vendredi 1 mai 2020

Vendredi 1er mai. Quarante sixième jour.

Aujourd'hui. 13h52

Putain, ça penche
On n’a pas de chance

Le 17 mars, premier jour de confinement, le voisin qui a un fourgon s’est garé devant notre fenêtre.
Il n’a pas bougé depuis sept semaines
Ca aurait pu être l’Austin mini de la voisine.
On n’a pas eu de chance.

Je viens de lire une interview de Raoult dans l’Obs et ça m’a fait rire. À la question de la journaliste :
Vous ne vous trompez jamais ?
Il a répondu :
Sur des petits trucs, peut-être. Sur les grands trucs, non.
Ce mec aura certainement fait perdre du temps, aura donné de faux espoirs, aura alimenté les théories du complot mais il nous aura fait marrer jusqu’au bout.

À part ça, c’est plutôt triste, au moins aussi triste que l’infographiste qui a mis du rouge sur la carte en pensant que c’était du vert, ou de l’orange.
On ne sait plus vraiment, moi je me suis dit qu’il avait dû consommer le Pchitt orange qui restait dans le placard de ma copine.
On ne sait plus, on contemple simplement le désastre.

J’ai reçu ce matin une demande de cent cinquante masques pour une association du département qui travaille en périscolaire. Cela veut dire qu’ils cherchent et qu’on ne leur propose rien. On a dû leur dire, cherchez, vous allez bien trouver une asso qui va vous coudre cent cinquante masques pour le 11 mai.
Je leur ai dit que j’étais toute seule et que je ne  pouvais pas réaliser une telle commande.
Ils m’ont répondu, merci et bon courage.

C’est le 1er mai, le jour du muguet et des défilés.
Cette année, c’est le jour de rien un peu comme le 1er avril qui n’a pas été drôle.
Chaque 1er mai depuis vingt-cinq ans, je me souviens qu’en fin de journée je suis passée sur la Seine au pont du Carrousel et qu’il y avait un camion de pompiers et des voitures de police sur les quais. Je me souviens du pompier qui pliait un pantalon trempé, je me souviens précisément de son geste, ses mains levées tenant un pantalon et ensuite il l’a plié pour le poser sur un sac. Je m’étais dit, on dirait que quelqu’un est tombé dans la Seine.
C’était Brahim Bouarram, un Marocain de vingt-neuf ans qui avait été jeté dans la Seine par des mecs du FN, en fin de défilé.
Les pompiers avaient dû le déshabiller pour le réanimer, tout était fini et ils rangeaient ses affaires.
Il était mort.

Aujourd’hui rien ne va vraiment
Je devrais me faire un coup de Pchitt orange.

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

jeudi 30 avril 2020

Jeudi 30 avril. Quarante cinquième jour

Aujourd'hui. 11h08

Putain, ça penche
Je parle à ma machine à coudre.

Je lui dis, salut comment tu vas vieille mule suisse (c’est une Bernina), je vais encore t’épuiser aujourd’hui et tu n’as pas le droit de te mettre en grève, c’est moi la patronne, c’est moi qui te fais avancer à grands coups de semelles sur la pédale.
Comme c’est une vraie mule, elle ne réplique rien, elle avance comme une vieille mule.
Elle est fatiguée le soir, la vieille mule, elle est de mauvaise humeur, elle a envie de pleurer mais elle tient debout.

Il y a quelques jours, Jno m’a dit que lorsqu’on me voyait, on ne pouvait pas se douter que j’étais une bonne couturière parce que je n’ai pas une tête de couturière. Je lui ai répondu après un silence qu’à la fois, je comprenais  et que je ne comprenais pas mais je pense que je comprends parfaitement et que je trouve injuste que l’idée de couturière soit associée à l’image d’une mémère qui fait des petits travaux de couture ou à l’image d’une vieille dame qui possède encore ce savoir-faire.

Et le gouvernement français en lâchant la phrase, vous  n’avez qu’à les faire à la maison, a renvoyé les couturières à ce statut de bas étage et a renvoyé les femmes à ; vous êtes des femmes, vous n’avez qu’à coudre des masques pour votre famille.
Alors je couds puisque je sais coudre.
En 2013, l’historienne des femmes Michelle Perrot écrivait :
« Le travail domestique est l’apanage des femmes ; il ne se paie pas ; il se troque ; il n’a pas de valeur. Il est invisible, inestimable, interminable. Il ne s’apprend pas ; il fait partie des “qualités innées” qui caractérisent la féminité. Les femmes naissent “une aiguille entre les doigts”. »

Hier, une jeune femme qui est venue récupérer ses masques m’a dit, je lis votre blog.
J’étais surprise, je ne pense jamais que l’on peut me parler de mes billets en dehors des écrans. Elle m’a dit, vous me faites rire, et puis a ajouté, excusez-moi, ce n’est pas toujours drôle. Elle a eu un silence et a redit, mais vous me faites rire.

Ce matin, j’ai croisé une voisine à qui j’avais donné deux masques hier et elle m’a arrêtée en me disant, j’ai rarement vu un travail de couture aussi soigné, aussi bien réalisé. Je vous remercie.
You make my day, oui, elle m’a fait ma journée, elle m’a exprimé sa gratitude et en plus elle a eu une reconnaissance pour mon travail, elle a su voir que je cousais très bien et elle me l’a dit. C’était vraiment un grand moment pour moi.
On se fait des grands moments pour pas grand-chose et ce sont les grands moments qui font avancer la vieille mule.

Instant de bonheur ce matin, Ernesto avait reçu le cadeau que je lui avais fait envoyer.
Ernesto, c’est mon petit-fils en robe de chambre. Dylan l’appelle, le Duc.
Sur les appels vidéo, j’ai vu que la robe de chambre ne couvrait plus le jeune géant qu’il est devenu et je me suis dit que j’avais trouvé le cadeau à lui faire.
Mais sérieusement, peut-on offrir une robe de chambre à un petit ado de douze ans, surtout si le seul modèle convenable que l’on trouve disponible sur internet est dans la boutique Damart ?
Tout est fou, tout est dingue, Ernesto a reçu sa robe de chambre Damart et il est le roi du monde sur la photo que je viens de recevoir.

La vieille mule est triste.
Elle vient de livrer six masques à une personne très exigeante pour laquelle il avait fallu modifier le patron du masque et passer un temps fou afin de réaliser la commande selon ses désirs et ses peurs.
La vieille mule a été à peine remerciée et dédommagée de trois fois rien.
C’est juste une vieille mule.
Faut pas pleurer vielle mule.

Izia gueule dans mes oreilles.

Où est passée la vraie envie de tout casser ?
La liberté au poing, le cœur à deux doigts d'imploser ?
Unis dans un même souffle, prêts à tout recommencer
J'ai peur de perdre la main face à ton besoin d'exister
On voit la fin du monde passer sur des photos
On va tous y rester alors autant que ce soit beau

Putain, ça penche
Je vais aller parler à ma psy.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mercredi 29 avril 2020

Mercredi 29 avril. Quarante quatrième jour.

Aujourd'hui. 14h04

Putain, ça penche
Je suis sur ma dernière bobine de fil blanc
La mercière n’en a plus.
Après l’élastique, le fil… on dirait la guerre.

En ce moment, le soir on regarde Califat, une série suédoise sur Daesh.
Hier soir tard, quand Jno a appuyé sur « Quitter le service », il m’a dit, je pense que Daesh c’est pire que le coronavirus. Je me suis dit que peut-être ils avaient les deux en ce moment mais je n’ai pas osé lui dire car il était tard et je voulais arriver à dormir.
Ce soir, ce sera les deux derniers épisodes, j’attends avec l’impatience qu’on a toujours quand on a plongé dans une série et j’appréhende aussi ces deux heures de violence, de débilité humaine, de désespoir, de douleur.
Ce sera le cinquième soir que Jno attendra que je sois bien installée, me regardera et me demandera, on y va ?

Hier, j’ai été submergée de demandes de masques différentes, les gens me contactaient pour me demander des lots de dix ou douze masques et je me suis vue contrainte de leur dire que c’était impossible et que je ne  pouvais en proposer qu’un seul par personne. Je ne comprenais pas ce changement de cap alors Jno est venu me voir dans mon atelier de couture et m’a dit, je crois que les gens ont regardé le JT de France2 où il y eu un sujet expliquant comment utiliser et laver les masques. Tu étais repartie à ta couture et je n’ai pas osé te le dire. Ils ont expliqué qu’il ne fallait pas garder le masque plus de quatre heure et ensuite pour le laver, c’était pire que de manipuler le saint Suaire … Je n’ai pas voulu te le dire.
Ce n’était pas la peine de me le dire, les messages que je recevais m’avaient prévenue qu’il s’était passé un truc.

Je suis effarée qu’on puisse ainsi faire tout porter aux citoyens, leur dire qu’ils ne font pas ce qu’il faut mais ne pas leur donner les moyens de le faire. Ensuite, ce sera tellement facile de leur dire, vous avez vu, c’est à cause de vous que ça n’a pas marché.

Lorsque les gens m’appellent, je fais psy aussi. Je les écoute me raconter leurs angoisses.
Quand ils viennent chercher leurs masques joliment emballés dans un papier de soie, ils ne repartent plus.
Ils parlent, ils parlent.
Je sens que  pour eux c’est une occasion de rencontre, un prétexte inespéré pour sortir et rencontrer quelqu’un en vrai. Je me demande ce qu’ils ont coché comme case sur leur attestation dérogatoire de sortie.
Ils parlent et je suis obligée de dire, je dois aller coudre, je n’ai pas trop de temps pour discuter.
Cette après-midi, une dame qui venait récupérer son petit paquet en papier de soie, m’a dit en regardant mes peintures, vous avez quand-même mieux à faire que de coudre des rectangles de coton.
J’ai dit, oui.

J’ai expliqué à Jno combien j’ai toujours aimé mettre au point une technique, réfléchir aux gestes, aux réactions des matériaux manipulés. Toute cette partie existe en peinture et c’est totalement excitant d’arriver au moment où la technique a été vaincue et a laissé place à une sorte de sérénité. On ne se bagarre plus, les mains savent et l’esprit est totalement disponible.
Pour les masques, je crois que cet état est arrivé au cinquantième. Ceux qui suivent, ne sont plus que des gestes qui se succèdent avec légèreté et mon esprit est ailleurs, libre.
À la fin de mon explication, Jno m’a dit, ça fait donc trente-huit masques que tu es libre puisque tu en as déjà cousu quatre-vingt-huit.
Il note tout sur un fichier Excel.
Moi, je ne sais pas combien j’en ai fait, c’est comme le fric, je m’en fou.

Vianey dans les oreilles, mon absente.

Ce qui m’emmène
Ce qui m’entraîne
C’est ma peine,
Ma peine plus que la haine
Oh ma route
Oh ma plaine
Dieu que je l’aime

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches.

Ça va aller
Un message de mon vendeur
Il a expédié ma commande d’élastique.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mardi 28 avril 2020

Mardi 28 avril. Quarante troisième jour.

Aujourd'hui. 13h33

Putain, ça penche
Les escrocs débarquent.

J’ai passé ma nuit, assaillie par la tronche du pharmacien interrogé par les journalistes de France 2 et qui répond sereinement à la question sur le prix des masques, Ben oui je vends le masque grand public, sept euros, c’est le prix que ça vaut, je suis allée regarder sur internet, y’en a qui le vendent encore plus cher alors je pense que sept euros, c’est le prix.
Il faudrait expliquer à ce monsieur qui est vraisemblablement un docteur, qu’Internet n’est pas une référence pour fixer un prix mais plutôt un repère d’escrocs et qu’il est lui-même un escroc.
Il va faire combien de marge sur les masques ? De combien il va s’engraisser sur le dos des Français angoissés ?
Je me suis endormie avec la haine.

Je me suis levée avec la rage et plein de masques à coudre.
Je suis allée deux fois chez la mercière acheter des fournitures, des épingles fines et ensuite j’ai dû retourner lui prendre du fil car celui que j’avais en stock est trop fin. Elle n’avait plus de fil blanc bien blanc et j’ai dû me contenter du blanc cassé, ça ira.
Petites confidences insipides de couturière.

Les gens sont marrants, après m’avoir raconté leurs pathologies lors de la prise de contact, j’ai maintenant droit à leurs réactions lorsque je les appelle pour qu’ils viennent chercher leur commande.
Et j’ai droit à tout.
Il y a celle qui m’a dit, Ah bon, oui vous ne les apportez pas, il faut venir les chercher.
On m’a aussi demandé tous les détails sur la fabrication du masque et si il avait bien les épaisseurs réglementaires, avant de se décider à  m’en commander.
Il y a celle qui me rappelle et me demande de lui confectionner ses masques avec une ouverture pour y glisser des filtres. Elle s’excuse, me dit qu’elle a peur.
On m’a dit en les récupérant, si ça va, on vous en reprendra.
Il y a eu celui qui voulait être gentil et m’a dit, tant mieux si vous avez beaucoup de commandes, ça marche bien !
Celle qui lorsque je lui ai dit que sa commande était prête, m’a répondu, ok, d’accord.
Celle qui m’a demandé, vous aimez la confiture ?
Il y a ceux, nombreux, qui cherchent leur porte-monnaie et provoquent un malaise chez moi. Je ne suis pas à l’aise avec l’argent, pour moi, cela ne compte pas et n’a jamais compté dans ma vie. Mais je vois bien que les commandes affluent que je dois racheter des fournitures, j’ai donc décidé pour ceux qui sortent leur porte-monnaie de leur proposer de participer en mettant quelques euros dans une boite pour que je  puisse continuer à coudre des masques.  
Et il y a ceux qui ne répondent pas à mon message et ne viennent pas chercher leurs masques.
Les gens sont surprenants et se dévoilent, j’ai décidé d’en rire et de l’écrire.

Je viens de lire la très longue et passionnante étude de la chercheuse Odile Fillod à propos de Raoult et de sa clique. Je n’aurais pas dû rire car elle est sérieuse et l’heure n’est pas à la rigolade mais quand elle cite ce qu’elle avait écrit le 22 mars : « j’en viendrais presque à espérer que l’essai qui vient de débuter indiquera que la chloroquine ne marche pas, tant ce serait injuste que par chance, ce con ait réussi son coup », cela me fait un moment d’humanité.
Je trouve dommage que ces gens érudits, ces tronches, ces chercheurs ne montrent pas plus souvent cet  forme d’humour incroyable qu’ils ont. C’est surement que nous ne voulons pas les voir ainsi et que nous les cantonnons dans des rôles de constipés sérieux alors que ce sont très souvent des gens qui fonctionnent avec un humour rapide et sans compromis.
Une intelligence qui est aussi au service de l’humour.

Jean-Louis Aubert va me rendre sourde.
Il chante faux mais Claude a dit qu’à lui, on pardonnait.

Marchons, marchons ensemble
Allons, allons où bon nous semble
Quittons, quittons, nos êtres qui tremblent
Courage, fuyons
Rions, dansons

Putain, ça penche
Donnez-moi du  Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

lundi 27 avril 2020

Lundi 27 avril. Quarante deuxième jour

Aujourd'hui. 15h12

Putain, ça penche
Je n’ose plus regarder ma boite mail
J’ai peur de recevoir des demandes de masques solidaires.

J’en ai encore vingt-six à coudre.

Je me suis organisée pour me rassurer.
Un tableau Excel pour tout avoir sous les yeux, les noms, les adresses, les commandes faites et à faire et pour faire basique, des post-it sur une étagère métallique avec les commandes posées dessus. Jno m’a dit, comme pour les pizzas.
Je fais les coupes en matelas pour tailler une douzaine de carrés de tissus d’un coup.
J’ai sorti le grand plateau amovible de la machine à coudre pour être plus confortable, je n’ai pas besoin du bras libre. Les pros comprendront. Et j’ai installé le grand levier qui permet de commander le pied de biche au genou, là aussi les pros comprendront.
J’ai essayé de tout faire pour gagner du temps et être confortable.

Les gens me contactent, ils cherchent à s’excuser et m’expliquent leurs angoisses ou leurs pathologies.
Quand c’est par mail, je peux prendre mon temps pour répondre.
Quand c’est au téléphone, je les écoute mais quand c’est face à moi, c’est plus sportif, surtout si mon interlocuteur veut à tout prix m’apporter la preuve de sa pathologie et commence à remonter son tee-shirt.
Cela ne me fait pas rire.

Mais on arrive encore à rire et pour des choses pas drôles du tout.
Il faut reconnaître que  Jno est toujours brillant, la situation tragique lui réussit bien.

Il m’a dit, dès que la situation revient à la normale et même si le barbu bicolore nous a dit que ce serait jamais normal et plus jamais comme avant, on va reprendre contact avec le Ministère des Affaires Étrangères pour notre affaire des adoptions illégales.
Et là, il nous est venu à l’idée qu’ils devaient espérer qu’on n’avait pas survécu au Covid, qu’ils avaient dû se dire qu’avec un peu de chance, les Piaser n’allaient plus revenir les faire chier.
Et faut reconnaître que ça nous a collé un bon fou rire, alors que ni les adoptions illégales ni le Covid sont des sujets hilarants, mais on a bien rigolé à l’idée de leur refaire un courrier et de leur dire, coucou, c’est nous, c’est toujours nous !   
Eux qui ont eu le culot de nous dire : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

En se baladant l’autre jour, on s’est dit que grâce à eux, on s’en foutait bien d’être pistés sur nos smartphones, on s’en fout parce qu’on sait qu’on a déjà dû être passé au scan et qu’on n’a plus aucun secret pour le Ministère des affaires Étrangères et ses services satellites.
Et là aussi ça nous a fait marrer, j’ai dit à Jno, tu crois qu’ils ont regardé mes peintures ? Tu crois qu’ils savent plein de choses cochonnes sur nous ?
On était mort de rire.

Je viens d’aller vérifier les bouteilles d’eau posées sur l’étagère du placard magique, c’est toujours de la flotte, pas de Château Petrus en vue.
Je sais qu’il faut être  patiente et y croire.
C’est sérieux sur ce coup-là, il ne faut pas rire.

Putain, ça penche
Vingt-six masques à coudre
Je n’ai pas le droit de pencher.

Johnny Cash va me rendre sourde
Que c'est beau.

As sure as night is dark and day is light
I keep you on my mind both day and night
And happiness I've known proves that it's right
Because you're mine, I walk the line


On est aujourd’hui.
On va aller à demain.


dimanche 26 avril 2020

Dimanche 26 avril. Quarante et unième jour

Aujourd'hui. 11H49. Mon trésor.

Putain, ça penche
Putain, on se fait un film avec de l’élastique.

Conversation de petit déjeuner, je dis à Jno,  je suis contente, mon élastique chinois a enfin été dédouané, je vais le recevoir dans la semaine et si tout va bien la troisième commande devrait bien se passer aussi, surtout vu le prix du transport, c’est de l’élastique qui va voyager assis en business class. La première commande, elle venait d’Angleterre, elle était plus simple à gérer.
Jno m’écoute et ressort la tête de l’étagère à bols et me dit, tu ne devrais peut être pas trop en parler de tes commandes d’élastique car ça va se terminer par un gros titre dans La Dépêche : Cambriolage tragique à Verdun sur Garonne, deux morts.
Ça m’a forcément fait rire et ça m’a fait oublier que j’étais dans ma période de mauvaise humeur du matin, encore augmenté aujourd’hui puisque l’on avait devancé de trente minutes la cloche de neuf heure, j’avais dit à Jno, j’ai tellement de masques à coudre, de peintures à terminer, de poulet à faire cuire, de blettes à cuisiner qu’il faut se lever.
Alors on s’était levé à huit heure trente avec pour moi, l’impression d’être encore dans ma nuit.

Si j’avais su qu’un jour, je lancerais des appels à l’élastique, que je négocierais son expédition avec un Chinois dans la banlieue de Shanghaï, que je surveillerais le dédouanement d’une bobine et que tous les jours j'attendrais le passage d’un camion de livraison, si j’avais su, je n’aurais pas perdu de temps à autant de conneries que je pensais importantes et vitales.
Si j’avais su, j’aurais lu A la recherche du temps perdu et Belle du Seigneur, j’aurais vu tous les films d’Ingmar Bergman, toutes ces œuvres qui me font chier mais qu’il faut avoir lues et vues pour avoir l’air intelligent et cultivé. Au lieu de ça, ma pauvre fille, tu faisais quoi ? Tu regardais The Voice et Les Reines du shopping.
Mais dans le fond, est ce que d’avoir lu tout Proust et regardé Les films de Bergman, m’aurait permis de résoudre le problème de la pénurie  d’élastique et des salopards qui spéculent sur son approvisionnement ?

Est-ce que c’est à nous de fabriquer des masques ?
C’est un peu comme si en 1990, en pleine épidémie du VIH, on nous avait dit, fabriquez vos préservatifs, il faut absolument en mettre mais on n’en a pas assez à distribuer. Elle fait rire cette blague qui circule et pourtant nous n’en sommes pas loin puisque les masques que nous fabriquons, ils ne savent même pas comment les nommer ; un masque artisanal, un masque barrière, un masque anti-postillons, un masque grand public ?
Ils ne savent pas comment nommer une imitation de masque qui est mieux que rien.
Ils veulent aussi qu’ils soient lavables pour pouvoir dire à ces cochons de Français, on va peut-être (j’ai écrit, peut-être)  vous en donner un, mais si on vous en donne un, il va falloir le laver, bande de cochons.
J’ai soudain une image en tête, des préservatifs que de gentilles couturières auraient cousus et qu’il faudrait laver …

La bonne nouvelle qui m’a totalement mise à la verticale hier, c’est que j’ai eu l'idée de retourner vérifier l’armoire dans laquelle j’avais déjà trouvé au moins quatre mètres de percale blanche et autant de coton gratté (oui, ça s’appelle comme ça, le coton plucheux genre pilou-pilou comme les  pyjamas) et quand j’ai ouvert la porte de l’armoire, je n’en ai pas cru mes yeux, il y en avait encore au moins le triple sur les étagères.
C’était une vision miraculeuse, du genre la multiplication des pains. Je n’ai rien compris.
Déjà, la semaine dernière, quand j’avais sorti le premier stock, c’était inexpliqué, je ne sais pas du tout pourquoi j’avais tous ces tissus blancs et neufs dans mon placard.
Et hier, soir franchement, ça tenait du miraculeux. Les étagères du placard s’étaient garnies de piles de tissus.
Je suis hyper ordonnée et méticuleuse, je ne peux pas prétexter avoir retrouvé ce stock sous un fouillis, non, tout était soigneusement empilé.
Pourquoi et quand j’ai pu acheter tout ça ? Je ne sais pas, impossible de me souvenir.
Je vais finir par croire qu’il n’y a jamais de hasard, il n’y a que des rendez-vous.
J’ai décidé que c’était un miracle, le miracle de la multiplication des piles de percale et de coton gratté.
J’ai mis plein de bouteille d’eau du robinet sur les étagères du placard miraculeux et dans quelques jours j’irai voir si le  miracle a de nouveau opéré.
Faut y croire sinon on est foutu.

Ysia va me rendre sourde.

Où est passé le vrai désir d'être vivant ?
Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes ?
Je sais, c'est trop facile de dire que c'était mieux avant
Sous les pavés, la plage, sous le sable, le ciment
Et plus les années passent, plus y a tout qui part en couille

Putain, ça penche
Je veux du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

samedi 25 avril 2020

Samedi 25 avril. Quarantième jour.

Aujourd'hui. 13h50

Putain, ça penche
Je dois trouver du temps.
Je n’ai le temps de rien
On dirait que la vie se jette sur moi.

Hier je me suis inscrite sur la plateforme « Masques Solidaires » comme couturière volontaire pour réaliser gratuitement des masques.
Quand j’ai entendu que les masques allaient être mis en vente dans les bureaux de tabac, ça m’a fait une bouffée de rage.
La deuxième bouffée de rage froide est arrivée à la phrase suivante, le gouvernement n’envisage pas de plafonner le prix de vente des masques.
Autant dire qu’il y en a qui vont se faire des couilles en or.
C’est pile ce qui  me met dans un état de rébellion intense, comment peut-on profiter ainsi de la peur des gens.
Ça me dépasse.
Ça me rend tueuse.

Je me suis inscrite illico sur Masques Solidaires et j’ai immédiatement reçu des commandes. Des gens qui me demandent dix fois si c’est gratuit. Je ne demande rien, simplement qu’on me dise à qui sont destinés ces masques parce que je ne veux pas qu’ils alimentent un commerce de revente.
Depuis ce matin, j’appréhende de checker ma boite mail, j’ai peur qu’il y ait trop de demandes et d’être obligée de dire que je ne peux pas fournir.
Dans le mail que j’ai reçu de la part des organisateurs de cette opération, il est écrit, "comme vous pouvez l’imaginer, le nombre de demandes est plus important que celui des offres".
Et ils m’expliquent que pour souffler, je peux désactiver mon annonce sur la plateforme le temps d’éponger mes commandes.
Il va falloir que je fasse des choix  pour l’organisation de mes journées, ce que je garde, ce que je réduis, ce que je supprime. Je ne sais pas encore, je vais réfléchir.
Tout va aussi dépendre de mon stock d’élastique, vais-je tenir jusqu’à la réception de la commande des 800 yards, mon interlocuteur chinois était formel mais je sais bien que j’ai joué au poker et que j’attends simplement de rafler la mise, ou pas.

Je vais finir sourde
Je me saoule

Hou y a des jours avec
Et des jours sans moi
Ce jour-là j'étais un peu médecin sans frontières
Et j'filais mes Rolls Royce mon caviar à l'abbé Pierre
Les gens sur mon passage allumaient des bougies

Putain, ça penche
Je vois le vide à travers les planches.
Je vois qu’on est au quarantième jour, c’était bien une quarantaine.
Là, il n’y a pas eu de mensonge.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...