure autorisée. Elle ne se doutait pas qu’en me le disant, elle me sortait à l’instant de la tristesse poisseuse qui me faisait pencher.

Sa sortie de marasme m’ayant redressée, j’ai eu envie d’une expérimentation culinaire.
Jeudi quand j’ai récupéré mes paniers de légumes auprès du maraicher, j’avais tout en double car j’avais pris deux paniers pour tenir la semaine et que chaque panier avait un contenu imposé et  par conséquent deux fois le même si on achète deux paniers.
Ce que je n’avais pas prévu c’est que le maraicher allait déjà mettre en double dans chaque panier, deux paquets de blettes, deux bottes de radis …
Pour les blettes, ça allait, je me suis organisée à cuisiner les côtes et les feuilles séparément et j’ai imaginé une déclinaison de quatre plats. Faut aimer les blettes mais si on aime, c’est super bon et si on aime moins, c’est bon tout de même. Nous on aime, donc je ne sais pas pourquoi j’envisage le « on aime moins », sans doute pour mes lecteurs et aussi parce quand on s’est connu Jno et moi, lui il aimait pas trop. (Maintenant, il aime).
Donc pour mes quatre paquets de blettes, deux de vertes, deux de rouges (je vous rappelle que j’avais tout en double et donc en quadruple), c’était plié, mais pour les radis si on a commencé à les manger de bon cœur,  on s’est rapidement rendu compte qu’on ne viendrait jamais à bout des quatre bottes de radis, surtout sans pain. Il fallait trouver une idée et je me suis dit que je pouvais peut-être les faire cuire même si ce n’est pas dans les habitudes. J’ai vérifié sur internet que le radis n’était pas classé en produit toxique ou plante vénéneuse une fois cuit et j’ai fait une  poêlée de radis au wok.
Le bilan de cette recette rare c’est que c’est assez long à cuire, que ça reste rose et joli à la cuisson, que ça a toujours le goût de radis qui ressemble à du navet et que c’est même assez fin avec des blancs de poulet à la crème.
On espère que pour jeudi prochain, le maraicher ne va pas nous en remettre car entre la soupe de fanes, ceux à la croque au sel, les cuits de midi et ceux qui restent pour demain car ça ne diminue pas à la cuisson, on a une overdose de radis.
En y repensant je me dis un truc un peu con qui me fait rire toute seule, c’est peut-être préférable d’avoir une overdose de radis que de choux ! Quatre choux ...

Hier soir on a attaqué une série sur Netflix, The Crown.
J’ai hésité pour choisir, j’avais demandé à Elisabeth des conseils que je n’ai pas suivis pour ce choix. (Mais en écrivant son prénom Elisabeth, je me dis que ça a forcément dû jouer ! ). J’avais peur d’une série trop noire et angoissante alors j’ai choisi The Crown pour ses très bonnes critiques et surtout pour sa longueur, trois saisons, trente épisodes. Si on en regarde deux par soir chaque soir, ça nous amène à la fin de la deuxième période de confinement.

Il faut avoir des objectifs et ne pas compter en jours.
Il faut compter en épisodes qu’on regarde par deux, en paquets de blettes qu’on décline en quatre repas et en dizaines et dizaines de radis qu’on optimise crus et cuits.
Il ne faut plus compter.

Putain, ça penche.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.






dimanche 29 mars 2020

Dimanche 29 mars. Treizième jour.

Cet après-midi, les bords de Garonne. Les coupes de peupliers qui vont devenir palettes et cagettes.

Putain, ça penche.

Il est né hier.
Il s’appelle Éthan.

J’aimerais tellement avoir uniquement de la joie et pouvoir dire, félicitations aux heureux parents et hop, on est heureux, ils sont heureux.

J’ai une douleur qui revient en force car Éthan est né orphelin, il est le fils d’Étienne.
Le 28 mars 2020 ne pourra jamais effacer le 22 novembre 2019, le jour où Étienne est parti faire du bélo dans les étoiles.
La douleur a de nouveau surgi et nous défonce la gueule en nous faisant pencher entre le bonheur et la douleur.
Putain, ça penche tellement je pleure.

J’ai immédiatement aimé qu’Éthan s’appelle Éthan car c’est Étienne et Nuwan à la fois, c’est Étienne dans la totalité de ses deux prénoms, Nuwan, celui de sa naissance et Étienne, celui que ses parents lui ont donné en janvier 1985 au bord de l’océan Indien.
Je ne sais pas si c’est pour cela que sa maman l’a appelé Éthan. Je ne sais pas, je n’ai pas demandé. Pour moi, c’est ainsi, c’est une évidence.

Il ne faut plus pleurer, il faut alléger Éthan de sa douleur d’orphelin.
Il ne faut pas  pleurer Lyseth, tu parleras d’Étienne à Éthan, tu lui raconteras qu’il faisait du bélo avec Emma, tu lui raconteras les sourires d’Étienne et sa voix ronde.
Il ne faut pas pleurer Élisabeth, il faut continuer à consoler les mères.
Il ne faut pas pleurer.
Il faut continuer.

Il faut continuer car la vie continue malgré nous, malgré le confinement, malgré la mort et les douleurs.
C’est aussi ce que cette naissance est venue me dire après la gifle du chagrin.

Quand tout le monde se demande ce qu’il fera à la levée du confinement quand nous serons libérés, moi je me dis que j’aurais besoin d’aller voir Éthan pour lui dire que j’ai beaucoup connu son papa, que je l’aimais et que je pense tout le temps à lui.
Je lui dirai que le mois dernier, chaque fois que nous étions sur l’autoroute du sud de l’île et que nous voyions la sortie pour Horana, nous pensions à Étienne. Je lui dirai aussi que souvent je croisais de jeunes hommes qui me faisaient penser à Étienne en ayant l’impression qu’il serait toujours présent au Sri Lanka.

Putain, ça penche
Étienne n’est plus là.
Éthan est là.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.

samedi 28 mars 2020

Samedi 28 mars- Douzième jour

Cet après-midi, les tulipes au pied des remparts de Verdun. Philippe m'avait demandé de lui faire une photo. 

Putain, ça penche.

Je vois  des stations spatiales amies qui penchent et je ne sais plus comment faire pour leur expliquer à distance les consignes de sécurité pour redresser l’angle de la gite.
Je fais des gestes par le hublot, je sors mon nez rouge et mes blagues à deux balles.
Sécuriser à distance la station spatiale d’une amie, ça ressemble au sketch des pâtes à la Boudoni, on hurle des commandes, on imagine ses gestes et on en anticipe d’autres, on espère qu’on a aidé à éviter que la station ne se retourne et que ce soir tout le monde mangera son plat de pâtes.

Ce sont les journées où ça rame, où je sens que ça se plombe autour de moi.
Les journées où il faudrait que j’ai de l’humour à revendre mais ça coince un peu.

Hier j’ai entendu qu’ils avaient reprogrammé La soupe aux choux sur France 2 pour cet après-midi,  en tant que film culte du  patrimoine français et là ça m’a fait vraiment rire parce que dans mes souvenirs c’est juste un concours de pets. Il doit y avoir quelque chose de patrimonial dans le film qui m’a échappé mais le côté culte, je le sens bien, ce sont les pets.
Ce que je sens bien aussi, c’est qu’on va se taper tous les nanar du cinéma français sur le service public. Enfin, je ne vais pas regarder mais rien que l’idée que l’on va distraire les Français confinés avec La grande vadrouille et les pets de La soupe aux choux, ça me consterne. Je vais être honnête aussi et ne pas cracher dans la soupe (aux choux), j’aurais été preneuse d’un extrait du film, le  concours de pets, le truc con qui dure trois minutes et m’éclate de rire. Pour Les Bronzés, mon moment, c’est  le passage du slip kangourou entre Balasko et Lhermitte et aussi le sublime petit déjeuner : « Et bah je sais pas quel âge elle a, mais elle aime la bite hein ! Excusez-moi messieurs dames hein. Oh bah tiens, la voilà. - Salut Popeye. »
Ce sont mes moments cultes du cinéma français, mais juste des moment.
On a tous ses petites faiblesses et pour redresser ce qui penche, tout est bon même les blagues pipi caca prout et un peu de cul par-dessus.
C’est juste du rire et je suis prête à m’en resservir une louche par jour.

Nous avons terminé hier soir notre série sur Netflix. C’est une bonne idée, les série, ça rythme la semaine, ça permet de compter sans vraiment compter puisque qu’on compte les épisodes et pas les jours et qu’en plus on compte de deux en deux avec  l’impression d’un temps qui passe plus vite.
Ce soir, c’est The Voice.
Au moins autant ras les pâquerettes que La soupe aux choux sauf qu’on ne sait pas à quel moment ils vont faire le concours de pets et même, si ils vont le faire. Jusqu’à présent, ils ne l’ont pas fait et c’est pour ça que je regarde The Voice le samedi soir, pour le suspens.
Faut s’inventer des suspens, des histoires drôles et pas correctes.

J'ai dans les bottes des montagnes de questions …

Mais ce n’est pas le bon moment pour y répondre.
Il faut laisser les questions remplir vos bottes et mettre vos bottes au placard.
Demain, il y aura une heure de moins, une heure de questions en moins.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.
C’est pas du vide, c’est pas du vide, c’est notre espace.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.



vendredi 27 mars 2020

Vendredi 27 mars. Onzième jour.

Cet après-midi. Collecte d'échantillons sur la planète SuperU.

Putain, ça penche.

Jour de course, c’est comme si je sortais de ma station spatiale pour une sortie dans l’espace.
Je suis Thomas Pesquet.  
Durant une heure SuperU est une planète à explorer, je dois en un minimum de temps collecter des échantillons en les manipulant avec précaution et en les choisissant avec discernement, je dois les placer dans mon collecteur à échantillons et revenir le plus rapidement possible à la station spatiale pour les entreposer dans les frigos et les armoires.
C’est la mission du jour.
Cette sortie dans l’espace a demandé une énorme organisation, cela fait deux jours que je me prépare mentalement à aborder la planète SuperU.
À 14h 45, j’avais préparé les documents de sortie, la check list, le gel, le masque et les collecteurs à échantillons. Mon assistant a sorti la navette qui va nous permettre de rapporter la collecte d’échantillons de la planète SuperU jusqu’à notre station spatiale, et nous avons courageusement embarqué et abordé SuperU, heureusement sans aucun contrôle. Mon assistant a dû rester dans l’espace, le temps que je collecte les échantillons car notre autorité centrale recommande de ne pas être trop nombreux sur la planète SuperU.
De retour à notre station spatiale, nous avons contemplé, heureux, notre abondance d’échantillons, certains sont des doublons mais nous allons les classer dans les armoires de la station souterraine où la bonne conservation est assurée par une ventilation naturelle.
Nous étions en train de vivre une sorte de jubilation euphorique, un peu comme un marquage de but ou un essai transformé, jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’il me manquait un échantillon important … le cubi de rouge.
Là, on a eu un gros coup de mou, l’impression d’avoir loupé la mission.
J’ai accusé mon assistant d’avoir mal rédigé la check list et puis j’ai dû me rendre à l’évidence, c’est moi qui avais oublié l’échantillon qui était clairement inscrit sur la check list.
Nous avons immédiatement contrôlé l’état des stocks de l’échantillon oublié car il faut savoir que jusqu’à présent,  les sorties dans l’espace vers la planète SuperU sont rarement déclenchées par une urgence d’échantillons, ces sorties s’inscrivent dans l’objectif de garder des stocks d’échantillons  pour pourvoir à une panne de navette ou une décision de notre unité centrale et mon assistant a pu nous rassurer en confirmant qu’il restait un échantillon « cubi rouge val d’Anjou» d’avance.

C’est la vie dans la station spatiale, tout va bien, tout baigne et d’un coup, ça penche et ça menace de partir en orbite.
Nous avons l’entraînement et nous savons qu’il faut tout contrôler, ne rien laisser au hasard, parfois ça penche un peu mais ça reste de la navigation normale.

Des hublots de notre station, je vois les autres stations, celles des voisins et des amis. L’espace est limpide et l’on se voit de loin.
On se voit pencher et puis redresser.

J’ai tressé mes cheveux.
Ma tresse fait exactement dix-huit centimètres de la racine de la nuque à la pointe de la tresse.

Putain, ça penche.
On voit le vide à travers les planches.
C'est normal, l'espace, c'est du vide.
Tout va, tout ira bien. 

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.
C’est une guerre solidaire.


Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...