lundi 27 avril 2020

Lundi 27 avril. Quarante deuxième jour

Aujourd'hui. 15h12

Putain, ça penche
Je n’ose plus regarder ma boite mail
J’ai peur de recevoir des demandes de masques solidaires.

J’en ai encore vingt-six à coudre.

Je me suis organisée pour me rassurer.
Un tableau Excel pour tout avoir sous les yeux, les noms, les adresses, les commandes faites et à faire et pour faire basique, des post-it sur une étagère métallique avec les commandes posées dessus. Jno m’a dit, comme pour les pizzas.
Je fais les coupes en matelas pour tailler une douzaine de carrés de tissus d’un coup.
J’ai sorti le grand plateau amovible de la machine à coudre pour être plus confortable, je n’ai pas besoin du bras libre. Les pros comprendront. Et j’ai installé le grand levier qui permet de commander le pied de biche au genou, là aussi les pros comprendront.
J’ai essayé de tout faire pour gagner du temps et être confortable.

Les gens me contactent, ils cherchent à s’excuser et m’expliquent leurs angoisses ou leurs pathologies.
Quand c’est par mail, je peux prendre mon temps pour répondre.
Quand c’est au téléphone, je les écoute mais quand c’est face à moi, c’est plus sportif, surtout si mon interlocuteur veut à tout prix m’apporter la preuve de sa pathologie et commence à remonter son tee-shirt.
Cela ne me fait pas rire.

Mais on arrive encore à rire et pour des choses pas drôles du tout.
Il faut reconnaître que  Jno est toujours brillant, la situation tragique lui réussit bien.

Il m’a dit, dès que la situation revient à la normale et même si le barbu bicolore nous a dit que ce serait jamais normal et plus jamais comme avant, on va reprendre contact avec le Ministère des Affaires Étrangères pour notre affaire des adoptions illégales.
Et là, il nous est venu à l’idée qu’ils devaient espérer qu’on n’avait pas survécu au Covid, qu’ils avaient dû se dire qu’avec un peu de chance, les Piaser n’allaient plus revenir les faire chier.
Et faut reconnaître que ça nous a collé un bon fou rire, alors que ni les adoptions illégales ni le Covid sont des sujets hilarants, mais on a bien rigolé à l’idée de leur refaire un courrier et de leur dire, coucou, c’est nous, c’est toujours nous !   
Eux qui ont eu le culot de nous dire : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

En se baladant l’autre jour, on s’est dit que grâce à eux, on s’en foutait bien d’être pistés sur nos smartphones, on s’en fout parce qu’on sait qu’on a déjà dû être passé au scan et qu’on n’a plus aucun secret pour le Ministère des affaires Étrangères et ses services satellites.
Et là aussi ça nous a fait marrer, j’ai dit à Jno, tu crois qu’ils ont regardé mes peintures ? Tu crois qu’ils savent plein de choses cochonnes sur nous ?
On était mort de rire.

Je viens d’aller vérifier les bouteilles d’eau posées sur l’étagère du placard magique, c’est toujours de la flotte, pas de Château Petrus en vue.
Je sais qu’il faut être  patiente et y croire.
C’est sérieux sur ce coup-là, il ne faut pas rire.

Putain, ça penche
Vingt-six masques à coudre
Je n’ai pas le droit de pencher.

Johnny Cash va me rendre sourde
Que c'est beau.

As sure as night is dark and day is light
I keep you on my mind both day and night
And happiness I've known proves that it's right
Because you're mine, I walk the line


On est aujourd’hui.
On va aller à demain.


dimanche 26 avril 2020

Dimanche 26 avril. Quarante et unième jour

Aujourd'hui. 11H49. Mon trésor.

Putain, ça penche
Putain, on se fait un film avec de l’élastique.

Conversation de petit déjeuner, je dis à Jno,  je suis contente, mon élastique chinois a enfin été dédouané, je vais le recevoir dans la semaine et si tout va bien la troisième commande devrait bien se passer aussi, surtout vu le prix du transport, c’est de l’élastique qui va voyager assis en business class. La première commande, elle venait d’Angleterre, elle était plus simple à gérer.
Jno m’écoute et ressort la tête de l’étagère à bols et me dit, tu ne devrais peut être pas trop en parler de tes commandes d’élastique car ça va se terminer par un gros titre dans La Dépêche : Cambriolage tragique à Verdun sur Garonne, deux morts.
Ça m’a forcément fait rire et ça m’a fait oublier que j’étais dans ma période de mauvaise humeur du matin, encore augmenté aujourd’hui puisque l’on avait devancé de trente minutes la cloche de neuf heure, j’avais dit à Jno, j’ai tellement de masques à coudre, de peintures à terminer, de poulet à faire cuire, de blettes à cuisiner qu’il faut se lever.
Alors on s’était levé à huit heure trente avec pour moi, l’impression d’être encore dans ma nuit.

Si j’avais su qu’un jour, je lancerais des appels à l’élastique, que je négocierais son expédition avec un Chinois dans la banlieue de Shanghaï, que je surveillerais le dédouanement d’une bobine et que tous les jours j'attendrais le passage d’un camion de livraison, si j’avais su, je n’aurais pas perdu de temps à autant de conneries que je pensais importantes et vitales.
Si j’avais su, j’aurais lu A la recherche du temps perdu et Belle du Seigneur, j’aurais vu tous les films d’Ingmar Bergman, toutes ces œuvres qui me font chier mais qu’il faut avoir lues et vues pour avoir l’air intelligent et cultivé. Au lieu de ça, ma pauvre fille, tu faisais quoi ? Tu regardais The Voice et Les Reines du shopping.
Mais dans le fond, est ce que d’avoir lu tout Proust et regardé Les films de Bergman, m’aurait permis de résoudre le problème de la pénurie  d’élastique et des salopards qui spéculent sur son approvisionnement ?

Est-ce que c’est à nous de fabriquer des masques ?
C’est un peu comme si en 1990, en pleine épidémie du VIH, on nous avait dit, fabriquez vos préservatifs, il faut absolument en mettre mais on n’en a pas assez à distribuer. Elle fait rire cette blague qui circule et pourtant nous n’en sommes pas loin puisque les masques que nous fabriquons, ils ne savent même pas comment les nommer ; un masque artisanal, un masque barrière, un masque anti-postillons, un masque grand public ?
Ils ne savent pas comment nommer une imitation de masque qui est mieux que rien.
Ils veulent aussi qu’ils soient lavables pour pouvoir dire à ces cochons de Français, on va peut-être (j’ai écrit, peut-être)  vous en donner un, mais si on vous en donne un, il va falloir le laver, bande de cochons.
J’ai soudain une image en tête, des préservatifs que de gentilles couturières auraient cousus et qu’il faudrait laver …

La bonne nouvelle qui m’a totalement mise à la verticale hier, c’est que j’ai eu l'idée de retourner vérifier l’armoire dans laquelle j’avais déjà trouvé au moins quatre mètres de percale blanche et autant de coton gratté (oui, ça s’appelle comme ça, le coton plucheux genre pilou-pilou comme les  pyjamas) et quand j’ai ouvert la porte de l’armoire, je n’en ai pas cru mes yeux, il y en avait encore au moins le triple sur les étagères.
C’était une vision miraculeuse, du genre la multiplication des pains. Je n’ai rien compris.
Déjà, la semaine dernière, quand j’avais sorti le premier stock, c’était inexpliqué, je ne sais pas du tout pourquoi j’avais tous ces tissus blancs et neufs dans mon placard.
Et hier, soir franchement, ça tenait du miraculeux. Les étagères du placard s’étaient garnies de piles de tissus.
Je suis hyper ordonnée et méticuleuse, je ne peux pas prétexter avoir retrouvé ce stock sous un fouillis, non, tout était soigneusement empilé.
Pourquoi et quand j’ai pu acheter tout ça ? Je ne sais pas, impossible de me souvenir.
Je vais finir par croire qu’il n’y a jamais de hasard, il n’y a que des rendez-vous.
J’ai décidé que c’était un miracle, le miracle de la multiplication des piles de percale et de coton gratté.
J’ai mis plein de bouteille d’eau du robinet sur les étagères du placard miraculeux et dans quelques jours j’irai voir si le  miracle a de nouveau opéré.
Faut y croire sinon on est foutu.

Ysia va me rendre sourde.

Où est passé le vrai désir d'être vivant ?
Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes ?
Je sais, c'est trop facile de dire que c'était mieux avant
Sous les pavés, la plage, sous le sable, le ciment
Et plus les années passent, plus y a tout qui part en couille

Putain, ça penche
Je veux du Pchitt orange.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

samedi 25 avril 2020

Samedi 25 avril. Quarantième jour.

Aujourd'hui. 13h50

Putain, ça penche
Je dois trouver du temps.
Je n’ai le temps de rien
On dirait que la vie se jette sur moi.

Hier je me suis inscrite sur la plateforme « Masques Solidaires » comme couturière volontaire pour réaliser gratuitement des masques.
Quand j’ai entendu que les masques allaient être mis en vente dans les bureaux de tabac, ça m’a fait une bouffée de rage.
La deuxième bouffée de rage froide est arrivée à la phrase suivante, le gouvernement n’envisage pas de plafonner le prix de vente des masques.
Autant dire qu’il y en a qui vont se faire des couilles en or.
C’est pile ce qui  me met dans un état de rébellion intense, comment peut-on profiter ainsi de la peur des gens.
Ça me dépasse.
Ça me rend tueuse.

Je me suis inscrite illico sur Masques Solidaires et j’ai immédiatement reçu des commandes. Des gens qui me demandent dix fois si c’est gratuit. Je ne demande rien, simplement qu’on me dise à qui sont destinés ces masques parce que je ne veux pas qu’ils alimentent un commerce de revente.
Depuis ce matin, j’appréhende de checker ma boite mail, j’ai peur qu’il y ait trop de demandes et d’être obligée de dire que je ne peux pas fournir.
Dans le mail que j’ai reçu de la part des organisateurs de cette opération, il est écrit, "comme vous pouvez l’imaginer, le nombre de demandes est plus important que celui des offres".
Et ils m’expliquent que pour souffler, je peux désactiver mon annonce sur la plateforme le temps d’éponger mes commandes.
Il va falloir que je fasse des choix  pour l’organisation de mes journées, ce que je garde, ce que je réduis, ce que je supprime. Je ne sais pas encore, je vais réfléchir.
Tout va aussi dépendre de mon stock d’élastique, vais-je tenir jusqu’à la réception de la commande des 800 yards, mon interlocuteur chinois était formel mais je sais bien que j’ai joué au poker et que j’attends simplement de rafler la mise, ou pas.

Je vais finir sourde
Je me saoule

Hou y a des jours avec
Et des jours sans moi
Ce jour-là j'étais un peu médecin sans frontières
Et j'filais mes Rolls Royce mon caviar à l'abbé Pierre
Les gens sur mon passage allumaient des bougies

Putain, ça penche
Je vois le vide à travers les planches.
Je vois qu’on est au quarantième jour, c’était bien une quarantaine.
Là, il n’y a pas eu de mensonge.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

vendredi 24 avril 2020

Vendredi 24 avril. Trente neuvième jour.

Aujourd'hui Rte de Grenade.

Putain, ça penche
Ça va
Ça penche pas trop.

J’ai pris rendez-vous pour le contrôle annuel de mes seins.
La secrétaire m’a dit, vous pouvez venir à condition de porter un masque.
J’ai dit oui. Et j’ai raccroché en me demandant bien comment on pouvait dire ça à un patient qui vient pour faire des examens dans un cabinet de radiologie. C’est pas une séance d’UV.
Faut pas me faire croire qu’ils n’en ont pas des masques à donner à leurs patients ?
C’est possible, c’est sûrement ça. Je vais faire comme si je croyais que c’est vrai.
Et si je dis que je n’ai pas de masque, est-ce qu’on me répond, ok madame, vous reviendrez faire suivre votre cancer quand vous aurez un  masque et en attendant on croise les doigts pour que vous ne mourriez pas de votre cancer qui serait revenu, coucou le revoilou.
Ce serait doublement con d'avoir survécu au Covid et de mourir d’un cancer parce qu’on n’a pas de masque.
Imaginez que ça m’arrive. C’est peu probable, mais imaginez que je n’ai pas de masque ou qu’ils n’acceptent pas celui que j’ai cousu. C’est d’ailleurs ce qu’une copine vient de me dire au téléphone, tu leur as dit que c’était un masque maison ? Tu es certaine que ça va le faire avec ton masque en tissus ?
Ben non, j’ai pas dit que c’était un masque artisanal, un masque grand public comme dit notre Président qui veut faire croire qu’il sait tout mais qui sait rien.
J’ai juste répondu oui à la question de la secrétaire et j’ai vite dit, merci madame, j’ai bien noté le rendez-vous et j’ai raccroché précipitamment pour qu’elle ne pose pas de question sur la nature de mon masque.
Donc imaginons que je n’ai pas de masque et que donc je ne puisse pas faire mon contrôle annuel et que mon cancer ait fait coucou me revoilou et que j’en meure.
On pourra conclure que c’est un cas de cancer mortel pour absence de masque.
La semaine qui suit, je vous parie, (c’est frustrant de réaliser que je pourrai pas suivre sur les réseaux sociaux) que l’on va conclure sur le fait que de ne pas porter de masque provoque une aggravation des cancers, la semaine suivante ils diront que l’absence de masques est mortelle pour les cancéreux et la semaine qui suit, ils diront que porter un masque protège du cancer.
C’est vraiment dommage que pour arriver à cette brillante conclusion je me sois fait mourir.
Mais, il faut savoir se sacrifier pour faire avancer la science.

Putain, ça penche vraiment car maintenant que j’ai réalisé tout cet enchainement, je ne vais pas dormir jusqu’au jour du rendez-vous où il va falloir que je me présente avec un masque artisanal sans savoir si c’est réglementaire ou pas.
Putain, ça penche.

Au bal, au bal masqué, ohé, ohé
Elle danse, elle danse, elle danse au bal masqué
Elle ne peut pas s'arrêter, ohé, ohé
De danser, danser, danser au bal masqué
Au bal, au bal masqué, ohé, ohé
Au bal, au bal, au bal, au bal masqué
Elle ne peut pas s'arrêter, ohé, ohé
De danser, danser, danser, danser, danser


On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

jeudi 23 avril 2020

Jeudi 23 avril. Trente huitième jour.

Aujourd'hui. Sous mes fenêtres 14h54

Putain, ça penche
Je n’ai le temps de rien
On dirait que la vie se jette sur moi.

Hier, je le disais à quelqu’un qui m’a répondu, tu plaisantes ?
Je ne plaisante pas, je cours après le temps.
Je veux avoir le temps d’écrire, de peindre, de lire, de regarder des séries, de suivre les réseaux sociaux, de cuisiner, de marcher, de coudre, de prendre mes rendez-vous, de me vautrer sur le canapé, d’écouter de la musique. Et j’ai une commande de masques à coudre.
Dans l’ambiance mortifère et anxiogène, j’ai soudain une rage de vivre et de m’exprimer.
J’ai honte de mon envie de vivre. Je me dis que ce n’est pas normal.
Ce matin, une amie m’a dit, tu es une déglinguée.

Ce n’est  pas la vie d’aujourd’hui qui me semble de la science-fiction, ce sont nos trois mois de voyage qui ont l’air d’un film.
Hier, j’ai essayé de formuler ce que je ressentais, j’ai demandé à Jno si il vivait la même chose que moi quand il repensait à ces trois mois.
Je lui ai dit que nous étions partis pour nous réparer et que contrairement à ce qu’il aurait paru logique de faire comme par exemple un séjour encadré et confortable, nous avions choisi la stratégie inverse, partir pour longtemps et avancer sans beaucoup de repères.  
J’ai le sentiment très fort que c’est ce choix de la difficulté  qui m’a fait du bien.
Il fallait que nous soyons tout le temps solidaires, ne pas trop s’engueuler et surtout pas trop fort.
Je me suis mise à l’épreuve dès le départ avec une engueulade dans l’aéroport d’Abu Dhabi, je ne sais plus pourquoi d’ailleurs, c’est toujours comme ça et pendant l’engueulade-même il m’est arrivé souvent de me demander pourquoi on avait commencé à s’engueuler (que ceux qui rigolent, fassent un petit exercice d’introspection … ) et l’engueulade d’Abu Dhabi a fait qu’on s’est perdu dans l’aéroport au moment de la connexion. Ça peut paraître anodin et n’être qu’une engueulade de plus sauf que l’on était dans les Émirats Arabes, dans un aéroport immense et inconnu au moment d’une connexion courte, et que nous n’avions aucun moyen de nous appeler puisque dans ces moments de passage, nos téléphones sont muets. Je n’avais rien, pas de carte de crédit, pas un sou, uniquement mon passeport et ma carte d’embarquement. Rien d’autre. Alors, j’ai fait ce qui me semblait le plus intelligent pour ne pas louper le vol et se retrouver,  j’ai rejoint ma salle d’embarquement et j’ai embarqué.
Je suis montée dans l’avion, me suis assise sur mon siège et j’ai passé la demi-heure la plus longue de ma vie à attendre Jno en espérant que lui aussi se dirait que c’était la seule chose à envisager, embarquer.
J’ai questionné l’hôtesse dix fois chaque fois que je voyais un flot de passagers arriver dans le couloir et que je ne voyais pas Jno, je pense d’ailleurs qu’elle a compris qu’on avait dû s’engueuler même si je lui disais, lost. Elle me disait, wait, il y a encore un bus de passagers qui va arriver.
Et puis j’ai vu Jno marcher dans le couloir.
J’ai cru que j’allais faire un AVC.
Ce jour-là, le troisième du voyage, j’ai réalisé qu'il ne fallait plus s’engueuler comme ça, que nous n’arriverions jamais à voyager ensemble pendant trois mois si on se perdait dans les aéroports ou ailleurs.
Jamais plus.
On a dû avoir tellement peur, que l’on n’a plus jamais eu de grosse engueulade comme si on avait soudain pris la mesure de l’autre, de son existence et compris qu’il fallait rester soudés à deux pour poursuivre la route.
Cette route qui a été souvent  éprouvante, compliquée et inconfortable et qui nous réparait justement  parce qu’elle était comme ça et ne laissait aucune place aux compromis hypocrites ou aux faux semblants.
Ces trois mois me semblent irréels, une parenthèse, un coma.
Je n’arrive même pas à y penser, c’est une autre vie.

Putain, ça penche

Encore plus avec Bashung

les grands voyageurs
se posent sur le ventre
d'une âme sœur
ne respectent pas les consignes
ne font pas de cadeau
sinon des solitaires
à des égéries en souffrance
les grands voyageurs
vous donnent la migraine
avec des récits captivants

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mercredi 22 avril 2020

Mercredi 22 avril. Trente septième jour.

Aujourd'hui. 14h08


Putain, ça penche
Mais pas trop.

Nous avons fait la balade du circuit des chiens, on  pourrait la faire en aveugle tellement ça pue.
Et si jamais on ne me croyait pas, j’ai la preuve visuelle que certains sont bien à cran.
J’ai fait une photo tellement on riait devant l’affiche. On s’est dit, le mec non seulement il est hyper énervé mais il est mauvais en orthographe, mais faut quand-même  reconnaître qu’il a fait des tentatives en orthographe inclusive.
On n'en pouvait plus de rire.

Aujourd’hui c’est une journée élastique, pas dans le sens où la journée va s’étirer, ce qui serait une super mauvaise nouvelle, c’est une journée dédiée à l’élastique.

On a compris que les masques étaient la solution la plus simple pour combattre l’épidémie mais comme il n’y en a pas à nous distribuer, on nous le dit, mais pas trop, on nous le chuchote, on nous le conseille mais après on nous dit, c’est à vous de voir et surtout c’est à vous de le fabriquer. Pour fabriquer un masque, il faut déjà avoir quelques notions de couture et une machine à coudre et je sais que beaucoup ont eu l’opiniâtreté de se le confectionner à la main car c’était ça ou rien. Et puis même si on sait coudre, il faut le matériel pour coudre le masque. Le tissus en coton, ça se trouve presque toujours, mais l’élastique pour passer derrière les oreilles ou même des cordons,  il y a plein de gens qui n’en ont pas des mètres en réserve dans leurs placards.
Moi, j’en avais sans savoir d’où ça pouvait venir . Ce sont encore les correspondances curieuses de la vie, je possédais d’immenses métrages de percale blanche toute neuve, de coton gratté tout doux et des longueurs d’élastiques. J’ai pu ainsi réaliser plus de trente masques  pour nous, les enfants et les voisins.
Et puis, je n’ai plus eu d’élastique.
J’ai appelé la mercière qui m’a appris qu’elle n’avait plus d’élastique dans ses rayons non plus, elle a ajouté, vous n’en trouverez pas, il n’y en a plus nulle part.
C’était la pénurie d’élastique.
On parlait du PQ, des pâtes, de la farine mais pas de l’élastique.  
Je suis allée sur Internet et j’ai trouvé plusieurs plates formes qui en proposaient encore et j’ai passé deux commandes pour être certaine d’en recevoir une.
Hier j’ai reçu ma commande.
Cent mètres d’élastique à culotte dans une enveloppe.
Je me suis retrouvée désemparée devant ce trésor. Je sais que tout le monde en cherche, que tout le monde bricole et fabrique des ersatz d’élastique. Je me suis sentie presque coupable d’être en possession du saint Graal.  
J’ai appris au même moment que la mercerie avait le droit d’ouvrir sur rendez-vous comme un drive. Les magasins de textile sembleraient aussi autorisés à ouvrir sous peu.
À mon avis, c’est pas qu’ils pensent qu’on va se remettre à la broderie et au tricot, ce serait plutôt signe qu’ils comptent sur nous pour fabriquer nos masques et je pense que c’est honteux.
Je suis allée voir la mercière  pour lui acheter du fil et je lui ai dit que j’avais réussi à avoir cent mètres d’élastique. J’avais l’impression de le lui avouer comme les gens pendant la guerre qui arrivaient à se procurer des œufs et du beurre. Je lui ai dit que je pouvais produire des masques pour les gens qui en voulaient, qu’elle pouvait donner mon numéro de téléphone et que je prendrai les commandes.
Et puis cette pénurie d’élastique me trottait dans la tête car la mercière m’avait dit, j’en ai bien trouvé mais le problème, c’est qu’ils spéculent (elle m’a pas dit ce mot, elle m’a dit, ils charrient sur le prix), ils le vendent cinq euro le mètre.
Ça me met en colère que des gens puissent faire du fric avec une tragédie, vous vous dîtes que je devrais être rodée avec les adoptions, et bien non, ça ne m’a pas calmée, ça m’a donné la rage, et j’ai foncé sur internet pour vérifier le cours de l’élastique à culotte.
Jno s’y est mis, ce genre de défis ça le booste lui aussi, et rapidement il a trouvé une plate-forme qui nous proposait des bobines de deux cent yards.
On a cru qu’on allait y arriver en un quart d’heure et ça nous a pris deux heures.
La plate-forme ne veut plus servir d’intermédiaire et nous a demandé de négocier directement par chat avec le vendeur d’élastique. Jno m’a passé la main pour la négociation en anglais avec un vendeur chinois situé à trente minutes de Shangaï. (On a regardé sur Google Maps) Et là, on a démarré la négociation, pas sur le prix de l’élastique qui reste très très bon marché, mais on négocie le shipping qui lui est exhorbitant.
J’ai rappelé la mercière pour lui dire que j’avais trouvé des kilomètres d’élastique et que si elle en voulait, c’était le moment. Elle m’a dit yes, (elle a dit oui, en vrai mais comme j’étais passé en mode anglais avec le Chinois, j’ai pensé qu’elle avait dit yes) et on a commandé huit cent yards d’élastique pour tous les Verdunois.
Je ne sais pas si on a commandé ou si on a joué au poker mais de toute manière si on veut gagner, il faut bien jouer.
Du pangolin à l’élastique , on joue avec les Chinois.

Hier une copine me disait (elle ne le disait pas qu’à moi, mais en ce moment, j’ai besoin qu’on me parle en vrai,  alors j’imagine que tout ce que je lis, n’est adressé qu’à moi), elle me disait donc qu’hier un employé municipal lui avait apporté un masque destiné à protéger les personnes âgées et à risque. Rien que cette précision, ça plombe pour le reste de la soirée. Donc, elle se retrouve avec un masque offert par sa mairie et me décrit le masque qui est une chose fine et légère comme du papier cigarette, avec sur les côtés, des découpes dans le plastique méga fin pour se caler le machin dans les oreilles et des signes en chinois et elle ajoute, je préfère que ça ne soit pas traduit, genre "sale bourge capitaliste, va crever".
Et là, ça m’a donné un immense fou rire, je ne pouvais plus m’arrêter, j’en ris encore.
Elle a la déprime drôle ma copine.

Aujourd’hui, j’ai Jean-Louis Aubert dans les oreilles.
Comme il chante faux.
Je lui pardonne.

Mon amour, viens comme je vais
Tu es mon point de non-retour
Marchons, marchons ensemble
Allons, allons où bon nous semble
Quittons, quittons, ce monde qui tremble
Courage, courage, fuyons, rions, dansons

Putain, ça penche
Mais moins qu’hier.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

mardi 21 avril 2020

Mardi 21 avril. Trente sixième jour.

Aujourd'hui. 15h43 j'écoute ma natte pousser. 

Putain, ça penche.
Petit tas tombé
Petit tas tombé
Petit a sans petit b

Que c’est beau l’écriture de Souchon.
Pour moi, ça faisait aussi ; Petite à tomber.

Et même que le soleil se sent bien morveux aujourd’hui et que ce matin on n’est pas arrivé à se lever, un bon 9h30 et un petit déjeuner à 10h00. Jno m’a dit, de toute manière, pour ce qu’on a de prévu …
On a envie de rien et on est donc dans de bonnes dispositions pour attaquer la journée enfermée, encagée.

S'ennuyer tant
Mettre la télé tout le temps
Y voir le monde et le gâchis
Et puis après comme on est tout avachi.

Pourquoi tout colle à ce point, la vie et la musique dans mes oreilles ?

Depuis hier soir, je me dis qu’il n’est plus possible d’envisager l’avenir, on est pas no futur mais à peu près. Si on ne dit pas encore, no futur, c’est pour pas se décourager, c’est pour garder encore un peu de courage pour y croire, mais bon, le futur devient un exercice de haute voltige.
Alors on regarde en arrière.

Je continue à être dans les envois familiaux et maintenant je reçois des photos anciennes.
Jusqu’à hier soir, cela n’avait pas grand sens, jusqu’à ce moment incroyable où je reçois un mail de l’avocate qui traite les dossiers du groupe de femmes que j’ai créé.
Dans ce mail où elle nous explique sa démarche, il y a aussi la liste des femmes concernées avec leur état civil, pour certaines, le nom de naissance et le nom marital. Je balaie rapidement cette liste et stoppe ma lecture sur un nom qui me parle car c’est le nom de famille d’une branche de ma famille paternel.
J’hésite à envoyer un message pour dire à Sabine, car elle s’appelle Sabine, que son nom marital est un nom qui est dans ma famille car il peut y avoir tant d’homonymes, mais ce nom n’est pas si courant que ça, alors je lui demande si elle sait si la famille de son mari, son ex-mari en l’occurrence, aurait habité la Seine et Oise, actuellement le val d’Oise. Elle me répond que ça correspond, qu’elle sait que les grands parents de son mari y habitaient. Je lui dis, c’est rigolo, j’avais une grand-tante qui y vivait, et je lui donne les détails des prénoms et elle me dit, ça alors, on dirait que c’est la famille de mon mari !
Elle m’envoie dans la foulée, la photo d’un petit arbre généalogique un peu artisanal, très touchant car il y a les photos des personnes.  Je redresse la photo, je prends mon temps comme si je sentais que j’allais vivre un moment unique, je regarde la photo et je vois mes arrières grands-parents au milieu de l’arbre, Elie et Lucie Moyen !
C’était très impressionnant, c’était irréel.

Sabine appartient à  mon groupe de femmes victimes des implants vaginaux, et ce n’est que ce combat qui nous reliait, ce n’est que ce point commun d’avoir été des victimes d’une innovation médicale, et hier soir, je découvre qu’elle a un lien familial avec moi.
C’était un tourbillon, je remets en place les souvenirs, les liens de famille et je lui dis que j’ai dû rencontrer son beau-père lorsque j’étais enfant, je me souviens de ce jeune adulte qui pour moi était déjà un vieux.
Et je lui dis, tu réalises que mes arrières grands-parents sont aussi les arrières grands-parents de ton ex-mari et les arrière-arrière-grands-parents de tes enfants ?
Tu te rends compte que quand j’étais petite, j’allais voir la grand-mère de ton mari et que je passais des après-midis à jouer dans leur immense jardin ?
Non, on ne réalisait pas du tout.
C’était un film.

Si tout est moyen
Si la vie est un film de rien

Et c’est encore plus de la science-fiction pour moi puisque je reçois toujours les échanges de mes cousins, je vous rappelle qu’ils m’ont mise dans leur mailing-list et que depuis deux semaines je participe en spectateur à leurs échanges et les mails de ces derniers jours retraçaient la généalogie récente de notre famille.
Ce matin, dans leurs échanges, il y avait des photos d’archive.
Et il y avait une photo de Lucie à seize ans.
Lucie !
Lucie, c’est mon arrière-grand-mère et c’est l’arrière-arrière-grand-mère des enfants de Sabine.
Je lui ai envoyé la photo de Lucie.
je lui ai dit, je crois qu’il ne faut pas chercher à comprendre ce qui se passe.
On n’arrive plus à savoir où on va, alors on cherche d’où on vient.

Putain, ça penche
Ca penche sans Pchitt orange
Ça penche comme dans un roman.  
C’est peut-être un signe,
Je devrais aller acheter un truc à gratter.

On est aujourd’hui.
On va aller à demain.

Dimanche 10 mai. Cinquante cinquième jour.

Aujourd'hui. 15h46 Putain, ça penche C’est mon dernier billet. C’est le dernier, le cinquante-cinquième. Je savais que j’...